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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 18:50
« Fou, afin de devenir sage ».

                    « Epître ».

          Œuvre : André Maynet.

 

 

 

        « Que nul ne s'abuse soi-même.

             Si quelqu'un parmi vous

           pense être sage dans ce siècle,

                 qu'il devienne fou,

           afin de devenir sage ».

 

       1° épitre aux Corinthiens.

 

 

 

 

   La lame aiguë des questions existentielles.

 

   A la voir là, dans l’ovale de lumière, simple posture grise dans l’arrivée du jour, nul ne se serait douté qu’elle portait en elle la lame aiguë des questions existentielles. On ne savait pas très bien qui elle était, la raison de sa présence ici à l’aube des temps. Oui, c’était comme une naissance, le premier dépliement après que le cri de la stupéfaction a été poussé dans l’irruption au monde, saut dans l’abîme et, dès lors, le langage n’aura plus de cesse de proférer les vrilles continues de l’étonnement.

   On regarde et on se livre à quantité d’hypothèses dont chacune, sans doute, sera fausse. Est-elle un genre de déesse qui serait venue sur Terre annoncer aux « hommes de bonne volonté » la mesure de leur destin ? Ou bien est-elle l’incarnation de l’idée d’un poète ? Est-elle la créature surgie de la chambre noire d’un photographe ? Est-elle l’aventurière d’un roman, sortie des pages d’un livre ? Ou bien le modèle posant pour un peintre ? Le motif d’une illustration ? Un simple caprice végétal ? La concrétion de quelque imaginaire en mal d’une belle présence ?

   Mais il est exténuant de se ruer dans l’œil sans fin des supputations, de s’engouffrer dans le vortex de l’inconnu avec ses sombres tourbillons et ses vrilles néantisantes. Il faut s’en remettre à une sorte de pensée universelle, se fondre dans la masse de ceux qui avancent pas à pas, se glisser dans l’anonymat du « ON », se faire imperceptible, invisible et observer la réalité comme s’il s’agissait de la scène sur laquelle se déroulait la longue procession humaine.

 

   SAGE - On est à peine visible dans ce corps immatériel, dans ce faible halo virginal. Choses si peu affirmées qu’elles ne sont nullement encore empreintes des stigmates des prédicats. Comme un langage sur le point d’être proféré qui conserve toute sa limpidité, se hausse sur la pointe des pieds avant que d’accomplir le grand bond qui le jettera dans le siècle. Toute parole avant qu’elle n’ait eu lieu est cet accueil de tous les possibles, cette enivrante liberté qui s’abreuve à son propre mystère. Rien ne l’entache, rien ne la cerne des lueurs des intentions mauvaises, rien ne la pousse à se dévoiler dans l’hypocrisie ou bien la fausseté. Elle est simple dentelle de la pensée, unique et singulière émanation de la conscience. Elle est, en son fond, sagesse immémoriale non encore maculée par les sombres manigances mondaines. Elle est réserve de soi dans le sceau imprescriptible de la pureté.

  

   Empreinte apollinienne.

 

   On est dressé au-dessus d’un impalpable horizon, seulement occupé de soi, à l’écart de toute distraction, dans la vision de son propre événement. Tout atteste de cette généreuse empreinte apollinienne : le fin glacis du jour pareil à la réverbération d’un soleil présent dans les lointains de l’espace ; la lumière de la raison partout visible en son éclat générateur de joie ; l’harmonie des tons qui désigne la réalité de l’art ; la musique pareille à une fugue qui glisse selon de subtils harmoniques, à peine élévation d’une note jouant avec une autre note ; la subtile poésie qui noie tout dans le luxe immédiat des affinités ; la douce onction d’une essence plénière qui est déjà un genre de médecine, annonce de guérison si, par aventure, quelque chose de fâcheux s’immisçait dans le précieux de l’instant. On est un genre de créature placée sous la tutelle du dieu Apollon, ce fils du Ciel et de Létô la Titanide, déesse de la Modestie et de la femme sage.

 

   FOU - On est là dans son corps de marbre et de calcite, assuré de ne jamais subir les outrages du temps pas plus que les intentions mauvaises qui feraient basculer dans les fosses de la pure incompréhension. On est là dans l’immobilité, pareille à l’eau paisible de la lagune qui ne craint rien des hommes - ils sont trop loin -, ni du ciel d’étain qui est la pure continuité de la plaque liquide, sa réverbération, son écho atténué -, il est attention généreuse à cela qui survient comme l’annonce d’une paix.  Mais est-on si résolu de vivre cette manière d’éternité heureuse qu’il faille s’abandonner à son destin avec l’ineffable trace de l’innocence ?  Toujours le feu couve sous la cendre. Toujours l’orage se dissimule derrière la nuée, toujours la violence des couleurs surgit dans les mailles atones de l’aube.

  

   S’anime un étrange sabbat.

 

   On vit dans la solitude comme si, au monde, seule notre présence justifiait les levers de soleil, les journées coulant le long des vallées, la perte du jour dans la diagonale imperceptible du crépuscule. Mais bientôt on se demande la raison de cette continuelle félicité, de cette unité qui semblerait n’avoir jamais de fin, ce luxe inouï de correspondre à son essence sans partage aucun, sans division ou accident qui en altérerait l’immense royauté. Mais voici que sous l’arche des pieds, venu du plus lointain de la terre, s’anime un étrange sabbat. Serait-ce un fleuve de laves en fusion ? Serait-ce le geyser impatient de libérer sa fougue ? Serait-ce une eau fossile qui attendrait l’instant de sa révélation ? Mais non, ces explications sont trop « naturelles » pour avoir un semblant de réalité. Elles sont trop courtes. L’homme est rarement préoccupé de nature, souvent indifférent aux emblèmes de la culture. Ce que cherche l’homme, à défaut de l’avoir jamais trouvée, son image reflétée jusque sur les rives océaniques, son esquisse gravée dans le tronc des arbres, l’empreinte de ses pas dans le limon fertile des consciences humaines. Rien que cela, une trace d’humanité qui lui ressemble et lui dise l’exception qu’il est, là, exposé à la pluie solaire, aux bourrasques, aux orages qui sillonnent les plaines de leurs lézardes bleues.

   

   Ça s’agite en dessous.

 

   Oui, toujours la violence succède au repos, toujours le yatagan à la lame courbe se substitue à la souple onction de la plume. On fait pivoter son regard vers le bas, on focalise ses sensations, on palpe les perceptions du bout aigu de sa lucidité, ce rasoir qui lacère le réel de son impitoyable curiosité. Ça s’agite en dessous, ça demande sa pitance, ça fait sa danse du ventre et ses ondulations lascives. Ça attire tel l’aimant et ça invite à la pliure du désir immédiat, à la soumission sans partage. Cela monte du sol, on dirait un lierre invasif qui veut coloniser son hôte, y trouver refuge en même temps que le réduire à l’esclavage. Dialectique du Maître et de l’Esclave par laquelle l’Histoire manifeste son étrange balancement. Un peuple détruit l’autre et le remplace, une civilisation s’impose qui recouvre la précédente d’une taie de cendres.

  

   Dionysos n’a rien à faire de l’éternité.

 

   Disant le lierre on disait en même temps le règne sans partage de Dionysos, ce dieu impétueux se vautrant dans le sang rouge de la vendange, se livrant à tous les excès imaginables sur tous les praticables du monde, se déchaînant partout où battent les oriflammes de la fête, partout où grimacent et gesticulent les oripeaux de la folie, où se rend le culte du priapisme  mettant en déroute le peuple entier des vierges et des communiantes effarouchées se cachant derrière des rideaux d’eau bénite. Mais il en faut bien plus pour mettre en déroute le fils de Zeus et de Sémélé la mortelle. Dionysos n’a rien à faire de l’éternité. Ce qu’il veut c’est la consommation immédiate du plaisir, la résolution sans délai du désir, la possession de tout ce qui exulte et se destine par nature aux joies puissantes de l’instinct sans frontière, aux inondations peccamineuses de la lubricité. Qui s’ingénierait à contrarier la puissance vinicole s’exposerait soit à périr sur le champ, soit à subir les derniers outrages. Choisissez donc le menu de votre mort, ce sera la dernière marque de votre volonté, l’acte ultime de votre liberté !

  

   On avait simplement disparu à soi.

 

   Ô combien il est heureux, un instant, de se laisser aller à la transgression à laquelle pousse l’Impétueux. Combien cet affranchissement, cependant, apparaît aussitôt dérisoire, factice, brodé des pierreries de l’impéritie. Certes on a cru fendre la cuirasse brillante d’Apollon, renoncer à l’éclat de ses rayons solaires pour se vautrer dans la soue dont on attendait qu’elle nous sauverait des ornières étroites de la contingence. Mais c’est bien le contraire qui a eu lieu, cette immolation de soi dans un festin qui n’était que l’annonce de son propre épilogue. En cela nous avions choisi la logique dionysienne qui est de créer de la mort avec de la vie, d’encenser la corruption en lieu et place de l’innocente pureté. On avait simplement disparu à soi, préférant au rayonnement de l’or la sourde mutité du plomb. On avait cru pouvoir faire procession en compagnie d’une joyeuse bande de satyres, entourés des panthères à la robe de nuit, des boucs aux odeurs musquées, des ânes à l’éthylique braiement.

  

   Ainsi la sagesse devenait supérieure à la folie.

 

   En réalité on  était  resté au seul lieu qui, un jour, pût nous accueillir, à savoir cette lumière que le corps diffusait de manière à être en harmonie avec l’intarissable beauté des choses. Un livre était grand ouvert sur la dalle de la poitrine qui semblait un lutrin dressé pour une étrange cérémonie, disposé à des fins d’un illisible rituel. Une salamandre y était posée tel le symbole d’une indestructible foi identique à cette belle jeune femme dont Paracelse prétendait que même les flammes ne pouvaient en atteindre l’être. Ainsi la sagesse devenait supérieure à la folie qu’elle tenait en son pouvoir. Enfin, de connivence avec le subtil Erasme, pouvait-on affirmer, commentant « La République » de l’inventeur des Idées :

 

    « Trouvez-vous une différence entre ceux qui, dans la caverne de Platon, regardent les ombres et les images des objets, ne désirant rien de plus et s’y plaisant à merveille, et le sage qui est sorti de la caverne et qui voit les choses comme elles sont ? »

 

  

   Quelque chance de connaître cette sapience.

 

   Tout ceci résonnait comme un écho de l’Epitre aux Corinthiens. Tout ceci disait l’impossible sagesse, la nécessité de tutoyer la grimaçante folie pour avoir quelque chance de connaître cette sapience dont tout le monde était en quête à son insu mais qui, tel « Le Mont Analogue » du poète René Daumal, reculait dans les brumes du ciel à mesure qu’on tâchait d’en atteindre l’inaccessible sommet. Toujours question d’une altitude qui se dérobe alors que les pieds demeurent rivés au réel avec la presque certitude d’en connaître tous les arcanes. Et pourtant…

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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