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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 12:46
Comme une image.

           Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

 

    Une scène de théâtre.

 

   C’est vraiment étonnant, parfois, combien le réel semble se confondre avec une scène de théâtre. On est assis sur un fauteuil de velours rouge, dans la pénombre, parmi la foule de spectateurs muets, fasciné par le jeu qui se déroule sur la scène. Seulement cela qui compte, la scène et nulle autre manifestation ne saurait mieux nous convaincre de sa présence tangible, palpable. Un monde fermé sur sa propre logique, une topologie si exacte qu’elle semble correspondre au lieu même de nos affinités. Ecrin dont, jamais, l’on ne voudrait sortir. Il est si rassurant de penser qu’on a enfin trouvé un site propice à la halte, au repos, peut-être à une salutaire méditation. Mais le réel, est-ce ceci qu’on invente alors que l’imaginaire tisse sa toile, que le désir bâtit ses décors de carton-pâte ou bien possède-t-il une consistance particulière, une forme singulière, des prédicats auxquels il ne pourrait se dérober ? Mythe ou réalité ?

 

   Ineffaçable chiffre.  

  

   Mythe ou réalité ? C’étaient ces réflexions qui m’agitaient, la plupart du temps, alors que cheminant vers le Journal, je m’absorbais dans de creuses pensées qui n’avaient pour fondement qu’une nature fantasque dont le destin m’avait attribué l’ineffaçable chiffre : une idée sûre des choses le matin, que midi décolorait, que le crépuscule prenait en son sein, la métamorphosant, la rendant méconnaissable. Par exemple le réveil me surprenait dans une forme de romantisme fleuri que midi réaménageait en violent expressionnisme alors que le déclin de la lumière me trouvait dans une attitude proche de la contemplation, à l’orée de quelque symbolisme ouvrant les rivages sombres de la nuit. A dire vrai, je crois que je me sustentais de cette nourriture à demi mythique, à demi réelle, laquelle convenait à mes divagations, à mes états d’âme toujours en mouvement. Sans doute est-ce pour cette raison, d’un capricieux métabolisme, que le Journal m’avait confié l’écriture des articles relatifs aux manifestations artistiques, expositions, pièces et autres spectacles qui étaient autant d’oreillers moelleux, d’épaisseurs d’ouate contre lesquels les mouvements du Monde venaient s’amortir avec un bruit de feuille morte chutant sur le sol d’automne.

 

   Vagabonder.

 

  Tous les matins, je longeais les murs imposants, recouverts de lierre sombre, d’un ancien couvent récemment transformé en Hôtel, belle bâtisse qui surgissait des brumes - le lac en contrebas les alimentait -, à la manière dont une figure se hisse d’un songe dont elle était prisonnière.  Rien n’y semblait réel que le glacis des tuiles vernissées coiffant les toits, les grappes de glycines blanches faisant leur luxe d’odeurs, les vitraux des fenêtres à meneaux que traversait une clarté couleur de miel et d’ambre. Un genre de Conte des Mille et Une Nuits venu d’Orient, qui aurait trouvé le site de son accueil dans cet Occident tellement versé dans les mailles étroites de l’expérience immédiate, de la connaissance objective des choses, sans délai, sans intercession aucune. On aura compris que mon cœur inclinait vers le rêve d’Orient, négligeant, le plus souvent, les considérations par trop rationnelles dont mes coreligionnaires étaient affectés jusqu’en leurs rêves certainement, tellement Descartes avait imprimé en eux les préceptes du « Discours de la méthode ». Ils considéraient la Science comme l’art le plus subtil qu’il se pût imaginer. Il s’agissait plus, pour moi, d’une existence se coulant dans le lacis primesautier d’un layon forestier que d’une marche catégorique ne se fiant qu’aux règles du bon sens. Vagabonder m’était plus agréable que suivre ces chemins bordés de concepts et envahis des ronces urticantes de la logique.

 

   Quelques lignes flexueuses.

 

   Ainsi lorsque, dans le demi-jour, je progressais dans l’étroite Rue des Feuillantines que cernaient les ombres des hauts remparts, la tête encore dans les flux et reflux des rêves non encore dissipés, ma vue se troublait, ma conscience aussi sans doute et je ne prenais, des choses présentes, que quelques nervures, quelques lignes flexueuses dont je meublais mon cheminement solitaire. A cette heure, peu de passants. Parfois un chat sauvage fuyant au ras du sol avec l’allure d’une illusion. Avait-il au moins existé le temps d’un clignement d’œil ?  

   Comment, un jour, levant les yeux en direction des mansardes qui chapeautaient les hautes murailles, votre image m’apparut-elle, je ne saurais le dire, sauf peut-être décrire la vague trace qui entoura votre présence du prestige de l’absence ? Oui, voici ce qui était étrange au plus haut point, vous étiez, tout à la fois, cette belle figure matérielle dans le cadre de la fenêtre, mais aussi sa fuite éternelle dans une sorte d’astigmatisme qui brouillait tout, reconduisait aux abîmes l’apparition tout juste naissante. Insolite impression qui reprenait d’une main la vision dont l’autre m’avait fait le don, comme si, de vous, seulement l’inconnaissable pouvait se donner à voir.

 

   L’Inconnue de l’Hôtel.

 

  Ici, maintenant, il faut se livrer à une description. Non point tant pour éclairer le lecteur que pour proposer à l’énigme qui m’habite quelques points de repère dont elle fera sa rapide topologie. C’est ceci qui devenait indispensable : des abscisses et des ordonnées, un graphique, le surgissement d’une géométrie. Cette Raison que je m’ingéniais à fuir, voici qu’elle s’imposait à mon esprit comme la seule ressource m’évitant de m’égarer en de bien troublantes divagations. Vous, l’Inconnue de l’Hôtel, il me fallait vous cerner de plus près et comment donc y parvenir si ce n’était en prenant, partout où cela était disponible, quelques indices concourant à délimiter l’assise de votre être ? Mais, procédant à un essai de description, les choses semblent déjà se dissoudre, m’échapper comme un objet précieux, un cristal, manifestant sa fragilité et les mains tremblent déjà d’en perdre le contact, cette pureté que nul ne saurait imiter, que nul artisan ne saurait façonner en un autre endroit qu’en son imaginaire. Parfois la réalité est si labile, indéfinissable, qu’elle est toujours en fuite, empreinte d’un oiseau blanc dans le silence du ciel. Mais il ne faut renoncer. Mais il faut persister en votre être autant qu’en le mien puisque, à présent, nos destins sont liés par une rencontre sans doute fortuite, distante, mais l’espace parle si peu en ce domaine, mais le temps se dissipe si vite quand la brûlure de connaître est si vive qu’aucune eau n’éteindra.

 

   Cette fuligineuse ébène.

 

   Le maquis de votre chevelure est cette fuligineuse ébène, ce bois odorant, tropical, tressé des fibres du mystère, on n’en perçoit que la ténébreuse énergie, le doux enveloppement, cette soie qui bruisse et se retire à la fois. Votre visage, un biscuit à peine patiné, une lueur dans la nasse d’une crypte, une diffusion que dissimule, sans doute, une volonté de demeurer dans le retrait, de ne point offenser le jour, de loger l’idée dans un étui si semblable à ces théâtres de poupées avec leurs rideaux cramoisis, les festons dont ils sont ourlés, la rumeur dans laquelle ils s’enfoncent comme pour mieux se prêter aux rêves du puéril, de l’innocence, de l’attente d’une révélation, souvent d’une simple joie, élémentaire, se suffisant de ce mensonge du jouet, de son artifice, de sa comédie s’animant à bas bruit.

   Votre main en coupe, en nacelle sur laquelle repose l’étrave inaperçue de votre menton. Ce geste est-il chagrin, douleur ou bien repos après une épreuve, soutien consécutif à un abattement, ou encore le reflux d’une joie bien trop tôt évanouie ? Voyez-vous, vous me réduisez à ne vivre que de conjectures, à ne me nourrir que d’hypothèses. Sans doute seraient-elles vite balayées à l’aune de la connaissance du réel qui est le vôtre ! Supputations, approximations que les pensées que nous projetons sur un continent inconnu. Il y a tant de sentiers qui conduisent aux êtres quand on n’est guidé que par l’ignorance, l’affirmation gratuite, le transfert de fantasmes qui, le plus souvent, s’étiolent dès que le but approche, que la terre devient visible, le paysage se dessine.

  

   Cette avancée vers le Néant.

 

  Et le triangle de ce coude rouge, cette avancée vers le Néant, cette presqu’île dont on perçoit à peine l’architecture, est-il objet de lassitude, renoncement, rassemblement d’une force avant qu’un acte soit accompli ? Votre attitude est si semblable à celle du lanceur de poids, cette puissance qui va se déployer, cette fureur athlétique qui veut dire son règne et l’auréole de son glorieux destin. Mais non, voici que je déraisonne et fabule, un pied dans la rue où s’écoule la vraie vie, un autre dans le théâtre où ne s’agitent que les ombres qu’un démiurge a construites pour éviter de faire face, pour ne se donner que des représentations complaisantes, des fuites, des dérobades.

   Voyez-vous il est si difficile de s’assumer en tant qu’homme et de ne pas céder à la tentation de se retirer dans un genre d’empyrée avec ses mannequins de brume, ses marionnettes de bois coloré dont on tire les ficelles, spectateur ému de sa propre facétie, de son allégeance au cabotinage, en sorte une échappatoire en direction de la facilité, du désengagement, de l’être ramené à la portion congrue que lui trace une coupable fantaisie, un effort de moindre envergure, un envers du décor se substituant à la pesanteur de toute factualité, de toute contrainte existentielle.

  

   Quelque élégance osée.

 

   La toile de votre jupe est-elle un simple fourreau qui dissimule votre désir, la marque de quelque élégance osée, le refus de vous conformer aux instincts de votre classe ? L’Hôtel qui vous accueille est si huppé, si aristocratique qu’il me renvoie aussitôt aux préoccupations de ma « basse caste », peut-être celle des Intouchables qui longent les murs en les rasant et ne regardent jamais les Brahmanes, ceux qui leur sont supérieurs à l’aune de leur naissance. Êtes-vous d’essence sublime, d’une culture élevée dans l’ordre du savoir, d’une « gentry » logeant dans quelle inaccessible forteresse ?

  

   Une énigme.

 

   Les piliers de vos jambes sont musculeux, tendus, sans faille apparente. Êtes-vous sportive ? Comment d’ailleurs pourrais-je le savoir, vous que je n’ai jamais aperçue ailleurs que dans ce cadre de fenêtre, dans cette identique posture qui paraît éternelle à force d’être une simple présence qu’on dirait hiératique ? Vous êtes une énigme et, à ce titre, vous hantez chacun de mes rêves, vous en envahissez la scène, vous êtes, à la fois l’Actrice, le Régisseur, le Souffleur qui me dit mon rôle et me cantonne à n’être qu’un Figurant parmi la foule des Nombreux et des Déshérités.

  

   « Garçon au gilet rouge ».

 

   Pas plus tard que cette nuit vous m’êtes apparue sous les traits du « Garçon au gilet rouge » de Cézanne. Même attitude indolente, même visage abandonné, même obéissance du menton à l’étai d’un bras salvateur, même posture méditative qui, de son mystère, ne laisse rien percevoir qu’une transparence, l’image d’un ailleurs qui semble vous délivrer de vous-même en même temps qu’il vous dérobe au regard des autres. Oui, sans doute, votre apparence est-elle plus dynamique que celle du personnage de Cézanne mais, en son fond, il y a convergence en cette manière de profondeur qui semble creuser ses sillons dans les deux œuvres. Car, c’est bien cela, vous êtes une œuvre, rien qu’une œuvre ? Je le savais, mon imagination m’aura encore distrait du réel.

  

   Un hiver précoce.

 

   Mais voici que le ciel se charge, que tombent les premières gouttes de cette pluie d’automne qui ressemble aux souvenirs dilués au fond d’un illisible passé. Je remonte le col de mon blouson. Le vent fait tourbillonner les feuilles, les assemble en de curieux itinéraires, en de capricieuses directions. Comme si, d’un instant à l’autre, tout pouvait soudain changer, un Intouchable devenir Brahmane avec tous les égards attachés à son haut rang, à son invincible dignité. La porte du bureau n’était pas verrouillée. Me voici bien distrait en cette saison finissante. Augure-t-elle quelque mauvais présage ? Un hiver précoce, une froidure, les jours qui se précipitent vers leur perte ?

   Il y a tant de symboles partout suspendus. Au faîte des arbres, dans le creux sinueux des caniveaux, dans la moindre brindille que le souffle disperse sans s’y attacher comme si, déjà, sa perte prononcée, il ne convenait que de poursuivre son imparable trajectoire.

 

   Rencontres étranges.

 

    Quelques feuilles éparses sur mon bureau. Des notes prises au hasard des lectures, au confluent de quelques idées. Tiens, comme certaines rencontres sont étranges, peut-être prémonitoires, à moins qu’il ne s’agisse que de la réactivation de quelque réminiscence enfouie au plus loin des ans. Un article découpé dans la Presse : un Lanceur de poids athlétique dont les muscles brillent tel l’acier. Et puis cette illustration à même un livre de Beaux-arts demeuré ouvert : « Garçon au gilet rouge » et, à côté, Cézanne à la barbe fournie, une photographie de jeunesse. Quelques commentaires au stylo dans la marge.

   Je vais rassembler quelques intuitions, les mettre en forme. Cet article sur La « Sainte Victoire », voici que je souhaite le mettre en perspective avec ce « Garçon ». Il doit y avoir des osmoses, des fusions, des nœuds de sens. Les œuvres sont contemporaines, les couleurs presque identiques, cette palette réduite à trois tons fondamentaux, adoucis, qui s’interpénètrent, jouent entre eux, ces rouges éteints, ces bleus à peine appuyés, ce blanc surtout qui fait surgir le silence, aère le lexique, le rend vraisemblable, cette respiration de l’œuvre qui la porte en dehors d’elle et la tient en sustentation. Et puis cette identique figure de la présence humaine, de la présence géologique. Deux immenses patiences venues du fond des âges qui disent l’unique sentiment d’exister, cette subtile vibration de la peinture que rien ne vient troubler, qu’unifie encore ce bleu-vert de la végétation, le même que celui où repose le coude du Jeune Garçon, apparente sérénité que rien ne semble pouvoir altérer.

 

  VOUS, là, sur le seuil.

 

  Mais voici qu’on frappe à la vitre. Je sors sur le pas de la porte. VOUS, là, sur le seuil, simplement vêtue de votre fourreau de toile blanche, ce haut rouge sombre qui vous va à merveille, ce teint de porcelaine doucement ambré, ces cheveux en chignon, cette lisse et souple ébène ramenée sagement sur votre nuque, ces mains si longues qu’elle ne paraissent jamais en finir de vous annoncer telle la Mystérieuse que vous êtes.

  

   VOUS, assurément !

 

 

 

  

 

 

 

 

  

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