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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 09:32
Cette ligne au large des yeux.

Du côté de Saint Malo.

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

  

   L’avant-dire des choses.

 

   Au début des choses, au tout début, dans le bourgeonnement premier du monde c’est une manière d’enfermement, une occlusion, un langage qui hésite et les mots se mêlent aux mots en pelotes, en nœuds inextricables, en fuseaux qui bourdonnent tout contre la vitre du ciel, au-dessus de l’illisible présence d’une terre encore dépossédée de ses attributs, simple absence glissant au sein même de sa vacuité. Ce qui est le plus incompréhensible, toute cette confusion de lignes, ces trains d’ondes indistincts, ces effusions appelant d’autres effusions. La terre n’est pas encore la terre, l’eau n’a pas commencé son long poème liquide, l’air est serré à la façon d’une tunique d’insecte, le feu dort dans sa gangue solaire, lumière incohérente qui attend l’instant de son surgissement, de son dévalement de photons.

 

   En attente de.

 

   Cela attend, cela s’impatiente parfois, cela fait son bruit d’arrière-monde comme si un démiurge malhabile tardait à mettre en œuvre son projet artisanal. Cela vit de l’intérieur, identique à une innocente conscience qui profèrerait un babil, jouerait à prononcer les termes de la venue au monde, sauterait à cloche-pied avant que de s’assurer de son hypothétique cheminement. Comme si le monde hésitait à être monde, à se donner sous la figure d’êtres achevés, promis à un devenir assuré de soi, à une surrection claire parmi le dédale des ombres, le labyrinthe des possibles existentiels. Il est si délicat de s’extraire de cette boule incantatoire avec son bruit de fond universel, de prendre forme, cette matrice définitive sous laquelle éprouver les limites de son essence, réaliser sa propre esquisse et se lever dans la faille étroite d’un destin.

 

   Trois lignes, d’abord.

 

   Quelque chose s’est déplié, quelque chose a parlé et voici que le silence se déchire, identique à une soie dont on partagerait la nappe serrée des fils. La nuit unitive, les ténèbres aux membranes de chauves-souris ont porté leur invisible voilure à la cimaise d’une connaissance. L’obscur est devenu lumière, l’étrange se décline sous le familier, l’illisible commence à tracer sur la toile du jour les signes de l’humain, ce paysage à l’extrême qui tire de sa proche inapparence le lexique de la beauté simple.

 

   Cela pleure en nous.

 

   Tout est là, posé dans l’évidence et pourtant cela pleure en nous, cela demande des comptes, cela fait sa complainte d’ennui, sa demande à devenir cette feuille de visibilité dont on lira les nervures, dont on goûtera le limbe à la manière d’une liqueur, d’un incroyable présent qui, précisément, se vêt du beau nom de « présence ». Tout se relie alors sous la bannière d’une harmone si vaste qu’on n’en discerne nullement les contours, les points de fixation qui s’arriment bien au-delà du regard des hommes dans cet inconnu qui appelle et referme d’un même mouvement la porte entr’ouverte de la question.

 

   Espace du recueil.

 

   Cela frappe les trois coups, comme au théâtre et les ondes du brigadier de bois fraient en nous l’espace du recueil de ce qui se donne à voir. Là, tout près, à portée de sentiment, une frise liquide qui fait sa trace de joie subite. Puis un grésillement de l’eau, les fils d’Ariane brodant la naturelle complexité des choses, leur complicité, le rythme de leur ordonnancement. Puis, au milieu de la plaine aquatique, cette barre d’écume, ce Verbe qui s’exhausse du presque rien, de l’inattendu, qui fait sa corolle de plénitude, son feu blanc instantanément rivé au pli intime de l’âme.

 

   A profusion.

 

   Cela fait sens soudain, cela s’entoure de noms, s’auréole d’adjectifs, se met à scintiller de la présence d’adverbes, parvient à la limite presque insoutenable de l’interjection. C’est si près du questionnement que nous en devinons les remous dans la citadelle du corps, la luxuriance sur la margelle de l’esprit. Plus loin les flux apaisés de la nappe vert-bleue si semblable à la turquoise de la fragile libellule. Enfin, à la lisière du déchiffrable, une langue de roches noires nous disant le terme, bientôt, du paradoxal événement. Un plateau de nuages,  schiste bleu qui traverse le jour vient clore la belle réalité de ce qui, à profusion, inonde la conque de notre vision.

 

  Qui floconne, là.

 

  Seulement nous ne sommes pas quittes de cette représentation. Des filins sont jetés qui nous rapatrient en nous et qui demandent raison. Mais peut-on jamais convoquer le paysage, acculer la nature à dévoiler le secret de son être ? Ce serait pure inconséquence que de le penser, inconscience majuscule que de requérir une réponse allouée au soulagement de notre mélancolie. Tout flotte là, maintenant, avec la belle tranquillité de ce qui va de soi. Nuages jouent avec mer qui joue avec terre qui se pose doucement sur l’immense lac bleu qui fait sa barre blanche qui floconne là, tout près de la braise de notre espoir. Il n’y a rien à dire, pas de geste à effectuer, nulle action à entreprendre. Demeurer assis en tailleur sur le socle des talons, sentir le fourmillement des choses dans la rivière de sable, le gris des grains gagnant l’anse marine du corps si près d’une fusion, d’une immersion. Eau lustrale qui pourrait nous reconduire en arrière de nous, avant même que notre nom ne nous assure d’une possible éternité.

 

   Gratuité du monde.

 

   Oui, d’une éternité. Le sentiment d’être glisse sur la feuille souple de l’eau, la demande d’accueil reçoit un don de ce qui, devant soi, fait son fruit de plénitude. A tout moment un corail pourrait émerger de l’eau pour nous dire la gratuité du monde à notre endroit. Une anémone teintée d’améthyste et de flagelles de nacre pourrait s’ouvrir en clairière afin de créer un poème nous encerclant de la souple latitude de sa prodigalité et les mots gonfleraient la nacelle de notre corps telle une baudruche marine, peut-être la semblance avec le poisson-lune, cet oursin des abysses portant avec lui l’entière charge de mystère qui nous étreint à chaque pas accompli dans la pénombre d’une incertitude.

 

   Empan océanique.

 

   Cependant, notre état d’âme, s’il est bien teinté de mélancolie ne s’abreuve nullement à l’essence du tragique. Oui, c’est bien une ivresse telle celle de l’infini qui nous rencontre, ici et maintenant, sur ce bout de terre qui devient la fondation même de notre patrie, le lieu éternel de notre chant, l’espace de notre communion avec ce qui est. Large empan océanique qui insuffle à notre séjour parmi les vivants la dimension d’une expérience cosmologique. Cela s’ouvre infiniment dans toutes les directions, cela palpite, cela fuse en rayons, cela s’étoile en milliers d’irisations comme si nous étions au centre d’un feu, foyer lumineux d’où part toute manifestation de félicité.

 

   Prolixe libation.

 

   Pourtant, dans un creux de notre pierre levée, peut-être le départ d’une fissure, la ligne de clivage qui, un jour, fera de nous deux territoires distincts, deux versants opposés qui se déliteront dans le sable d’une finitude. Non, nous ne serons pas ces colosses aux pieds d’argile tant que durera la sublime tension du paysage. Elle nous traverse, réalise son arcature, multiplie les crêtes et les sommets d’où observer la beauté insigne qui coule du ciel à la manière d’une prolixe libation. Rien, ici, ne peut être divisé. Rien ne peut se soustraire de rien. Le souffle est long qui parcourt d’un horizon à l’autre le dôme translucide du réel, cette subtile effervescence qui jamais ne pourra s’enclore en une enceinte, recevoir de limites, se laisser frapper au sceau d’une mortelle vacuité.

 

  Abîme qui se creuse.

 

   Le sublime est cette pure verticalité qui ne tient son pouvoir que d’elle, de nous aussi qui en éprouvons l’effrayante amplitude. Certes « effrayante », ce qui est le lot des choses belles lorsque celles-ci se situent à la limite de l’insoutenable. Ce qui est, à proprement parler, inenvisageable et qui nous tient en suspens, c’est l’écart, l’abîme qui se creuse de cette cruelle beauté à notre propre demeure qui tremble et demande une rémission. Celle-ci, seule le temps peut en accomplir l’incommensurable adresse afin que nous puissions emplir nos pupilles de ce qui pourrait les offenser si, d’aventure, nous devenions aveugles à ce ciel bourgeonnant, à cet horizon se disant tout en se retirant, à cette plaque d’eau couleur d’éternité, à ce  trait blanc  qui avance vers nous avec sa belle constance d’écume, à ces flots apaisés qui dessinent en leur mouvance les signes de l’immédiate saisie de cela même qui nous est remis comme notre destin. Oui, longtemps encore nos yeux s’ouvriront au bruit léger du jour. Qui, toujours est en attente d’accord. Seuls les hommes peuvent en être les récipiendaires. Seuls !

 

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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