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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 08:34
Tissées de silence.

                       « 31 Août ».

              Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

 

« Voir un visage revient à dire en silence son énigme invisible. »

 

Jean-Luc Marion.

 

 

  

   Variation sur une parole de sagesse.

 

 

« Voir un corps revient à dire en silence son énigme invisible ».

 

  

   Jean-Luc Marion nous pardonnera cette liberté prise quant à au contenu de sa belle phrase. Corps, visage, quelle différence en réalité dans la mesure prise  du silence, dans l’appréciation de l’invisibilité, de l’énigme qui les parcourt comme un frisson fait lever sur une peau sensible les milliers de picots de l’émotion ? Certes le visage contient en soi, dans sa complexité, dans sa polyphonie les nervures selon lesquelles connaître le vertige des sens. Un visage, ça parle. Un visage, ça écoute. Un visage, ça voit. Un visage ça goûte. Confluence des percepts qui viennent à notre rencontre afin que l’altérité ne demeure un hiéroglyphe scellé sur son secret. Les sens sont faits pour découvrir l’autre en nous. Le différent. Parfois le différend car il n’est jamais garanti que ce qui nous visite entre en nous avec la grâce requise à la réception de la chose inattendue, peut-être souhaitée, en tout cas lieu d’un étonnement, parfois d’un saisissement. Nous sommes toujours surprise ne connaissant nullement le terme des hôtes qui gravitent à notre entour.

 

    Teinte de feuille d’automne.   

  

   Surprise et même y aurait-il ravissement, nous demeurons au seuil d’une terre sans nom, exilés, interdits de n’en pouvoir posséder qu’un infime territoire, un versant, une crête, une ligne courant dans le fond d’une vallée. Ce luxe de l’épiphanie humaine, cette face qui illumine de son parcours radieux les chemins du monde, qu’en retenons-nous, qu’en fixons-nous dans les capricieuses volutes de notre mémoire ? Un visage connu, aimé, vient-il tout juste de s’absenter et, déjà, nous sommes dans l’angoisse de l’avoir perdu. Le front de l’aimée était-il bombé ? Ses yeux, couleur noisette ou bien mordorés, teinte de feuille d’automne ? L’arc de Cupidon était-il régulier ? Les pommettes rehaussées à la façon d’une Reine de Nubie ? Son menton effacé ou bien affirmé ? Et cette fossette dans le pli de la joue, a-t-elle au moins existé ou est-ce notre imaginaire qui l’a déposée là, sur la peau nacrée afin  que nous attachions à un détail, comme à un môle,  notre errante souvenance ?

 

  Du bassin, la vasque d’amour.

 

  Et son corps, comment s’inscrit-il dans la crypte de nos souvenirs ? N’est-il pas encore plus fuyant que l’inaccessible visage ? Des mains que conservons-nous sinon la force d’une étreinte ? Des bras le geste d’un enveloppement ? Des hanches la lumière dans le jour qui décline ? Du bassin la vasque d’amour qui oscille et bat la mesure? Des jambes le parcours jusqu’à notre digue étroite ? Des pieds l’impatience à être dans le sillage que nous traçons pour ne demeurer orphelins dans la contrée insulaire ? Nous voyons bien que le corps est ce roc, ce massif silencieux, cette excroissance dont nous ne saisissons jamais que le désir, l’ambroisie de la volupté, la perdurance d’une félicité. Toute chair s’immole à même son invisibilité. Toute chair est, par essence, effacement. Ne serait-elle ceci et alors nous demeurerions attachés à sa forme matérielle et jamais au poème qui l’habite, au langage discret qui l’anime depuis l’intérieur, cette sombre caverne qui bruit de toutes les rumeurs de l’exister. C’est pourquoi nous sommes toujours en manque de ses mots, de sa mystérieuse sémantique, de ses codes chiffrés. Alors nous cherchons.

 

    Un ballet baroque.

 

   Car il faut bien se fixer quelque part, lancer des amarres, trouver une anse où abriter son fragile esquif. C’est toujours d’un parcours de chemineau dont il s’agit. Avec ses pas hésitants, ses esquives, ses soubresauts, parfois ses culs-de-sac, ses impasses où plus rien ne brille que, précisément, le silence majuscule avec ses bruits de rhombe lancé dans le tumulte de l’air, avec ses ricochets, ses phosphorescences faisant leur traînée de feu dans l’avenue nocturne du destin. Alors nous tendons l’oreille, nous espérons le recueil, dans sa conque, d’une fugue, d’un menuet enjoué, d’un ballet baroque qui nous sauvera du naufrage. Oui, car nous sommes des êtres en péril qui ne pensent leur salut qu’à l’aune du bruit, du mouvement, de l’agitation, des grimaces éloquentes et colorées des carnavals.

 

    Des rutilances de poivre.

 

   « 31 Août », le titre de cette image comme pour résonner en écho avec ce qui vient de se montrer. L’été a eu lieu avec ses déhanchements, ses odeurs boucanées d’huile solaire, ses terrasses en bord de mer où vibrait l’odeur entêtante des grappes des bougainvillées, ses orchestres habillés de cuivre et de cymbales, ses concerts de voix qui couraient jusqu’au fond des plus étroites venelles. Partout la vie coulait à flots, partout sévissait la grande marée dionysiaque des humeurs festives. Ici des liqueurs vertes dans des verres cernés de brume, là des mets odorants, épicés, des effluves de safran et de cannelle, des rutilances de poivre, des éclats de fleurs de sel. On buvait. On riait. On pleurait parfois, mais d’ivresse, mais de bonheur, mais d’un contentement qui paraissait n’avoir pas de fin.  On oubliait qu’on avait un visage. On oubliait qu’on avait un corps. On ne se souvenait plus des tresses de silence qui, autrefois, dans le frimas d’hiver, s’enlaçaient à nos humeurs chagrines. Ce qu’on voulait, c’était la démesure, l’amplitude, l’éploiement de la vie en ses corolles luxuriantes, en ses bulles irisées, ses broderies polyphoniques.

 

   1° Septembre ou la déclivité apollinienne.

 

   « Porcelaines Blanches » sont dressées en leur éphémère silhouette. Trois figures préfigurant la venue de l’automne, bientôt le règne de l’hiver et ses généreux frimas. Nul ne peut savoir la nature de leurs corps, la dispensation ouverte de leur visage en l’été qui les a traversées. Leurs lèvres s’étaient-elles gonflées sous la caresse solaire ? Leurs aréoles avaient-elles bruni tels des tessons d’argile au contact du désir plénier qui faisait ses doux rugissements dans l’air tissé d’ardeurs multiples ? Leur ombilic s’était-il orné des tatouages qui étaient les signes avant-coureurs du plaisir, les pliures selon lesquelles connaître l’intime de leur féminité dans le creux d’un fondement ? Leurs sexes discrets s’étaient-ils ouverts à l’incandescence du jour ? Les billes de leurs genoux avaient-elles rencontré le sablier du temps, tutoyé le bonheur de vivre dans l’arche immense de la contrée ouverte ? Leurs corps avaient-ils parlé le langage du débordement, avaient-ils proféré le lexique de la sublime joie, avaient-ils marqué les césures s’inscrivant entre les heures pleines et les heures creuses ? Avaient-ils été le creuset d’une fable, le chant d’une comptine, peut-être le tremplin d’un hymne traversant l’éther de son flamboiement, la corolle exultant de leurs flux, de leurs reflux, de leurs marées intérieures, cette sourde complainte affleurant aux rives luxuriantes de l’exister en son exception ? Comment tous ces corps avaient-ils traversé l’isthme rapide de leur destin ? Comment ?

 

   Faire rugir le corps ?

 

   Septembre dans son habit de cuivre et de bronze - les feuilles des chênes rouvres ne tarderaient à se colorer de rouille, à chuter sur le sol de carton -, Septembre donc avait arasé les ardeurs, tamisé la lumière, poncé les angles aigus des mois dispendieux. Voici venu le règne de l’économie, du feu au coin de l’âtre, de l’air qui étrécit les doigts lors des brumes matinales. Tout revient à tout dans une ultime modestie avant que l’hiver n’entaille de sa lame tranchante la chair tendre de l’âme. A quoi bon se rebeller ? Les saisons sont ainsi faites qu’elles s’emboîtent à la manière d’un ingénieux puzzle. Une prodigalité cédant la place à une exubérance, laquelle s’abîme dans la chute de la lumière, puis la nuit vient qui reprend dans son linceul toutes les paroles du monde devenues, soudain, superflues, sinon inutiles. Pourquoi faire rugir le corps puisque nul écho ne lui répondra. Hiver est latence, fermeture, repos avant le grand ressourcement. Pourquoi darder les braises de sa poitrine que la bise vient d’éteindre ? Pourquoi disloquer son pli libidineux puisque les bourgeons commis à les habiter se sont fermés au crépuscule du jour ? Pourquoi faire de son territoire annexé par la perte de l’heure le lieu d’un bavardage alors que tout disparaît dans la bogue de la non-profération, que tout se scelle dans les rets étroits d’un mutisme ?

 

   Qui fait silence.

 

   La saison est enfuie qui parlait, la saison est venue qui fait silence. De l’une à l’autre l’écart de cette belle dialectique qui ne se lève qu’à faire surgir le sens du non-sens, le jour de la nuit, le désir de la continence, la lumière de l’ombre. C’est ainsi, il faut demeurer en silence, aussi bien le visage en son énigme que le corps en son secret. Sans doute même en leur mystère car rien ne se dit jamais des choses indicibles. Ceci est une tautologie. C’est pourquoi, le plus souvent, nous parlons à tort et à travers. Ceci est notre humaine condition. Aussi bien le dire que le non-dire. Ici est le lieu du retrait de la parole face à ces « Divinités Blanches » qui demandent la paix et l’occultation de tout désir. Or parler est déjà désirer le monde à l’aune de notre nomination. Nommer est saisir et porter dans la présence. Nous appellerons le silence et nulle autre chose qui l’offenserait. Toute beauté est silence ! Comment dire encore après cela ? Rien d’autre que la finitude qui en est le point d’orgue. Oui, à partir de ceci : point d’orgue ! Le silence.

 

 

 

 

  

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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