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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 07:33
 Peignait l’invisible.

« Sans toile et sans décor ».

  Oeuvre : André Maynet.

 

   

 

   D’abord, Zéro, Rien.

 

   D’abord, Zéro, Rien, comme une touche d’Absolu qui ferait son clapotis d’éternité. Pas de temps, pas d’espace, pas encore de lumière. Front de la nuit contre front de la nuit. Yeux pas encore éclos, pas encore exhumés de la gangue de bitume où sourd l’Infini avec ses turbulences folles. Mains soudées, mains-moignons qui ne disent ni l’acte de saisir, ni celui d’aimer dans l’immédiate préhension de ce qui est. Bras esseulés, disjoints, l’un n’ayant nulle connaissance de l’autre, qui ne peuvent ni embrasser la présence ni tailler une argile pour en faire une esquisse. Jambes-pieux plantées dans le miroir du doute. Existent-ils les pieds dans l’amertume du jour, dans la verticalité-couperet de l’heure ? Larges ventouses soudées à l’immanence. Orteils comme cinq questions terrestres qui ne trouvent de réponse. Et l’ombilic perdu dans son propre remuement ! Désolation de la désolation : rien ne profère et le silence est un grondement qui perfore les tympans de l’âme. Et le sexe révulsé qui ne connaît rien du plaisir, qui brûle de ne point apprendre de la volupté. Feu des reins immolés à l’absence de désir. Dans le golfe du ventre dansent les rumeurs du non-advenu. Et les doigts-pendeloques sont un cristal qui pleure et de longues gouttes blanches glissent dans la poche étroite de la conscience. Où le monde qui pourrait être ? Où la voix qui s’élèvera ? Où le Prophète qui dira la marche à suivre et ses yeux seront des soleils avec leurs meutes de rayons cabossés, avec leur sombre rutilance, avec leur dard de braise qui intimera l’ordre d’ÊTRE enfin, de ne pas demeurer sur le bord de l’abîme. L’abîme, comment le franchir, comment traverser le cercle de feu et ne point révulser sa crinière ignée qui, autour de l’enclume de la tête fait ses assourdissants coups de gong ? Comment ? Mais pourquoi donc ce vide ? Pourquoi les hallebardes de la question qui forent le creuset de l’intellect jusqu’à la folie ? Pourquoi le Ciel ne se déchire-t-il pas ? Pourquoi la Terre n’écarte-t-elle pas ses entrailles ? Ce serait une telle joie de voir ses canaux souterrains, ses lacs de lave rubescente, ses colonnes de calcite blanche pareilles aux décisions d’un Démiurge ivre ! Ô pourquoi tant de densité, de murs opaques, de parois intranslucides qui serrent le métal des tempes et la pensée est un insecte noir dont le buccinateur bégaie. Ô sourde aphasie qui entaille, triture les mots ! Ils ne sont que copeaux, éclisses d’étain qui perforent le cuir de la peau. Sacrifice, épreuve, mise aux fers, mais pourquoi ? Alors les mains se mettent en étrave, le visage devient coin d’acier, les oreilles sont des vrilles bourdonnantes, le bassin s’amenuise, les hanches-rabots érodent la matière, les cuisses-varlopes font leur grincement laborieux, les planes des pieds girent à la vitesse des toupies. Tout, autour de soi, s’effondre. Les murs-forteresses se délitent, les hauturières geôles montrent leurs entrailles, l’empreinte des Prisonniers qui ont déserté la Caverne d’ombre et d’illusions. De grosses poulies de bois flottent dans l’espace vide. Des serpents de cordes fouettent le Rien de leur hargne de chanvre. Les escaliers à double révolution montent et descendent. Montent vers la Vérité. Descendent vers le Mensonge. Entre les deux, les passerelles du vertige qu’ornent les haillons des premières certitudes. Est-on seulement arrivé à la Vie ? La Vie aux crocs de chien, aux déchirures bigarrées, aux tiraillements en forme de desquamations ? Ou bien la Vie aux lèvres peintes, aux ongles ripolinés, aux corolles blanches sur des désirs inconsommés, retournés sur leurs spirales, prêts à bondir et à déchiqueter, à aimer avec violence, à manduquer l’Autre. La Grande Mante Religieuse est là avec ses mandibules de titane qui brillent dans l’Inconnu. En serons-nous les victimes expiatoires, serons-nous pendus au bout de quelque gibet avec la tête bleue battant la poussière, avec le ressort éjaculatoire ayant rendu son dernier jus et les arabesques des mandragores faisant leur sympathie d’outre-tombe ? Mais sommes-nous donc si invisibles que personne ne nous voie ? Que nous demeurions occultés, soudés dans un éternel signe d’irrecevabilité ? Mais QUI dépliera donc nos bandelettes, insufflera dans nos corps de momies le sens qui nous délivrera de notre destin d’hiéroglyphes ? Il fait si sombre lorsque nul déchiffrage n’a lieu. Si sombre !

 

   Peignait l’invisible.

 

   Sur le fond d’absence, il y a soudain comme une Emergence Blanche. Oh, rien de bien assuré. Seulement le vol d’une poussière, la trace d’une plume, le flottement d’une cendre dans le ciel lissé de vent. Une silhouette debout, un mince menhir qui fait sa vibration de pierre. Une à peine apparence de ce que pourrait être la beauté si, un jour, il advenait qu’elle pût prendre corps et faire du tumulte de chair la justesse d’un cosmos. Le chaos est si éprouvant quand il martyrise la pensée et réduit l’anatomie à l’existence de la feuille morte envolée par le vent ! Mais oui, cela s’éclaire. Mais oui cela commence à parler. Cela fait son mystérieux logos, cela dresse le pavillon de la Raison, cela hisse haut l’oriflamme du Langage. « Tout est langage » dès l’instant où les apparences parviennent à leur désocclusion. Ce qui était mutique - les choses, l’eau, l’arbre, la liberté, l’amour -, deviennent immensément lisibles et l’arche de la compréhension dresse sa certitude dans la rumeur de la lumière. Que voit-on dont Emergence est la Grande Prêtresse, elle qui semble vouer un culte au Rien, à l’Invisible en sa muette présence ? Un chevalet est dressé dans un ovale de clarté. A moins qu’il ne s’agisse d’une guillotine ? Qui voudrait couper la tête de l’Hydre aux sept têtes, mère du vice qui vit dans les marais de la corruption, corruption qui retourne au Néant dont elle provient. Mais ne nous égarons pas. C’est bien un chevalet avec ses pieds rassurants, son cadre vertical, sa potence où accrocher la toile. Mais la toile où est-elle ? Mais le Modèle où est-il ? Nous sommes si désemparés dès que l’image posée devant nous s’exonère des conventions de la représentation. Nous attendions la paroi rassurante d’une toile de lin, fût-elle vierge. Nous supputions un objet à reproduire, humain ou bien, peut-être, simples fruits s’offrant à l’exercice d’une nature morte. Et voici qu’il n’en est rien. Au sommet du bras d’Emergence, une brosse dont les soies paraissent vierges, épargnées de n’avoir point touché la couleur. La blouse de l’Artiste - ou bien de la Déesse ? -, est une vague neutre, une manière de bouillonnement discret sur la tunique étroite du corps. Les jambes sont celles d’un éphèbe, peut-être d’un être androgyne dans la jeunesse de son temps, dans une possible virginité. Une bouteille flotte à terre. Elle ressemble à ces cylindres de verre dans lesquels, autrefois, on enfermait la fragile goélette ou bien le brick toutes voiles dehors. De quel voyage s’agit-il dont nous n’aurions aperçu l’étrange destination ? On en conviendra, cette scène ressemble à quelque chose de si élémentaire, de si innocent que l’on pourrait penser au début d’une histoire, à une origine en attente de sa propre révélation.

 

   L’invisible en son énigme.

 

   Nul besoin d’un subjectile, fût-il pierre ou bien carton, pour peindre l’Invisible. Le geste suffit, la pensée orne, l’imaginaire éploie. Tout va du signifiant originaire en direction du signifié vers lequel il porte sa forme et la révèle comme la plénitude qu’il est. Pareille au symbole, cet objet matériel qui sert de marque de reconnaissance aux initiés. Un Initié tient en sa main un tesson de poterie dont l’autre Initié porte le fragment complémentaire qui, emboîté avec ce qui l’attend, va porter à la visibilité l’entièreté de la signification. Par exemple deux moitiés de Colombe et voici que surgit l’Idée de Liberté. L’envol de l’esprit est ce par quoi on échappe à l’aliénante pesanteur des choses.

   Ce à quoi nous invite Emergence - cette si belle nomination qui signe l’évolution dans l’être -, n’est rien moins qu’évoquer ce qui, toujours, nous échappe, le temps, la totalité de l’espace, l’universalité de la connaissance, l’Autre, le Soi dans sa touffeur équatoriale. Autrement dit l’invisible en son énigme après quoi nous courrons tous sans bien en discerner la finalité, la cible ultime.

 

   Peignait le peuple du Ciel.

 

   Le vol de l’oiseau pour plus loin que lui. Cette infinie plongée dans l’espace. Un trou creuse l’air. Des volutes s’amassent en arrière du corps, ouvrant des tresses qui, bientôt se dissolvent. Peignait le silence des rémiges, la courbure de l’air, le passage du vent dans la folie des hommes. Parmi le flottement inquiet des nuages. Posait sur la toile absente les signes illisibles, l’appui de l’aile de la libellule sur l’âme du Poète. Dessinait l’efflorescence du paon, l’extase de sa roue, ses clairs ocelles où vibrait l’infinie conscience du cosmos. Convoquait le Simorgh des anciens Perses et, avec lui, le labyrinthe complexe du mythe, l’effervescence solaire de la spiritualité. Peignait les vallées métaphoriques du désir pourpre, les monts élevés de la connaissance, les rives abruptes de l’amour, les gorges étroites de l’unité, les avens vertigineux de la stupeur. Esquissait le sublime don des étoiles, le rayonnement des comètes, la passion étincelante des météorites, l’étrange magnétisme des aurores boréales.

 

   Peignait le temps.

 

   Peignait le temps. Sa fuite en arrière dans les allées immenses du souvenir. Sa flèche vers l’avant avec sa pointe acérée, son empennage de plumes qui faisait sa rumeur d’espoir fou, sa pulsation intime pareille au battement rapide de l’avenir. Peignait le point fixe du présent, ce centre si étroit qui se diffusait en un train d’ondes concentriques jusqu’à l’évanouissement, à la disparition, au saisissement. Peignait l’à peine réalité de la réminiscence proustienne, la Sonate de Vinteuil, les subtils remous qu’elle imprimait dans l’âme de Swann, la naissance de l’amour tumultueux pour Odette de Crécy. Peignait le vide absolu, le trou du Néant que convoquaient les « intermittences du cœur ». Effleurait la vacuité des « impressions obscures », l’image d’un nuage, la pointe d’un clocher, la corolle d’une fleur, tout ce qui, à Combray, pour le jeune Marcel se donnait à voir « à la façon de ces caractères hiéroglyphiques » du réel, ces subtiles touches qui s’effaçaient et plongeaient dans le vertige du souvenir. Peignait la peinture. Peignait l’art. Peignait SOI dans le constant remuement du monde.

 

   Peignait SOI.

 

   « Sans toile et sans décor » nous dit le titre de la toile. Reste à ajouter, afin de porter la présence à son ultime parole : sans chevalet, sans brosse, sans medium. Seule la figure humaine en son épiphanie, DE DOS. Comme si le langage s’était retourné et connaissait le silence. La seule façon de s’entendre avec soi-même. Silence qui joue en écho avec l’invisible. Tout, autour de soi, ne devient apparent qu’à la mesure de l’éclairement de la conscience qui se porte au chevet des choses. Les humains cesseraient-ils de voir et tout retournerait dans de ténébreux limbes. Puisque l’homme, et lui seul, confère sens et valeur aux contours du monde. Mais le monde supposé néantisé, en deviendrions-nous pour autant plus visibles à ce que nous sommes en notre essence ? A savoir des hommes doués de raison, de langage, de jugement ? De corps aussi, bien évidemment.

   A être SEUL, à tout focaliser sur soi, nous devrions être immensément révélés en tant que cette singularité visible, excipant des autres formes, de leur multiplicité qui, le plus souvent, brouillent le message dont elles sont censées être la manifestation. Et pourtant, cette sublime autarcie qui devrait nous installer dans une immédiate compréhension de nous-mêmes puisque nous serions le seul objet à saisir, voici qu’elle nous conduit à différer de nous, à ne plus nous percevoir que comme un signe évanescent sur le bord d’une perte. Etant sans distance par rapport à notre propre effigie existentielle, nous sombrons dans une étrange myopie qui nous dépossède de nous et nous prive de notre propre image. Nous sommes devenus INVISIBLES à notre propre conscience et nous flottons longuement dans les marais de l’inconnaissance.

 

   Sa sinueuse pulsation…

 

   Alors il nous reste à nous retrouver, à réintégrer la citadelle de notre être, car nous ne pouvons nous résigner à cette finitude que nous pensions n’être qu’une hypothèse. Nous nous saisissons d’outils par lesquels dire notre propre monde. Un pinceau, une palette, de la couleur, un carré de toile où graver les stigmates de la présence. C’est toujours SOI que l’on peint, sculpte ou grave sur le subjectile qui témoigne de qui nous sommes, un passage avec ses remous et ses empreintes. C’est toujours SOI que l’Artiste représente. Décor, toile, brosse, modèle ne sont que les épiphénomènes dont il ou elle s’entoure à la manière d’étranges et inévitables satellites. Tel un aimant qui attirerait la limaille de fer. Altérité jouant en miroir avec l’égoïté. Présence du Monde parce que le moi-sujet en prend acte et le pose comme instance dialogique. Alors qu’il ne s’agit que d’un colloque singulier, d’un immense monologue qui résonne dans le vide.

« D’abord, Zéro, Rien, comme une touche d’Absolu qui ferait son clapotis d’éternité ».

   Une manière d’éternel retour du même, de cercle herméneutique répétant de temps en espaces cycliques sa sinueuse pulsation, sa sinueuse pulsation, sa sinueuse pulsation……

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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