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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 17:19
D’elle, le passé uniquement.

Havfrue de Elisabeth Jerichau-Baumann (1873).

Source : Wikipédia.

 

 

 

 

 

   L’automne teintait de brume lumineuse ce beau pays du Danemark où mon Journal - Le Cosmopolite -, m’avait envoyé à des fins de reportage sur la ville de Copenhague, notamment sur son quartier atypique de Fristaden Christiania, cette enclave libertaire dans le Royaume de Scandinavie. Après en avoir arpenté les rues étranges et bariolées, avoir vu flotter les grands oriflammes rouges que ponctuaient trois points jaunes, m’être mêlé à la foule des squatters hirsutes et des hippies chancelants, avoir observé l’habitat décalé et surréaliste, cette sorte de chalet ubuesque aux toits multiples, aux pans imbriqués dans une logique qui ne semblait dictée qu’à la démesure d’un tropisme hallucinogène, il devenait urgent que je quitte cette Principauté à l’odeur entêtante de cannabis pour retrouver de plus paisibles contrées. J’avais engrangé suffisamment de photographies, noté de remarques ésotériques, échangé avec des toxicomanes pour que l’architecture d’un article puisse se dégager de ce maelstrom. Mon retour à Paris serait la condition d’une mise en ordre. Traiter les sujets à chaud ne convenait pas à mon style de travail. D’abord il me fallait métaboliser ce qui m’avait traversé à la manière d’une marée d’équinoxe. Le calme revenu, les images perdraient de leur énergie, les dialogues se réorganiseraient, les impressions canalisées trouveraient leur rythme ordonnateur de signes.

 

***

 

   Mes pas me portèrent donc dans un quartier plus apaisé, le long de cette belle avenue de Sortedam Dossering qui longeait le Lac Søerne, cette immense étendue d’eau canalisée qu’affectionnaient tout particulièrement les flâneurs, les mélancoliques (n’était-on pas dans la patrie de Søren Kierkegaard, cet « égaré » de la pensée existentialiste ?), que plébiscitaient les chercheurs de quiétude dans un siècle qui en était souverainement dépourvu. Sur l’arrière, au-delà de la contre-allée plantée de robustes platanes, quelques immeubles de brique rouge que rythmaient des bandeaux de pierre claire. Je m’étais assis sur un banc face à un minuscule ilot que longeaient de leur nage gracieuse des couples de cygnes. Après les turbulences de Fristaden Christiania, c’était comme la venue d’un luxe, l’offrande d’une félicité qui paraissait n’avoir pas de fin.

 

***

 

   Sur la rive opposée vous n’étiez qu’une tache d’ombre, une vague silhouette qui se confondait avec la densité des frondaisons. Pourquoi donc la vue approximative de celle que vous étiez m’intriguait, je n’aurais su le dire. Sur le quai de ciment se trouvait l’une de ces longues-vues que les touristes utilisent afin de pouvoir jouir d’une vision panoramique. Bientôt mon œil fut vissé à l’œilleton. Après une mise au point, votre image, de floue qu’elle était, devint claire. Vous sembliez une jeune femme dans la fleur de l’âge, vêtue sobrement d’un cardigan de toile beige, d’une jupe longue qui affinait encore une taille fluette. Vous aviez la grâce d’un roseau que mon éloignement de vous multipliait au centuple. Il me fallait vous rejoindre, priant le ciel que la durée de mon trajet - il me fallait emprunter un ponton de ciment, loin, là-bas -, ne vous occultât à mes yeux. Il y avait, parfois, de bien étranges aimantations. Il était nécessaire d’en connaître les fondements.

 

***

 

   Bientôt je fus sur vos pas, vous suivant dans les vastes allées de Telia Parken, parmi les touffes des bouleaux cendrés, les rochers de granit rose, les obsidiennes tronquées aux faces brillantes de sculptures abstraites. Vous vous arrêtiez, parfois, prenant une photographie, consignant dans un carnet de moleskine noire quelques mystérieuses notes. Mais qui donc étiez-vous avec votre air sérieux d’étudiante des Beaux-Arts, à moins qu’il ne s’agît d’une Conservatrice de quelque patrimoine paysager dont vous auriez pu avoir la charge. Nous marchions à quelques pas de distance et vous sembliez si absorbée par votre tâche que je devenais aussi invisible que le vol de l’éphémère dans l’air léger et teinté d’absence de l’automne finissant. Puis nous avons longé les bastions du Kastellet, les douves avec leur porte fortifiée, leurs surfaces liquides parcourues des feuilles vert d’eau des nénuphars. Vous vous êtes arrêtée un moment, prenant dans le champ de votre viseur - étiez-vous Historienne, Chroniqueuse des Monuments Historiques ? -, ces canons aux fûts de bronze patiné avec leur berceau de bois rouge, leurs  roues aux rayons de bois, on aurait dit des jouets d’enfants plutôt que des armes belliqueuses capables de donner la mort.

 

***

 

   Bientôt, par la voie tout en courbe de Langelinie, nous parvenions en vue du large canal par lequel se terminait la ville de Copenhague avant de rejoindre l’Øresund et, plus loin, les côtes de la Suède en direction de Malmö. Vous sembliez entièrement occupée à votre tâche d’inventaire et le monde alentour devait avoir pris à vos yeux l’apparence d’une fable ou bien d’une illusion. Nous débouchions tout juste face au plan incliné qui communiquait avec les eaux étales du lac. Une foule de curieux, appareils photographiques en main, immortalisaient « Den Lille Havfrue », « La Petite Sirène », ce « monument » de bronze si modeste qu’on ne comprenait guère cette forme d’engouement oculaire pour une œuvre, somme toute, bien « légère ». De voir cette foule compacte me rappelait le passage que j’avais dû me  frayer dans la bizarre Principauté de Fristaden Christiania, cette utopie en voie de réalisation, autrement dit cette curieuse facétie qui se prenait, selon toute vraisemblance, pour un nouvel

D’elle, le passé uniquement.

 

La Petite Sirène.

Source : Pinterest.

 

 

 

art de vivre, sinon une esthétique novatrice. Devant tant de massive présence je m’apprêtais à retourner sur mes pas lorsque, me surprenant (je vous avais un instant quittée des yeux pour cette multitude bruyante et bigarrée), vous m’avez interpellé : "Har du en ild, vær venlig?". Vous teniez délicatement, entre index et majeur, une longue cigarette au filtre couleur de feuille morte. J’ai saisi mon briquet dans ma poche, vous ai tendu une flamme que le vent du large courbait et menaçait d’éteindre. Vous avez entouré mes mains de l’enceinte de vos doigts dans le souci de conserver le feu qui y était enclos. Je dois dire qu’une subtile émotion était venue faire mon siège à cette douce pression qui aurait pu être le signe de quelque connivence, sinon un appel à peine déguisé en geste d’utilité. Je vous ai observée à la dérobée. Cheveux à la garçonne d’un blond plus clair que les blés, yeux gris se perdant dans les traits bleus du khôl, longs cils bruns, visage parsemé de quelques taches de rousseur. Vous étiez mieux qu’un cliché de ces blondeurs septentrionales que véhiculaient les magazines de mode. Vous étiez le Septentrion même, une langue de feu se glissant sous la froidure d’une bise hivernale, quelque part, au loin, vers les brumes grises du Cap Nord, cet inaccessible.

 

***

 

   Je ne connaissais guère que deux ou trois mots de danois : « Hej », « Tak », « Hvordan har du det ? », ce qui promettait de bien rapides échanges. Heureusement nous avions en commun de parler la langue véhiculaire des nomades et, bientôt, notre conversation en anglais s’orna de quelques propos compréhensibles. Vous étiez donc étudiante en lettres et vos photographies n’étaient que le prétexte à illustrer le sujet d’un mémoire que vous prépariez sur un écrivain Danois dont, du reste, je n’ai pas retenu le nom. Il se faisait tard en cette saison qui, ici, déclinait si vite que le crépuscule surgissait sans crier gare. J’avisais, sur le chemin de retour vers la ville que nous accomplissions tous les deux, sur Israels Plads, cette aire de vastes dalles blanches et grises, une petite auberge qui confectionnait des spécialités locales. Nous nous y installâmes face à face sur une table juponnée comme l’auraient fait deux amoureux. Et pourtant notre différence d’âge nous en eût naturellement empêchés. J’étais votre aîné d’une bonne vingtaine d’années. Mais peu importait, il s’agissait d’une rencontre de hasard avec toutes les saveurs de l’imprévu. Buvant de longs traits d’une bière brune, nous dégustions de délicieux smørrebrød, ces pains de seigle noir nappés de crevettes et de saumon fumé. Les cigarettes de Karen - elle m’avait livré son prénom comme on dévoile un secret -, avaient cette singularité de plonger l’esprit dans une douce euphorie si bien que l’heure passait en bavardages divers sans que le temps eût sur nous une quelconque prise. Bientôt les quelques tables de la petite salle se dégarnirent. Les lumières, au-dehors, festonnaient les lampadaires de guirlandes blanches.

 

***

 

   Nous avons marché côte à côte  dans la nuit qui arrivait. Nous avons longé Ørstedsparken, ses bouquets d’arbres nocturnes, l’eau de son lac qui scintillait sous les premières étoiles. Nous parlions peu. Nous fumions en silence, sans doute occupés d’une idée commune. Qu’adviendrait-il de notre rencontre ? Nous avons traversé la digue de Gyldenløvesgade, nos corps séparés par un isthme si étroit qu’ils se touchaient presque. Je sentais la vibration de Karen, je devinais la braise de son désir tout contre l’étrave du mien et c’était comme une ivresse, le sentiment d’un moment jamais rencontré, le bonheur d’une immédiate donation des choses, la compréhension jusqu’à l’absurde de ce qui, parfois, ne pouvait se résoudre qu’à l’aune d’une disparition, d’une absence et alors le monde perdrait sa couleur, la vie son éclat, la musique son rythme. Il y avait beaucoup de tristesse qui colorait cette vague pensée. Elle flottait entre nous à la manière d’un iceberg qui se serait détaché de son continent de glace et qui dériverait dans les eaux froides à la façon d’un courant inaperçu. Un genre de Gulf-Stream plongeant sous la banquise dont l’exception d’être ne ressortirait que bien plus tard, bien plus loin, méconnaissable dans un bassin d’eau tiède, quelque part sous les Tropiques, dans la touffeur d’un air tressé d’ennui. Oui, d’ennui, la meute des jours est si semblable dans la rumeur solaire.

 

***

 

   Nos lèvres se sont frôlées. Nos corps étaient  sous l’emprise d’une aimantation à laquelle il fallait bien s’arracher. Il y avait réel danger à aller plus loin, à tenter une aventure qui n’aurait nulle suite, qui ne pourrait que souiller la force de cette rencontre. Karen, j’ai vu ta frêle mais si belle silhouette se fondre à l’angle de Rosenørns Alle. Bientôt tu n’étais plus que cette Petite Sirène nageant dans les lames souples de la nuit. Les fenêtres de mon hôtel donnaient sur la nappe liquide de Peblinge Sø. Sur l’autre rive, des immeubles de brique, des toits de tuiles brunes que lustrait une lune gibbeuse. J’ai longuement fumé, regardant les volutes grises se dissiper dans les dernières rumeurs du soir. Au loin quelques notes musicales, peut-être une discothèque où, bientôt, Karen, tu rejoindrais tes amies étudiantes, peut-être un amant de passage t’y attendait-il ? « Lille Havfrue », le nom du paquet de cigarettes que tu m’as donné. Sous la feuille de cristal transparent, une forme qui te ressemble. Serais-tu une Sirène qui aurait coupé ses cheveux, les aurait décolorés pour séduire les hommes de hasard dans cette ville presque fluviale à force d’être traversée par les eaux, par la puissance d’incantation des zones noyées dans le fin brouillard ? Mais voici que je m’égare, que la mythologie nordique m’irrigue de part en part comme si j’étais devenu un simple lamantin perdu dans le dédale des canaux, le sombre des rivières, l’ombre portée des ponts qui sont comme des mystères qui enjambent le trajet immémorial de l’onde illisible sauf à être l’hôte de son parcours.

 

***

  

   Ma nuit a été cette manière de déluge où tout se confondait sous la poussée du rêve. Ton visage, si beau, si régulier, le blond platine de ce casque qui détourait ton front avec une sorte de simplicité enfantine apparaissait parmi les rires et les soubresauts convulsifs des visages perdus du monde fantastique de Fristaden Christiania. Puis une pluie de photographies où s’emmêlaient, pêle-mêle, les rives de Sortedams Sø, les frondaisons des parcs, l’étendue immobile du Lac Søerne, les pierres noires taillées de Telia Parken, quelques éclats de voix, ton rire ponctué de « Hej », de « Tak », ta langue collée contre ton palais que suivait ce genre de petit claquement espiègle, puis le gris de tes yeux, ces pièges où ne pas tomber, puis cette fumée que tu projetais au devant de toi avec un si évident bonheur. Les Danoises étaient-elles toutes frappées au coin de cette spontanéité, au sceau de ce bonheur de vivre dans la pure joie d’exister ? C’était un tel bain de jouvence que de côtoyer cette manière nordique de « sindsro », de sérénité. Tu articulais ce beau mot à la manière dont tu aurais apprécié une friandise, une à peine élongation des lèvres, puis tu reprenais cette sérénité en toi, ce bien si précieux qu’il semblait te définir  plus que tout autre prédicat.

 

 

***

  

   Ce matin est pluvieux sur Paris et les chalands sur la Seine font leur sillage gris qui se confond avec la couleur monotone des murs, les frondaisons des arbres qui inclinent à la finitude. Je viens d’ouvrir un livre lu autrefois, « Aux sources de l’existentialisme chrétien, Kierkegaard ». L’existentialisme est-il chrétien, athée, libertaire, iconoclaste, germanopratin ?  Est-il cette vie qui flamboie un instant puis se résout en quelques étincelles fugitives que la nuit reprend en son ombre ? Certes ces questions sont oiseuses pour la seule raison qu’elles n’ont pas de réponse.

   En guise de marque-page, au chapitre intitulé : « Le stade esthétique - Le primat de la jouissance », une carte de toi avec ton nom, ton adresse, une écriture nerveuse, souvent anguleuse comme pour dire l’urgence de vivre, de ne pas se retourner sur un passé qui se dilue dans les eaux mortes, lagunaires, du souvenir. Et pourtant « l’oublieuse mémoire » marque, parfois, de pierres blanches, telle ou telle rencontre, telle énigmatique croisée sur un quai de gare qui n’est plus qu’une fumée à l’horizon de l’être. Ce que, brièvement, nous avons connu tous les deux l’espace d’une fin de journée s’apparentait au stade esthétique du penseur Danois. Un simple plaisir de figurer au monde dans le luxe d’un temps condensé, recueilli, dont, bien plus tard, parfois, la bogue des réminiscences consent à s’ouvrir. Primat de la jouissance immédiate, cette navigation de front dans les rues presque désertes, notre dîner sur Israels Plads, notre sourde complicité à vivre l’instant présent, à planter nos dents dans la croûte noire des smørrebrøds, à fumer dans l’air crépitant de mystère ces cigarettes qui nous installaient si près d’une ivresse. Ce baiser volé, cette fuite irrémédiable dans Rosenørns Alle, une lumière qu’efface l’ombre de la rue comme pour dire la fin d’une histoire.

 

 

***

  

   Vingt ans ont passé. Tempes grisonnantes, quelques rides traversent le front, des lunettes, peut-être plus de lenteur à exister mais de clairs souvenirs pareils à un cristal posé dans un précieux écrin. Bientôt le train de nuit arrivera à Copenhague. Bientôt, identique à ces voyageurs hagards qui titubent dans l’aube blanche, mes pas résonneront jusqu’à toi. Oui, à toi que je ne suis pas sûr de pouvoir retrouver. Un genre d’idée folle, d’acte spontané qui ne parviennent même pas à extraire de leur mouvement la justification qui les porte. Sinon celui de revivre ce stade esthétique, de gagner tant qu’il en est encore temps ce primat de la jouissance que les jours gomment avec une belle assiduité. Je relis ton adresse sur le petit carton qui contient le tout d’un bonheur sans doute primesautier, presque versatile, si semblable au caprice d’enfant :

 

Karen Christiansen

4 Julius Thomsens Pl.

København

 

   Combien j’aime le nom de cette ville dans sa graphie danoise. Ce [K] qui claquait comme un coup de fouet au sortir de tes lèvres. Ce [ø] « o barré obliquement » qui dit l’ensemble vide, le néant en quelque sorte, ta bouche s’arrondissait joliment lors de son émission. Puis la fin du mot ce [havn] imprononçable pour qui n’est pas natif des pays du Nord, cet épilogue que tu articulais à la manière dont le vent balaie le paysage en hiver, une longue fuite insaisissable, une fugue, une disparition. København,  par toi évoquée, était-elle l’aveu de cette soudaine inapparence qui, un soir d’automne, ôta à ma vue celle qui devint rêve, qui devint imaginaire, « petite musique de nuit » accrochée  à mon musée intérieur, cette toile sans nom qui flottait à la cimaise inatteignable du temps ?

   Sur la place Julius Thomsens les arbres sont sagement rangés, taillés selon un bel ordonnancement. Personne dans la rue sinon quelques mouettes qui volent en silence et, parfois, l’envolée d’une feuille qui retombe plus loin dans un bruit de papier. Le numéro 4 est un immeuble de couleur grise comportant une large porte surmontée d’un motif de pierre sculptée. Une plaque de laiton brillante porte les noms des personnes qui y logent. Comment ne pas être ému après un si long temps d’absence ? Retrouverais-je, au moins, un peu de celle qui fut puis s’effaça dans un silence absolu ? Oui, c’est bien cela, et je crois que mes yeux se sont embués :

 

Karen Christiansen

 fjerde sal

 

   Je ne saisis pas très bien la nature de l’inscription mais qu’importe, l’intuition est un guide précieux. La porte de chêne n’est pas fermée. Un large hall taillé dans un  clair-obscur, des ferrures nouveau style, un large escalier de pierres blanches. Les étages les uns après les autres. Au quatrième une plaque avec ton nom, Karen. Quelle coïncidence, tout de même ! Quelle condensation du temps : 20 ans sur une feuille de laiton qui brille dans l’ombre. Ta porte légèrement entrouverte. Peut-être es-tu sortie sans y prendre garde ? Un couloir. Au bout une pièce claire qui doit donner sur la place.

 

D’elle, le passé uniquement.

Edvard Munch  Modèle assis.

Source : Pinterest.

 

   Une femme à la chevelure brune, le torse nu, est assise à même le parquet, un linge entoure ses reins alors que son bras droit est appuyé au sol. Des images se croisent, se superposent. La tienne Karen et celle de « Lille Havfrue », la Petite Sirène. Aperçue dans le lointain de la mémoire.  Même attitude méditative, même posture qui semble sonder le vide. A quoi pensez-vous donc mystérieuses Danoises perdues dans un songe sans fin ?

   Pourtant je me souviens de cette fraîcheur, de cette vivacité de ta parole, du rire joyeux qui cascadait de ta bouche, tes yeux étonnés traversés des larmes du plaisir sans distance. Existe-t-il un paradoxe du Septentrion qui ne livrerait de vous qu’une face, celle du soleil, de l’ouverture, de la félicité à fleur de peau alors que l’autre face serait embrumée, plongée dans cet éternel frimas de l’hiver qui reconduit toute jouissance dans l’ornière étroite d’une longue mélancolie, d’une indéfinissable tristesse ?

   Méditant ces pensées de l’ombre me voici saisi d’un remords, peut-être suis-je interpellé par une exigence morale ? Me voici soudain conduit au stade éthique de Kierkegaard. N’est-ce pas violer une intimité que de s’immiscer dans une vie qui ne se sait nullement observée ? Mais comment se détacher d’un sortilège ? Comment se détacher de soi lorsqu’une plénitude de sens se laisse voir à la façon d’une récompense trop longtemps attendue ? Une console dans le couloir. Un paquet de cigarette sur la console. Une photographie. Des boucles d’oreilles en écaille. Il ne m’a guère fallu de temps pour dérober un peu de toi. Après tout j’ai attendu deux décennies alors mon geste n’appellera aucune expiation, seulement un larcin d’enfant espiègle, une pochette surprise subtilisée dans le magasin aux mille reflets, aux mille tentations. Je suis un gamin que l’envie fascine et cloue à l’acte résolu et inconscient qui le déchire mais lui enjoint de franchir les limites de la bienséance. Un enfant, cependant, qui n’éprouvera nulle repentance que celle d’avoir goûté au fruit défendu.

 

***

 

   Me voici revenu à Paris. La Seine charrie toujours des eaux grises. Les trains de péniches longent la pointe de l’Île Saint-Louis, suivies de longs tourbillons d’écume. Oui, c’est bien toi, Karen que j’ai vue dans cet intermède automnal dans la pose méditative qui convient si bien à l’approche de la saison du froid. Peut-être, simplement, te préparais-tu à hiberner ? Ta photographie en beauté avec ta couronne de cheveux noirs. Cela te va bien. Est-ce une marque de l’âge, cette couleur de deuil, cet air sérieux qui, maintenant, semble t’habiter ? Au pli de tes lèvres je reconnais cette fossette qui fait son énigmatique présence. Au dos de l’image, la note suivante :

Karen - 8 Septembre 2017

(inscriptions suivies d’une signature).

 

  Vingt ans jour pour jour la date de notre première et dernière rencontre. J’ai vérifié sur l’agenda de « Cosmopolite ». J’en ai profité pour relire mon article sur le « no man’s land » de Fristaden Christiania, cette cité fantôme que parcouraient de leurs silhouettes hallucinées les marginaux de tous bords, cette utopie qui ne dressait son pavillon que dans les eaux illisibles d’une terre privée de réel horizon. Je souris aujourd’hui à mon titre qui avait fait polémique : « Fristaden ou l’aire du no man’s land ». Ceci voulait seulement signifier que l’on ne pouvait substituer à l’humanisme renaissant les trajets infiniment hasardeux d’un peuple errant.

   Il n’y avait plus Vénus, la Belle Etoile, au ciel du monde pour guider les bergers. Il n’y avait plus, en guise d’espoir, que de fragiles cerfs-volants lâchés dans le tumulte du ciel. Ils retombaient dans le bruit de leurs membrures défaites en un éparpillement de fragments colorés. C’est ainsi tous les rêves ont une fin. Si je n’avais entre les mains les preuves tangibles de notre rencontre, je croirais en avoir bâti l’architecture arachnéenne à la seule force de mon invention. Pourtant ces boucles d’oreille en écaille si semblables au ciel de Scandinavie quand il tourne aux premiers froids, cette photographie avec ton paraphe - ton écriture n’a nullement changé, toujours aussi empreinte d’une belle énergie, d’une inclination à vivre dans l’instant, à cueillir les fruits tant qu’ils sont mûrs -, ce paquet de cigarettes dont je sens la belle odeur entêtante, un brin alambiquée, fiévreuse à souhait comme peut l’être le moment qui précède aux ablutions secrètes, aux prières intimes, aux volutes que tresse l’amour en son inimitable efflorescence.

   Je suis à ma fenêtre sous le ciel qui dérive lentement, pareil à un voyage qui ne connaîtrait son destin, le lieu de sa halte. Je fume une « Lille Havfrue », ma façon proustienne à moi de rejoindre cela même qui s’est dissipé dans le lointain avec un grésillement de papier d’Arménie, une odeur de benjoin et de vanille qui semblent faire signe vers d’illusoires horizons. Karen, tu es à mes côtés, toi la Fille blonde-brune aux cheveux de platine, aux mèches d’obsidienne, au large sourire qui n’est que la tumescence de mes chimères les plus insolites. Cela se dilate en moi, tout contre le dôme du diaphragme, cela fait son bruit de source. La Seine est  le Lac Søerne, les frondaisons de Saint-Louis les bouquets d’arbres de Telia Parken, cette proue de péniche ornée, la Petite Sirène qui regarde en direction d’un grand large qui n’est peut-être que la rive de soi.

   Oui, Karen, peut-être l’as-tu deviné, tu as été cette Fille Idéale dont on tresse son esprit les jours de grisaille et de mélancolie. Une bribe d’existence qui m’appartient  flotte infiniment entre les rives de Sortedams Sø, la digue de Gyldenløvesgade, l’aire blanche d’Israels Plads où nous mangions délicatement ces petits pains de seigle à la croûte couleur de terre sombre. Les mouettes rieuses tournoient-elles encore au dessus de l’Auberge, pareilles à des chiffons gris qui auraient oublié le lieu de leur séjour ? Ceci, Karen, j’aimerais tant le savoir. Oui le savoir et parler avec toi, d’une seule et même voix, la langue de la fugitive rencontre. Il n’y a que ceci de sûr dans notre passage, cette ligne au loin qui se perd dans les tourbillons du temps, quelque part du côté de København ou bien de Copenhague, je te laisse choisir le nom d’un songe commun. Ce qui restera des jours passés. Oui, passés !

 

 

 

 

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