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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 08:19
Tuer l’amour ?

 

                     Aimer tue.

            Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

 

   Hallebardes exactes.

 

   On était là, dans l’attitude de la prostration, corps livide, nuque raidie, avant-bras posés sur le toboggan des genoux, mais jointives comme dans la prière, assise sur la margelle des pieds et l’on attendait. C’est le visage surtout qui était maculé de peur, d’une peur diffuse dont on ne pouvait saisir l’origine. Yeux soudés au fond des orbites, bouche clouée dans un silence de catacombe et c’était, tout autour de la blanche anatomie, un genre de vol, de chute de freux, dans la stridence de l’air, de hallebardes exactes qui délimitaient, cernaient le tumulte de chair. A n’en pas douter il s’agissait du signe avant-coureur de la Mort dont cette cruelle réalité portait l’empreinte, tel le Christ avec sa couronne d’épines et les stigmates de la douleur offensant la poitrine, les flancs dénudés jusqu’à ne plus paraître qu’à la mesure d’une offensante tragédie.

   L’esquisse humaine était atteinte jusqu’au plein de son essence qui était de penser, de formuler des questions, de connaître et de préciser ses propres contours. Mais comment, dans une telle affliction, pouvait-on encore exister et s’arracher aux ombres qui frôlaient la conscience de leurs étiques membranes ? Comment ? Le feu de l’esprit couvait sous une lave éteinte. Tant et si bien que les pensées qui s’essayaient à bourgeonner devenaient de simples bulles à la surface d’un marais qu’un vent putride éteignait bientôt. On était cible du néant, épicentre des angoisses multiples qui rampaient à bas bruit dans les sillons de terre, réceptacle des hantises archaïques d’une proche disparition, d’une promesse d’anéantissement.

 

   Un Lanceur de couteaux.

 

   On se savait la victime d’un Lanceur de couteaux dont on ne percevait jamais la forme, les flèches seulement, les yatagans d’acier délimitant cette dépouille que l’on était devenue malgré soi. Oh, certes, au fond de soi, on entendait bien une minuscule antienne faire son étrange danse de feu-follet, sa lueur de luciole parmi le bitume des Vivants, ou ce qu’il en restait, comme ceci : Aimer tue - Aimer tue - aimer tue - aimer tue - aimer tue - AIMER TUE - aimer tue, avec des variations, des inflexions et, parfois, seulement quelques sons bizarres, fragmentés, dans lesquels ne se laissaient plus deviner qu’un vague sabir indescriptible, quelques consonnes meurtries, des voyelles sur le bord d’uns syncope. Si près de disparaître à soi, on se hâtait d’échafauder de rapides hypothèses, de tirer des plans sur ce non-sens qui s’annonçait peut-être comme la fin de quelque chose, à commencer par soi. Mais c’est du tout autre que soi dont il fallait partir afin de démêler, dans l’écheveau des représentations, un argument vraisemblable. On voulait apprendre un peu, quitte à mourir dans l’instant !

 

   Mer contre rivage.

 

   Mer aime le rivage qui aime la mer. C’est comme cela au début du rythme du monde. Les choses s’enchaînent dans la plus pure des logiques avec le sentiment de la beauté. Sous la dalle claire du ciel l’eau de la mer épouse l’anse du rivage, s’y complaît, s’y réfugie. Le rivage à la souple destinée reçoit l’eau comme sa note complémentaire, son harmonique immédiat. Les océans aux flots bleus, les mers aux écumes blanches ne sauraient se passer de cela même qui les délimite, les recueille et les porte à l’existence. Imaginerait-on un fleuve sans berges, un étang sans flancs où reposer, une mare sans un cercle de terre et de joncs qui en cerne la réalité ? Donc à l’origine tout baigne dans une même harmonie. La mer aime le rivage qui aime la mer. Mais, par essence, tout amour est porté à l’excès, au débordement de soi en direction de ce qui n’est pas soi.

   Le temps passe, beaucoup de temps passe et les amours sont florissantes qui attachent la bordure au bordé, le contenant au contenu. Puis, insensiblement, sous la tyrannie de l’amour, les frontières deviennent floues, les transgressions apparaissent qui brouillent les natures singulières, commencent à les confondre en une matière illisible. Flots se dressent et sapent le rivage avant même qu’il ne s’écroule dans une plainte de sable et d’argile. Terre s’éboule et envahit de sa teinte poisseuse la mer qui devient un sombre marigot. Voilà ce qui est arrivé. A force d’amabilités courtoises transformées en vigoureux emportements, métamorphosées en pugilats, en corps à corps sans concession, voici que les flèches ont été décochées, les flèches pour blesser, les dagues pour tuer. C’est ainsi, tout amour ne dure que l’instant de son rayonnement et le revers est toujours là qui procède au crime le plus odieux qui soit : détruire la beauté puisque beauté est amour.

 

   « Détruire, dit-elle ».

 

   Rien n’échappe à cette irréfragable règle du vivant. « Détruire, dit-elle » et elle aiguise ses ongles pourpre et les plonge dans le sommeil de l’amant jusqu’au cœur du silence qui se révulse et déglutit ses pelotes de réjection d’un trop facile bonheur. Trop facile d’aimer dans la gratuité, sans contrepartie, juste pour la gloire du soi, le lustre de soi, le prestige de soi. SOI, trois fois convoqué comme pour dire le trident qui arme les emportements des amants et se plante dans la chair adverse afin d’en devenir l’unique possesseur, de la vampiriser. Alors ne demeure plus qu’un corps exsangue disposé sur la planche du mystérieux Lanceur de couteaux. Mais ce Lanceur, on l’a toujours su, a pour nom EROS. Le doux chérubin aux ailes de soie, le gentil dieu aux joues enfantines, au sourire puéril, à la chair de pêche, au regard si empreint d’ingénuité, porte en son dos un carquois aux flèches venimeuses, curare ou bien strychnine qui tétanisent l’âme avant que de l’envoyer à trépas. Jamais âme ne meurt, prétend-on. Certes, sauf dans les excès de la passion qui sont des projectiles ignés plus forts que le principe même de vie. L’amour ne retourne jamais son gant pour donner un soufflet, humilier, commettre une griffure, poser la trace d’une flagellation. NON. Seulement pour TUER. Tout doit disparaître en une identique volonté : Amant, Amante, Amour. Seul ce triple meurtre peut rendre compte de l’impossibilité d’aimer autre que soi.

 

   Brève allégorie du Chêne et du Lierre.

 

   Ils sont dans l’inconscience de l’âge, le gland tout discret qui se dissimule dans un pli de l’humus, la pousse fragile qui se meurt de ne point paraître au jour. Puis le miracle se produit : la lumière - ce médiateur de la beauté -, s’empare de leur être frêle et irrésolu. Bientôt, gland devenu Petit Chêne et pousse Petit Lierre, voici que leurs premiers pas sur le chemin du monde se jouent dans un même et unique concert. Pas un jour sans que Chêne ne s’ébroue sans Lierre. Pas un jour sans que ne s’enlacent leurs jeux gracieux, leurs enroulements mutins. Pas un jour sans que l’amitié ne s’apprivoise, ne s’accomplisse bientôt sous les auspices d’un amour fraîchement éclos. Ce ne sont qu’attouchements délicats, câlins précieux, gâteries qui dégénèrent vite en actes d’amour, en accès passionnels.

 

   Le feu de sa passion.

 

   L’enjeu est celui-ci : comment toujours aimer mieux l’autre, comment lui prouver son amour, lui déclarer le feu de sa passion ? Comment se porter vers l’autre sans que l’excès ne survienne ? Or le problème de la relation fusionnelle est bien de trouver la limite de soi, la frontière de l’autre. L’orgueil est là qui taraude et lance ses furieux assauts. Chêne saura mieux aimer que Lierre. Lierre saura mieux aimer que Chêne. Alors commence une lutte sans merci qui fait se confondre amour de soi et amour de l’autre dans la plus grande confusion qui se puisse imaginer. On se hâte d’embrasser toujours plus, on comble de faveurs qui, bientôt, font leurs boules d’étoupe, on se veut prévenant alors qu’on ne fait qu’empiéter sur le domaine étranger. Partie engagée trop avant pour que l’on revienne en arrière, que l’on accepte de faire acte d’humilité. Chêne et Lierre, parvenus à l’âge de la maturité sont si lovés, si imbriqués l’un dans l’autre, si engagés dans une forme osmotique que chacun se nourrit de l’autre sans connaître son propre début, la fin de qui fait face, de qui fait meute. Trop de flèches ont été lancées qui ont détruit le bel ordonnancement initial. Le meurtre est consommé qui fait deux victimes. Chêne meurt d’avoir été trop aimé. Lierre meurt également d’avoir trop aimé.

 

   S’aliéner en l’autre.

 

   Là, dans cette rapide métaphore, s’illustre l’incapacité de l’amour à asseoir son règne sans outrepasser ses droits, sans enfreindre les limites, sans s’ouvrir à la tentation de se déliter faute de force suffisante pour demeurer en soi. Ambiguïté fondamentale de ce sentiment qui ne s’élève qu’à procéder à sa propre perte. Hommes-Lierre, Femmes-Chênes - ou bien l’inverse -, chacun renonçant en quelque manière à son essence - cette belle liberté humaine -, pour s’aliéner en l’autre qui, par définition, est un inaccessible. On n’a que rarement accès à son propre soi, alors avoir l’audace, l’inconscience de vouloir connaître cet étrange continent qui se dresse pareil à un glacier dans le froid polaire !

 

   Seul amour vrai, le platonique ?

 

   Dans la « fable » du Chêne et du Lierre, c’est bien parce qu’il s’agit du désir de soi en l’autre que l’entreprise est vouée à l’échec. En fin de compte l’autre n’existe plus qu’à la simple hauteur d’un meurtre symbolique. La domination paranoïaque du moi a réduit à l’inexistence Celui, Celle qui prétendaient lui opposer une résistance. Jamais les « mois » ne supportent qu’on soit leur égal. Un moi, un seul et la Terre est correctement peuplée. L’ego en tant qu’ego. Les amours qualifiées « d’ordinaires » - bien peu sont extra-ordinaires -, comportent nécessairement un ver logé au cœur du fruit. Chacun ne voyant que son propre intérêt, son contentement accompli, ramène la relation aux termes mêmes d’un conflit au travers duquel, au mieux, il y aura un vainqueur et un vaincu, généralement deux vaincus. L’amour terrassé, carquois vide, flèches consommées, couteaux lancés sans possibilité d’inverser le cours des choses.

 

   Ainsi est toute beauté.

 

   Alors, combien il est facile pour l’esprit de s’évader dans ce sublime amour platonique qui n’est qu’amour intellectif, intérêt passionné pour les Idées, culte rendu à la philosophie, adoration de l’âme en sa vertu uniquement intelligible. Comme l’on aime une œuvre pour sa beauté intrinsèque qui est, d’évidence, un absolu. Or, comme de l’absolu nous n’attendons rien, nous demeurons libre à son égard, tout comme il nous fait don de sa gratuité. Deux libertés se renvoyant leur propre écho sans nécessité de céder en quoi que ce soit de sa nature plénière. Deux contemplations dont chacune possède, en soi, les outils nécessaires et suffisants à son propre ressourcement. Ainsi est toute beauté qui est origine et fin sans partage. Ainsi devrait être tout amour qui ferait de l’autre le lieu d’une inépuisable beauté, immense sustentation de l’âme que rien ne viendrait distraire de l’objet de sa fascination. Idée regardant une autre Idée dans l’immuable silence de l’être. L’Amour n’est nullement réductible à une présence, fût-elle des plus insignes. L’Amour est amour de l’Amour. Donc de la Beauté. Rien d’autre à énoncer que cette tautologie. Aller au-delà est déjà hypostasier ce qui ne saurait l’être, qui recule dès que l’on avance, qui s’éteint dès qu’on l’éclaire, qui fait silence dès qu’on profère. C’est TOUT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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