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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 08:34
A l’orée de la vision.

                         Photographie : Gilles Molinier.

                                               2016.

 

 

 

 

  

   Faibles nébulosités.

 

   Là-bas, au fond de la vallée, ce ne sont encore que des écharpes de brume, de faibles nébulosités qui fondent le paysage dans  des demi-teintes d’ombre. Encore quelques passants qui frôlent les façades, têtes basses, mains dans les poches, leurs manteaux font d’étranges lueurs noires qui se hâtent au ras du sol. Le ciel est gris, plombé avec, de loin en loin, des échardes d’ardoise qui traversent la sourde hébétude des choses sidérées, closes en soi. Comme si, le crépuscule approchant, le temps hésitait à choisir sa destination, à faire tourner ses rouages dans un sens ou bien dans l’autre. Dans les maisons badigeonnées de blanc on fait chauffer ses mains à la lueur d’une dernière braise. On boit un café rude qui brûle le gosier et les doigts gourds font entendre leurs gémissements, une plainte longue que, bientôt, la lumière rampant à ras de terre aura tôt fait de serrer dans ses mailles étroites.

 

   Le lieu de leur habitation.

 

   Maintenant  Nuit est levée. Seul le cercle laiteux de la Lune au-dessus des chaumières où se laisse entendre le bruit de râpe des souffles, le craquement des charpentes sous le poids du ciel. L’herbe rase est un tapis couleur de suie qui nage vers l’horizon, ce mince fil demeurant pour dire aux hommes le lieu de leur habitation. Tout est calme qui dit la poésie des espaces illimités. Des constellations dérivent vers l’orient, des yeux forent l’éther avant qu’un somme ne les reconduise à une nécessaire cécité. Oui, car il faut la fermeture, la densité d’une terre lourde, la touffeur d’une forêt pluviale afin que tout se ressource à sa propre essence. Nuit veut cela, cette marche discrète vers le primitif, le non-dévoilé, l’avant-parution du monde en sa pure naïveté. Seule la ténèbre permet cette régénération, seul l’obscur intime l’ordre d’une fête silencieuse, d’une prière discrète, d’une incantation faisant son lac tranquille dans la doline de la conscience.

 

   Ces Voyageurs de l’infini.

 

  De ses bras d’ouate et de soie Nuit retient en son sein le peuple esseulé des arbres. Il faut les protéger de la trop vive lumière, il faut préserver la souplesse de l’écorce, ménager aux larges ramures une aire de repos, disposer la complexité des racines, leurs belles tuniques blanches aux songes de l’humus, à la sombre poésie des mondes souterrains, longue inconscience habitée de la clarté des archétypes, la seule qui soit à même de parler une langue compréhensible pour ces Voyageurs de l’infini. Oui, les arbres voguent à l’infini, cette mesure dont l’homme rêve continûment sans pouvoir jamais l’atteindre. L’espérer seulement, en happer quelques bribes, un fragment d’espace, une écharde de temps puis la perte cruelle dans la fonte des jours, le long égouttement des secondes, la déconvenue de l’instant dans l’éternité qui gronde et brouille le message de l’être. Comment vivre en soi une telle démesure alors que tout est hors de portée, que la mémoire même clignote constamment à l’aune des réminiscences qu’obture une lourde amnésie ? Comment ?

 

    Arbres sont infinis.

 

    Arbres sont infinis en ce sens que leur mesure outrepasse la perception que, nous autres hommes, pouvons en avoir. Nous pensons le tronc d’un seul de ces géants débonnaires et vibrent à l’unisson une multitude d’autres, étranges et immenses cathédrales hissant dans l’éther leurs colonnes aux hautes destinées. Nous pensons leurs feuilles et des foules d’yeux d’argent et d’or se lèvent sous tous les horizons et ce sont eux, Arbres qui nous regardent et regardent le monde, pluralité de minces lucidités toisant la vanité des Existants, leur prétention à monopoliser la totalité de l’être.

  

   Nous, habitants de l’impossible.

 

   Ils sont si touchants les Habitants de l’impossible dans leur cinglante naïveté, si pathétiques dans leur aveuglement à fouler les chemins de poussière sans même apercevoir l’ombre portée de leur silhouette, si modeste, si illisible dans le concert polyphonique du vivant. Nous pensons les tapis entremêlés des rhizomes, leurs vastes plaines, ici, juste sous nos pieds, et nous sommes saisis de vertige à imaginer cette texture qui emmaillote le néant dans une énergie dont nous ne comprenons ni la provenance ni la volonté qui en anime le continuel tissage. Métaphoriquement, le peuple du rhizome ne fait sens qu’à annihiler en permanence ce Rien dont il provient, contre lequel il dresse ses haies, réseau de fibrilles se déployant tout contre le dénuement qui, à tout moment, pourrait surgir et ne laisser que la royauté du vide.

 

   Vérité en abîme.

 

   Le peuple des arbres est cette marée millénaire qui comble toute vacuité  afin que l’angoisse mortifère ne vienne taillader nos fragiles peaux, ne surgisse dans l’antre du cerveau et ne s’enlace au baiser de la Mort que constituerait la fuite éternelle de la présence. Arbres sont nos génies tutélaires, ceux qui font de leur ombre le lieu d’un rassurant séjour. Ils ceignent nos fronts impétueux du calme séculier dont ils sont les porte-empreinte depuis la nuit des temps. « Nuit des temps », formule si usée, si éculée qu’elle menacerait de ne plus rien nous dire si elle ne possédait la puissance d’une vérité ou bien la levée d’une pure évidence. Vérité en abîme en quelque sorte. Nuit protège Arbres qui protègent Hommes. Oui, Nuit, Arbres, Hommes dépourvus d’articles qui viendraient les définir comme ce qu’ils ne sont pas, à savoir de simples entités parmi les contingences de l’exister. Nuit, Arbres, Hommes sont des libertés qui se regardent en miroir.

  

   Allumant la clarté bleue de l’aube.

  

   Arbre vient à lui depuis le lieu de son émergence inconditionnée,  Nuit l’entoure du mystère de sa provenance secrète dont Homme est l’un des maillons inexpliqués comme si le tout avait besoin de cette réserve d’obscur avant de surgir en pleine lumière, là où plus aucun voile ne dissimule la ténuité de l’apparaître. Avant d’être une chose qui se mette à dire son nom, tout essai d’exister à la face du monde est ce silence, cette touffeur qui enveloppe le réel de ses membranes opaques. Le décèlement n’est jamais que la déchirure que Jour impose à Nuit en allumant la clarté bleue de l’aube, première parole  offensant le mode discret de ce qui se confie au trouble de la manifestation. Bouche : toujours cette sombre caverne où se fomente la lumière du langage qui hissera d’une sourde incompréhension les motifs qui y figuraient à titre de virtualités, de possibles, de sèmes disponibles à une légende, une fable, un conte. Ce qui nous apparaît en tant que réel avec sa force incontournable, son irrésistible flux n’est tout d’abord qu’une ébauche sur le liseré de l’esprit, une fiction faisant son étrange bourdonnement  dans les couloirs  à perte de vue de l’imaginaire. Une ombre dissimulant l’être en ses infinies esquisses.

   

   Economie du visible.

 

   C’est ceci que semble nous proposer cette belle photographie crépusculaire. En elle rien ne fait sens qu’à l’économie du visible, cette à peine insistance d’une forme qui s’ensevelit dans la contrée du mystère. Nuit fera son office, reprenant en sa sombre dramaturgie tous les signes qui auraient eu à craindre d’une trop vive lumière, des coups de canif d’une curiosité négatrice, des entailles de regards forant seulement superficiellement l’épiderme du sensible ou bien au contraire fouillant la chair en ses profondeurs, là où brûle la braise essentielle des significations ultimes, cette essence qui s’impatiente de se dire, mais dans la pudeur, la réserve,  et avance sur la pointe des pieds, à la limite de ce qui est, de ce qui n’est pas.

 

   Voyeurs au bord d’un abîme.

  

   Ainsi sont les Voyeurs au bord d’un abîme dont le danger est double : celui de ne pas assez voir, celui de trop voir ! Mais il est encore temps de clore son regard, de le retourner contre soi, la seule posture qui convienne à une approche adéquate de l’œuvre en sa subtile donation. C’est en nous, seulement en nous que la magie aura lieu, en l’image aussi depuis son intériorité. Tout ce qui est hors est déjà duperie, tout ce qui diffère, simple erreur, ce qui s’écarte, mensonge dans l’approche du jour. Or nous voulons demeurer sur cette orée de la vision qui nous incline à la rêverie, cette dimension sans pareille qui nous est remise comme le bien le plus simple, donc le plus précieux !

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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