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12 octobre 2017 4 12 /10 /octobre /2017 10:28
En méditation.

                    En méditation

                         Shitao

                 Musée de Sichuan.

             Source : Philippe Sollers.

 

                               ***

 

« Givre et neige ont beau refroidir ces rameaux

Ils laissent éclater leurs désirs cachés

Tronc noueux, branches dressées rabotées par les ans :

Coeur de vacuité relié à l’immémoriale origine

Ensorcelé l’homme en vient à confondre bronze verdi et chair ardente !

Ébloui par mille gemmes naguère tombées du ciel

Comment alors réprimer les cris qui jaillissent

Hommes et fleurs participent de la même folie ! »

 

Shitao.

 

***

 

 

Se laisser aller à la vision.

 

 

Paysage surgi de nulle part

Comme s’il existait de toute éternité

Teinte douce si proche

De la rose-thé

De l’émail adouci

Du camaïeu

On effleure la lumière du céladon

On tutoie le clair épaulement de l’amphore

On vogue au-dessus d’une argile

Qui aurait longtemps séjourné

Dans les mailles alanguies du temps

Manière d’usure

Qui dirait la dignité des choses antiques

Leur venue à nous

Dans le labyrinthe de la mémoire

 

Parfois un simple renforcement de la teinte

Mais dans l’atténuation

L’à-demi proféré

L’évocation plutôt que la  verticale affirmation

Ce bleu à peine parme

Pareil à la lumière cendrée de l’aube

Lors des matins d’hiver

Puis ce bleu plus soutenu

Vibration dont s’élèvent

Les triangles des rochers

Avant-dire des Monts en leur vivante symbolique

On dirait des glaciers levés dans quelque contrée boréale

Peut-être la Simplicité

Est-elle boréale

Uniquement boréale

 

Les ogives des Monts se confondent

Avec ce qui paraît être

Leur fondement

Cette pâte lumineuse du ciel

Où repose la subtile Harmonie

Jusqu’ici tout dans l’évanescence

L’éveil imminent

La parution discrète sur la scène du monde

On est tenus en haleine

Sur le penchant de quelque révélation

Mais peut-être la révélation

Est-elle encore celée

Contenue en nous

Plus que dans cela qui nous fait face

 

On est d’abord au Ciel

Dans le libre espace de sa contrée

On est au-dessus de Soi

On est flottement

On est sans limites

 

La Terre est loin qui fait sa sourde rumeur

On croirait le bruissement de l’insecte

Depuis la densité de son bloc de résine

Du reste la vision en possède la douce incantation

La texture d’un miel

Son épaisseur

Cette étrange matière translucide

Qui fascine

Comme le ferait la clarté d’un vitrail

Dans le trajet d’un premier soleil

 

Ces teintes liées

Accordées

Sont la condition même de notre propre unité

De notre perception immédiate

D’un paysage qui se donne à voir

Dans la pureté d’un paraître

Ici s’effacent toutes les turbulences

Toutes les contrariétés du sol

Tous les parcours complexes

Les nœuds

Les intrications

Les ligatures qui aliènent

Les entraves qui privent de liberté

 

Ici tout dans une singulière évidence

Les choses s’enchaînent sans laisser paraître

Quelque lien laborieux

Quelque articulation qui en ralentirait

Le naturel emboîtement

Tout se donne dans la fluidité

L’entente

Manière de chœur où tout conflue

Et se rassemble en un faisceau de sens

 

Des collines à peine affirmées

Evoquées plutôt

Montent du sol comme pour en dire

La merveilleuse célébration

Quelque chose d’un office sacré

Semble s’y inscrire en retrait

Une voie s’y dessiner

Qui demande la confiance

La douce attention

La disposition à être selon l’essence de la Nature

Cette éclosion si peu apparente

Que nul ne s’en soucie plus

Que nul n’en perçoit la modulation

Purement prodigieuse

 

Il faudrait être

Un tout jeune Enfant

Un Saint

Un Artiste

Un Sage

Pour en percevoir la tranquille puissance

La force de métamorphose

Mais tout y est contenu

A même l’immobilité

Les forces y sont internes

Qui sont à l’œuvre

Pareilles à un feu couvant sous la cendre

 

C’est cette énergie libre

Qui court le long de la crête des collines

Qui fait son inaperçue reptation

Dans l’âme du bois

Où se tresse le devenir de l’arbre

L’Arbre ce génie tutélaire

Sous lequel nous nous réfugions

Sans bien comprendre

La nature abritante de ses ramures

De ses larges frondaisons

 

Comment donc habiter

En Poète sur cette Terre

Sans accorder une vue attentive

A sa donation noueuse

A son écorce rugueuse pareille à la peau du reptile

A l’éclatement de ses aiguilles

(Polyphonie du sens)

Dans l’air qui vibre de cette irisation

De cette rencontre

Du Nécessaire et du Fortuit

(Nécessité est l’arbre - Fortuite notre rencontre avec lui)

L’Arbre est cette décision de croître

Qui s’insinue dans les lames d’air

Les fait à sa mesure

Mais dans la souple inclination

Dans la concorde

Non dans le geste impérieux de dominer

 

Rien ne domine dans la Nature

Tout se mêle à tout

Avec le rythme ancestral des choses justes

L’épanchement d’un liquide

D’une jarre dans une autre jarre

Sans à-coups

Sans rupture

Une simple fluence

Le chant d’une herbe

Dans le jour qui paraît

 

A la confluence du tronc

Et d’une branche maîtresse

Un Lettré en méditation

Si discret qu’on aurait pu le croire

Une simple excroissance végétale

Un bourgeon placé là

Qui attendrait son dépliement

Ce parti pris

De la venue à l’être

De l’homme de sagesse et de culture

(Mais d’une culture à proprement parler naturelle

Faisons fi de l’oxymore)

Cette à-peine présence signe

La belle discrétion avec laquelle

L’âme orientale se confie à la Nature

Avec respect

Avec poésie

Avec tact

Avec

 

Sans doute faudrait-il que la parole s’épuise

Que ne demeure qu’un silence

Traversé d’un souffle

Qui dirait l’alternance des choses

La chute libre des heures

La vie la mort la vie la mort

Puisque tout s’illumine et s’ombre

Puisque la brume va et vient

Puisque la vapeur s’exhale de la bouche et se retient

Puisque les nuages sont là et ne sont plus là

 

Le Méditant l’avons-nous suffisamment

Pris en garde

Lui qui donne au paysage

A la présence des choses

Aux monts élevés

A l’air qui vibre

La juste mesure

D’une intelligence

Qui les vise

D’une conscience qui les révèle

En ce qu’ils sont

Des constellations de l’être

De brusques apparitions

Qui se dévoilent

Puis se voilent

C’est bien le Méditant

Qui fabrique les choses

Et les maintient dans leur paraître

Tant qu’il leur accorde attention

 

Qu’est donc un Lettré

Sinon un Gardien du Langage

Qu’est donc le Langage

Sinon ce qui porte à la présence

Révèle et imprime un sens à tout ce qui est

Qu’est donc être là

Sinon précisément

Déployer son être

Là dans la durée

D’un venir-à-soi

D’un venir-au-monde

 

Derrière le Lettré

Derrière l’arbre

A la limite d’une parution

La maison

Ou plutôt

La cabane

Ou plutôt

La hutte

Le domaine presque imperceptible

De l’habiter

Le retrait de toute chose

Le discret

Et pourtant

L’Essentiel

Que serait donc l’homme privé de la caverne primitive

De la hutte de branches

Du logis où trouver repos et réconfort

Que serait-il sinon

Une errance sans but

 

Modeste le logis

Simplement un accueil

Une natte au sol pour dormir

Une cruche d’eau pour se désaltérer

Quelques fruits

Un vase pour les ablutions

Une FENÊTRE surtout

Que la Nature emprunte

Que le paysage franchit

Afin que le trajet

Du Lettré au Cosmos

Soit en ligne directe

Sans médiation qui en atténuerait les mérites

Homme-Paysage

Un seul et même monde

Un être multiple assemblé

En son unicité

Le tout du Monde joint

En un même lieu

Uni dans un même esprit

Condensé en une seule âme

 

Mais ceci

Ces représentations

De la sérénité

De la paix

Du sublime

Du spirituel

Nous les avons parcourues à l’aune

De nos yeux d’occidentaux

A la mesure de notre regard hespérique

Que nous faut-il pour

VOIR

Autrement la réalité des choses

La densité

La plénitude dont elles sont atteintes

Nous doter d’une vision orientale

Celle du dépouillement de Soi

Est-ce cela qui fait défaut

Cruellement défaut

Est-ce cela

 

***

 

 

Autour de …

 

(quelques commentaires du poème)

 

 

« Givre et neige ont beau refroidir ces rameaux

Ils laissent éclater leurs désirs cachés »

 

  

  Plus fort est le rayonnement de la  Nature (givre & neige), plus fort le désir de paraître au grand jour de ce qui s’y trouve (les rameaux) présent à la manière d’une absence. Ces minces branchages parlent, pensent, ressentent, éprouvent des émotions, endurent des sensations. Bel animisme qui traverse tous les êtres, fussent-ils les plus discrets, les plus ténus, ces modestes rameaux dont nous oublions jusqu’à l’existence, en saisirions-nous entre les mains les complexités végétales. C’est ainsi, les hommes dans leur belle insouciance, leur naturel égocentrisme, longent les choses en tant que Sujets toisant d’imperceptibles objets. Rien ne les distrait d’eux-mêmes, les hommes, ils sont si exaltés, si attentifs à leur propre présence que tout ce qui n’est pas eux se dote du caractère de l’évanescent, de l’imperceptible, parfois du nul et non avenu.

   Alors il faut la médiation du pinceau, la subtilité d’une couleur, la juste insistance d’une teinte, le pointillisme de l’instant, l’à-peine advenu de ce qui émerge du fond des choses pour enfin apercevoir toute la majesté de ce qui se dissimule et ne demande qu’à paraître. Tout regard converti à la vérité de la peinture se dote d’une soudaine profondeur comme s’il pénétrait sans difficulté aucune jusqu’au cœur de la matière, au foyer de l’être qui irradie et déplie le singulier événement qu’il est. Car toute chose, l’arbre, la montagne, la dalle brillante du lac, la brindille noire de la fourmi, la graminée dans la rosée du matin, la trace de poussière, l’empreinte du scarabée dans le sable, tout prolifère de sens et exulte tant et si bien qu’il y a comme un vertige qui s’empare de l’observateur, ce vertige que, parfois, l’on nomme « poésie », qui n’est que l’aptitude à décrypter l’invisible dans la sourde densité du visible. Ce qu’ici le visible (Givre et neige) s’ingénie à dissimuler, l’invisible (leurs désirs cachés) se donne à voir comme toutes choses du monde : cette réalité complexe, multiforme, étagée, stratifiée dont nos yeux, le plus souvent, ne voient que la croûte superficielle non les sédiments qui en composent l’intime texture. L’art est cet étonnant médium qui, radiographiant toute chose, la révèle en son essence, à savoir dans la totalité de son être, non dans son apparence, sa pellicule sensible de surface, mais toute la dimension de sa spatialité, de sa profondeur.

 

« Tronc noueux, branches dressées rabotées par les ans »

 

   Tronc noueux, c’est encore prolonger l’animisme, conférer à l’arbre le statut de la présence humaine. Combien de vieux Existants « courbés sous les ans » nous émeuvent à l’incroyable mesure de leur longévité, de leurs déformations qui ne sont que les scansions de l’écoulement temporel, les excroissances de leurs joies et peines, la topographie par laquelle se dit le parcours le long d’un hasardeux destin.

   Branches dressées, comme sont dressées les esquisses humaines dont la verticalité dit la transcendance, l’échappée provisoire du sol, l’essai de hisser l’oriflamme dont ils feront l’emblème à suivre, à porter haut tant qu’il leur sera consenti de le faire à la force de leur conscience, ce ressort tendu, ce tremplin comprimé en attente d’un bond en avant, d’un projet à soutenir, d’une réalisation à porter à son bel accomplissement.

   Rabotées par les ans et ici surgit l’activité artisanale du Démiurge qui façonne hommes et temps, espace et actions afin que leur itinéraire ne soit nullement vain, que s’y inscrive la beauté d’un travail, la finalité d’une œuvre à poser dans un horizon lumineux à la seule aune de cette perspective.

   Combien ici, dans le travail patient de Shitao, se laisse mesurer la mise en forme spatio-temporelle de l’exister que traverse l’invisible présence de la métaphysique, ce soubassement de toute chose qui échappe à tout essai de représentation, sauf à en estimer la possibilité dans ce moirage, cette diaprure, cette irisation au gré desquels se dit l’esthétique en sa fragile émergence.

 

« Coeur de vacuité relié à l’immémoriale origine »

 

   Ici sans doute se donne à lire la phrase-pivot autour de laquelle tourne tout l’extrait. Tout en part, tout y aboutit. Alors il faut mettre en relation avec la parole de Lao-Tseu dans le Tao-tö-king :

« Qui est parvenu au comble du vide garde fermement le repos. »

 

   Que cherche donc le Lettré dans sa méditation, sinon parvenir à ce vide qui lui assurera l’entrée dans la plénitude. L’utilisation du paradoxe (Vide confronté au Plein) est l’une des subtiles manières du Taoïsme de s’engager sur la Voie et d’en éprouver toute la richesse, d’en ressentir toute la puissance. Libérer l’esprit et le cœur ne s’obtient jamais qu’en s’excluant des nécessités mondaines (le Vide) pour y substituer la démarche simple et juste (la méditation, la contemplation) qui, seules, délivrant l’âme des habituelles pesanteurs qui l’aliènent lui procurent cette inestimable liberté au fondement du décryptage du mystère du vivant (le plein) autrement dit le surgissement dans l’espace de la vérité dont la possession seule donne accès à l’être authentique des choses en même temps qu’au sien propre. Et posséder ce Coeur de vacuité c’est remonter en direction de l’immémoriale origine, là où se trouvent la source et la ressource de toute chose.

 

« Ensorcelé l’homme en vient à confondre bronze verdi et chair ardente !

Ebloui par mille gemmes naguère tombées du ciel »

 

   Au sens strict, Shitao attache à ces rameaux l’image des prunus qui, en dépit du froid et de la neige, vont bientôt révéler leur chair ardente (les fleurs des prunus), cette insistance à apparaître prenant valeur d’allégorie où résistance et espoir impriment une tension qui n’est autre que celle de la vie à s’éployer, à croître, à lutter contre les atteintes de la bise et l’appel de la mort. Et ces mille gemmes ne sont que ces cristaux de glace qui contenaient en eux, métaphoriquement, c'est-à-dire poétiquement, la voie d’un ressourcement, celui de la Nature en sa polyphonique profusion.

   Mais sans doute convient-il, dans une esquisse plus hespérique que levantine, d’interpréter ces deux vers selon une tout autre signification, ressortissant à l’esthétique, au pur rayonnement de la beauté de l’œuvre d’art. Car toute présence artistique arrache chaque chose à son immanence pour la porter sur les fonts du sacré, tant l’origine des œuvres remonte à leur source religieuse.

   « Ensorcelé l’homme en vient à confondre ». L’homme sous l’emprise d’un sorcier, celui qui, étymologiquement, « jette un sort, ou qui dit le sort » (Littré). Jeter un sort ne revient-il pas à y deviner les attributs des dieux, dire le sort à l’oracle qui fixe le destin ? Ici l’on voit bien combien la simple relation de l’homme à la nature est dépassée, comment elle s’inscrit dans l’orbe d’un sur-naturel, d’une sur-réalité, presque d’une mystique ou bien d’un acte inaccessible dont l’origine demeure mystérieuse, celée sur sa propre énigme. Et l’art en son essence est cette énigme qui vient nous atteindre de plein fouet, nous ôtant tout libre arbitre, toute possibilité de dialoguer avec l’œuvre d’égal à égale. Pour autant nous ne sommes nullement annihilés, simplement reconduits à notre propre dimension au regard de ce qui toujours nous dépasse et nous enjoint de le rejoindre : l’Art, la Beauté, le Sublime.

   Il y a nécessaire décalage. Il y a un saut. Il y a changement de régime ontologique. De la vérité du sol on passe à la vérité du hors-sol puisque l’invisible est le domaine de prédilection de la chose créée. Elle nous regarde depuis la hauteur de sa cimaise alors que nous ne sommes que cet étrange vis-à-vis pareil à Œdipe interrogé par le sphinx. Nous sommes questionnés mais n’avons nulle réponse, nul lieu où nous réfugier, nous sommes « ensorcelés » et nous venons « à confondre bronze verdi et chair ardente », en langage clair à ne plus distinguer l’œuvre d’art (ce bronze verdi), de cela même qui l’a motivée, (cette chair ardente, ce derme de la nature, ces monts et collines, cette brume, ce prunus jeté dans l’espace, ce Lettré si minuscule qu’il se confond avec l’arbre qui le porte, cette hutte sur le bord d’une disparition).

    Métamorphose de la Nature en cette autre nature esthétique qui en est l’écho sublimé, tout comme cette neige de janvier qui s’habille du luxe des pierres précieuses, genres de diamants aux fascinantes facettes, infinité d’esquisses et de perspectives d’une œuvre lorsqu’elle nous ravit à nous-mêmes et nous emporte bien au-delà des idoles et icônes de la vie quotidienne. Sortant du Musée où nous avons été saisis par la magie des œuvres, nous sommes comme ces « mille gemmes naguères tombées du ciel », il nous est nécessaire de disposer d’un temps d’accommodement afin de nous reconnaître dans notre relation ordinaire aux choses.

 

« Comment alors réprimer les cris qui jaillissent

Hommes et fleurs participent de la même folie ! »

 

   Revenant au tissu même du poème, à la situation qu’il met en place, nous comprenons immédiatement l’état d’âme de ces hommes, mais aussi de ces fleurs qui tressent un hymne vibrant, chantent une ode, lancent leurs cris dans l’éther afin que soit remerciée la Nature, cette Divinité qui, le plus souvent, est laissée dans l’ombre en raison de l’ordinaire dans lequel s’inscrit, nécessairement, toute destinée. Cris qui fusent de toutes parts, cris homologues à la turgescence du végétal, du vivant en sa prodigieuse expansion. C’est de folie dont il s’agit, tel prédicat venant tout naturellement sous le pinceau du Lettré. Qu’est-ce que la folie sinon la sortie du réel, la démesure de l’imaginaire, l’oscillation du délire, la perte des sens dans la sublime confusion ?

   Oui, la sublime confusion et tant mieux si l’oxymore sème le trouble. La folie est ce feu duquel surgit toute œuvre d’art portée à son incandescence. Il y faut le génie. Il y faut les assauts du peyotl, les traits vertigineux de la mescaline, les déflagrations du LSD, les hallucinations du hachich, le retrait de soi dans la sensation pure, l’accès à une source virginale dépolluée de ses atteintes mondaines. La création est cet acte mystérieux qui appelle un autre univers, traverse la conscience et débouche dans cet indicible au terme duquel l’art devient réalité, devient plus réel que le réel, autrement dit s’annonce sous les auspices d’une indépassable vérité. Alors, maintenant, les deux derniers vers de Shitao prennent toute leur dimension d’expérience spirituelle hors du commun. Ce que contient leur sens, de déraison, d’exubérance, de sortie hors de soi (cette brusque explosion du végétal se libérant de sa gangue hivernale pour connaître, bientôt, le généreux dépliement printanier), se trouve à même l’œuvre peinte.

   Certes affirmer ceci d’un seul trait de plume ne laissera d’étonner. Comment la folie pourrait-elle jaillir, se montrer sous la figure du cri, alors que tout, dans ce sublime paysage, appelle l’harmonie, l’entente avec soi-même, la plénitude dont l’être se vêtant demeure dans la sagesse et l’équilibre ? Il semblerait y avoir contradiction entre l’apparence apaisée de l’œuvre peinte et le poème lyrique, exultant, qui lui sert de commentaire.  Mais l’antinomie n’est qu’accidentelle et ressort à l’entente du vocabulaire tel que le titre nous le donne à connaître : « En méditation ». Dans ce que la perception commune a d’instinctif, se loge une appropriation de ce terme dans une manière d’euphémisation du sens, comme si « méditer » ne pouvait recevoir que l’empreinte d’une noble tranquillité que rien de fâcheux ne semblerait pouvoir atteindre. Pour la plupart des observateurs, le Méditant apparaît comme celui qui, s’étant extrait du monde et de ses turbulences, est devenu hors d’atteinte et, dès lors, la folie, le cri sont à des années-lumière de sa sérénité. Mais entendre « méditation » en ce sens revient à lui ôter tout le lent et profond travail d’accomplissement par lequel le Saint, le Sage, le « Philosophe en méditation » (de Rembrandt) parviennent à eux-mêmes dans la profondeur, à savoir dans la lumière d’une lucidité qui, parfois, confine à l’éblouissement, à la puissance de la foudre, à la violence de l’éclair.

   Ce qui paraît trompeur dans la compréhension de l’exercice méditatif, c’est que, la plupart du temps, nous n’en percevons que la forme achevée, le terme de l’itinéraire au sein duquel s’inscrivent un bien être, une détente, un sentiment de possession de soi, l’apparition d’une forme achevée qui ne saurait tolérer la moindre atteinte quant à cette nouvelle intégrité de la personne enfin révélée à elle-même. Ainsi la « confession » d’André Gide dans « La Porte étroite » :

 

    « Depuis ce matin un grand calme. Passé presque toute la nuit en méditation, en prière. Soudain il m'a semblé que m'entourait, que descendait en moi une sorte de paix lumineuse, pareille à l'imagination qu'enfant je me faisais du Saint-Esprit. »

  

   Seulement le Saint-Esprit, fût-il  révélé au grand jour, ne porte-t-il qu’une image idyllique dont serait exclue toute forme d’inquiétude se dessinant en lui ? Il n’est nullement indifférent que les attributs de l’Esprit-Saint se déclinent sous les espèces de l’eau, de l’onction, du sceau, de la main, mais aussi du feu, de la nuée, de la lumière. Feu, nuée, lumière qui peuvent se vêtir des oripeaux d’une angoisse fondamentale, d’une peur primitive à la limite d’une animalité instinctuelle, cet étrange frémissement, cette sorte de convulsion de ceux qui approchant de la Divinité (le Saint, le Sage, l’Artiste) en ressentent la confondante présence absolue, ce mystère, cette terreur auxquels Rudolf Otto a donné précisément le nom de « mysterium tremendum ». Altérité verticale, abrupte, inconcevable exerçant, à la fois, fascination et terreur. Le tremendum se manifeste à la hauteur d’une épouvante, laquelle naît à l’idée même de notre effacement devant l’objet numineux, son inaccessibilité, sa redoutable fascination qui peuvent nous attirer comme dans un piège, jusqu’au délire dionysiaque doublé d’une répulsion reconduisant à la condition subalterne de créature. Alors le moi s’anéantit et se prosterne devant la réalité transcendante qui le domine de toute la hauteur de sa puissance. Ainsi le Saint devant Dieu, le Sage face au surétonnement philosophique, l’Artiste en regard de l’abîme qu’ouvre devant lui la possibilité du chef-d’œuvre.

   Pour cette raison, ne voir dans la méditation qu’un simple exercice de détente et de bien-être est la réduire à n’être que peau de chagrin. La vraie méditation est bien plus que cela, qu’un simple divertissement offert à l’honnête homme du XXI° siècle. La méditation est une interrogation en profondeur des malaises de notre temps, elle est posture existentielle mais aussi spirituelle selon laquelle l’esprit doit sonder, en soi, les ressources nécessaires à la poursuite et à l’accomplissement d’une éthique. Ainsi, toute méditation bien conduite, toute œuvre d’art aboutie  portent en elle les traces originelles de ces séismes : la mort de Dieu, mais aussi son impossible connaissance, les non-sens ontologiques, les grands drames humains (la Shoah, les pogroms, les génocides, les barbaries ordinaires qui sont pléthore), seule cette méditation que l’on pourrait nommer « fondamentale » s’essaie à se confronter au Nihilisme des Temps Modernes, à sa fonction technique, calculante qui biffe les traits de l’humanité en même temps qu’elle voile la parution de l’Être, autrement dit de la totalité de l’étant par laquelle nous devrions être concernés à chaque seconde de notre vie. De la bonne conservation des étants, de la dignité de l’être qui à chaque fois en anime la parution, nous devrions nous rendre Les Gardiens afin que chaque chose considérée en son propre aménage pour les Vivants, pour la Terre, les conditions mêmes d’un possible destin qui soit le tout autre du tragique et de l’immarcescible finitude consommée avant que de paraître à son heure.

   Il semble que la seule voie que puisse atteindre la méditation soit celle indiquée par Fabrice Midal, ce Philosophe des profondeurs qui l’inscrit dans une constellation pensante qui lui donne toute sa valeur et la valide en tant que l’une des activités les plus fécondes de l’esprit. Ecoutons le Magazine « Les Inrockuptibles » en dresser le portrait :

 

  « Fabrice Midal, écrivain et éditeur, l’un des plus importants enseignants de la méditation en France, a axé son travail philosophique à partir d'une réflexion sur Auschwitz qu'il considère comme un “séisme absolu  dans l'histoire de l'Occident” (Auschwitz, l'impossible regard - Seuil). Face à cette faillite de la rationalité, Fabrice Midal, marqué par la pensée de Heidegger, voit dans la méditation, comme dans la poésie ou l'art, une ouverture, la possibilité d'une renaissance hors du monde glacé du calcul et de la rentabilité. »

 

   Alors comment mieux résumer ce qui se présente en tant que réflexion parfois abyssale, mais aussi en tant que responsabilité personnelle sinon à la façon d’une ascèse intellectuelle tout entière orientée vers une prise de conscience lucide des choses qu’en citant, à nouveau, ce penseur éclairé qui habite le monde en Poète. A savoir en sa vérité :

 

« Méditer, c’est habiter la possibilité d’un questionnement infini sur l’énigme qu’est pour tout être humain le fait de vivre. »

 

   La sagesse chinoise que l’art de Shitao nous restitue avec une belle limpidité ne semble nous dire que cela !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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