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15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 10:03
Esthétique de l’absence.

                         Edward Hopper.

                        Chambre d’hôtel.

                        Source : Wikipédia.

 

 

 

 

   Absence au monde.

 

   Elle, l’Absente, comment l’aborder autrement qu’en la retirant du monde, ce monde qui semble si lointain, abstrait, dénué de sens ? Car comment attribuer sens à la communauté des choses sensibles si elle ne se donne nullement à voir, ne se prête aucunement à être entendue, se retire de toute possibilité d’être saisie ? Ici se laisse percevoir une telle solitude qu’elle reconduit à des lieues tout ce qui n’est pas elle, tout ce qui, en une certaine manière, ne se conforme pas à son essence qui est celle d’un absolu. L’exil est si prégnant, si densément figuré qu’il pourrait se décliner sous les espèces d’une matière molle, inconsistante, sur laquelle jamais on n’a de prise : glu, mélasse, poix, enfin toute substance dont l’équivalent psychologique, l’état d’âme tutoient les escarpements aporétiques par lesquels on devient soi-même pure illusion existentielle. En être le fugitif Voyeur (nous ne regardons jamais longuement la perte d’un être), nous reconduit déjà à une inclination mélancolique dont nous aurons du mal à nous exonérer et qui fera son trajet à bas bruit dans la complexité de nos pas hasardeux alors même que nous croirons en avoir oublié le lancinant motif.

 

   Quelques clignotements.

 

   Certes, du monde extérieur nous recevons bien encore quelques informations, nous recueillons quelques clignotements qui sont de pures présences virtuelles, des effleurements métaphoriques. D’abord la lumière, blanche, crue, genre de flux irrépressible dont on pourrait penser qu’elle n’est douée que de maléfiques intentions, éblouir, contraindre à demeure, faire plonger dans une cruelle cécité. D’autres signaux sont apparents, lesquels sont si abstraits qu’ils se manifestent dans le genre de choses dénuées d’un langage clair, privées d’une sémantique qui en donnerait une clé compréhensive humainement envisagée. Ainsi le bleu impénétrable du mur est pareil à un ciel aveugle où même les oiseaux se perdraient dans l’absence de repères. Ainsi le vert cru du fauteuil qui ne fait signe qu’en direction de lui-même, non d’une végétation accueillante, d’une frondaison abritante, d’une prairie qu’un troupeau pourrait habiter de sa bucolique présence. Ainsi le jaune soutenu, hautement solaire, lequel n’est nullement la teinte ordinaire du ciel, mais plutôt d’un éther foudroyé par la violence de Tournesols van-goghiens en quête d’une impossible profération. Ainsi cette couleur rougeâtre et brune des meubles qui ne seraient identiques qu’à des terres hallucinées ou saisies de démence.

 

   De sinistres feulements.

 

   Ici, la palette est si ardente, sans concession à quelque esthétique que ce soit, sans partage d’une possible joie, sans ouverture onirique qu’elle nous apparaît comme une simple éviction de tout ce qui serait extérieur à sa cruelle présence. Nul repos mais une polémique verticale des tons, nulle halte qui favoriserait la méditation mais des valeurs qui bousculent et harcèlent, nul silence mais de sinistres feulements qui disent le danger et consignent à demeure. On est là, clouée dans la clarté du jour, hébétée de toute cette puissance que l’on redoute et fuit, de toute cette clameur dont on ne peut qu’être la victime expiatoire comme si, de toute éternité, l’on devait demeurer dans son enceinte de peau et racheter un crime dont on aurait oublié jusqu’à la moindre trace. Condamnée à cette retraite forcée, à ce cloître en soi avec la certitude de n’en pouvoir jamais échapper.

 

   Absente aux choses.

 

   Absente aux objets pour la simple raison que lesdits objets sont absents à leur propre présence, différés qu’ils apparaissent de leur habituel usage, décalés de leur quotidienneté. Toujours les choses se donnent à nous dans une manière de pure évidence, raison pour laquelle nous ne nous interrogeons guère à leur sujet. En effet, questionnerions-nous la chaise de paille ou bien la crédence qui habitent notre séjour dans une discrète familiarité ? Certes non puisqu’ils partagent notre vie avec l’air naturel qui sied à l’ordinaire, au purement donné matériel qui s’efface à même son existence.

   Le lit, ce confident du sommeil, ce médiateur des rêves, voici qu’il devient ce siège horizontal sur lequel la Lectrice s’est posée afin de meubler le temps, peut-être tromper une attente. Le fauteuil de velours vert ne se dispose nullement à accueillir un visiteur - sa fonction habituelle -, mais sert de reposoir à un effet vestimentaire ou à un linge de couleur. Les deux autres meubles dont on peut supputer que l’un est un piano, l’autre une commode, ne nous disent leur être qu’avec la parcimonie des objets partiellement dissimulés à la vue. Les bagages sont fermés et ne se laissent interpréter nullement comme vecteurs de voyage car ils demeurent scellés sur un secret qui demeure illisible. Le bustier de couleur orangée se donne dans l’étrangeté, l’équivoque et l’on ne peut éviter de se questionner sur cette fantaisie vestimentaire qui vêt le haut du corps alors que le bas demeure visible, étonnante dialectique d’une réserve qui jouerait avec une touche d’impudeur, d’auto-exhibition de soi dans le mystère de cette chambre anonyme. Le livre, ce luxueux présent qui ouvre quantité d’horizons, le voici dépourvu des caractères imprimés qui en constituent la singularité, se trouvant ramené à l’apparence d’une chose contingente parmi tant d’autres.

   Afin de ne pas s’égarer dans une densité matérielle qui les annule, les objets ont toujours besoin d’être investis d’une qualité que seul le regard humain peut leur conférer. Ainsi telle méridienne qui invite au repos. Ainsi telle bibliothèque dans le clair-obscur de laquelle luisent les maroquins parcourus des milliers de signes de la beauté. Dévoyés de leur usage propre ils finissent par abandonner leur fonction insigne, ils chutent dans une absence qui les prive de toute signification particulière, ils deviennent de simples distractions de l’espace, genres de cariatides usées qui se fondent dans les pierres de l’entablement qu’elles sont censées soutenir.

 

   Absence à soi.

 

   Tout Sujet est d’abord affirmation de soi. Tout y concourt dès l’instant où les signes du corps, les délibérations de l’esprit portent haut la destinée de la figure humaine. Or, ici, l’Esseulée semble disparaître dans l’image qui devrait la révéler aux yeux du monde. L’attitude générale est celle d’un dénuement, d’un accablement, d’une lassitude qui courbent l’anatomie vers l’avant dans ce qui se laisse voir à la façon d’une résignation. Le visage, qu’éteint la coiffe cuivrée, se dissimule dans une ombre à la si faible lisibilité que rien ne s’y imprime de l’épiphanie humaine. Ni le lustre du front, ni l’éclair des yeux, pas plus que l’arc des lèvres dont nous attendons toujours qu’il dévoile, au travers d’une riche volupté, la magnificence du langage. Tout est atone qui signe la biffure de l’empreinte anthropologique. Et ce corps voûté qui se livre tel la défaite consécutive à quelque combat, telle la pliure de l’âme en sa cruelle incarnation. Les bras incurvés accentuent cette impression d’abandon. Seul l’éclair des cuisses et des avant-bras rehausse cet aspect de lourde passivité, alors que les jambes se perdent dans l’ombre portée du lit.

 

   Absents à nous-mêmes.

 

   Alors, Voyeurs désemparés, l’on ne peut que se perdre en hasardeuses conjectures. Qui vont de l’immobilité du Sujet tétanisé par quelque angoisse dévastatrice à la poursuite d’une complainte intérieure teintée d’un mortel ennui en passant par toute la gamme des tons des sentiments humains, depuis la glace de la totale indifférence jusqu’aux feux mal éteints d’une passion exclusive. Regardant ce dérangeant spectacle avec la nécessaire stupeur qui lui est associée, il s’en faudrait de peu que nous ne devenions absents à nous-mêmes en raison d’un simple phénomène de sympathie ou de participation. C’est toujours ainsi, la tristesse des autres nous désespère et nous met en position d’être désorientés. Cependant nous n’avons de cesse de nous accrocher au moindre écueil qui flotte à la surface en tant qu’objet salvateur. Pour cette raison nous nous appliquons à regarder l’image selon d’autres perspectives, tâchant d’y découvrir de nouvelles raisons d’espérer, une lumière qui surgirait comme l’espoir de l’heure prochaine, une couleur qui irradierait à partir d’un symbole solaire, des caractères en noir et blanc qui inscriraient sur le parchemin de la vie les signes d’une possible joie.

   Il est toujours temps de fermer les yeux, de reprendre le spectacle à son compte, d’animer les objets d’intentions familières, de conférer au Sujet cette plénitude d’être sans laquelle les choses se voilent et ne montrent qu’un énigmatique visage de plâtre pareil aux masques des antiques tragédies grecques. Il est toujours temps !

 

 

 

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