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24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 07:41
Si près, si loin !

Paper wing.

9 Avril 2017.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   D’une étrangeté l’autre.

 

   C’est bien d’une contrée de l’étrange dont il s’agit là. Que regardons-nous au premier abord ? Ce visage de craie que l’on dirait cristallisé dans le temps, figé dans l’espace ? Ou bien cet anachronique aéronef qui ne semble exister qu’à la mesure d’une phantasia ? La rencontre de l’objet-aéronef et du sujet-visage est-elle si naturelle que nous n’ayons guère à nous questionner plus avant ? A faire se conjoindre, dans une même image, dans un plan qui en réalise une manière d’osmose, sujet et objet, ceci ne conduit-il à une dérangeante confusion des genres ? Comme si le sujet, possiblement réifié, ne devenait qu’une des perspectives de la matière ? Comme si l’objet, soudain humanisé, pouvait prétendre de ce fait devenir pure intellection, spiritualité débouchant dans les ornières du réel ? Certes l’hésitation est grande mais il faut se décider, faute de quoi se refermera la sémantique de la représentation. Alors nous sommes conduits à interpréter, c'est-à-dire à introduire dans l’œuvre le coin de notre subjectivité, peut être à faire violence, à décaler l’intention originelle de l’Artiste. Mais peu importe, nul ne pourrait dire le tréfonds signifiant d’une pensée, fût-elle celle de sa Créatrice. Pour nous, lire adéquatement cette représentation revient, en un premier mouvement, à poser le sujet au centre de nos préoccupations. Insolite épiphanie humaine au visage de pierre blanche dont, initialement, nous ne sommes guère en mesure de dire s’il s’agit d’une jeune femme ou bien d’un éphèbe qui aurait dissimulé son identité sous une couche de fard. Vision donc, d’une sorte d’androgynie qui ne sème le trouble qu’à nous égarer dans notre essai d’éclairer quelque peu le propos de la toile.

 

   Nous dit le voyage.

 

   Mais laissons de côté le genre du personnage pour découvrir le symbolisme qui s’inscrit dans l’évidence. Si c’est bien le sujet-femme (optons pour cette version) qui attire notre attention et focalise notre intérêt, combien l’énigmatique aéronef vient en accomplir la parole. Car il n’est nullement présent de surcroît dans le genre d’une parure. Il signifie et assemble le tout du lexique pictural afin, qu’en notre conscience, s’allume la flamme d’un sens second. Nul n’imaginerait, que dans le réel qu’est supposé représenter l’œuvre, un aéronef viendrait se poser sur cette figure humaine avec aisance et naturel, comme si cette manoeuvre était familière. Bien évidemment le propos artistique est le plus souvent à chercher en dehors des objets qu’il présente, lesquels sont loin d’être des invariants ou des blocs sémantiques univoques. C’est toujours dans l’écart que se situe l’essentiel de l’intention. Or, que nous dit cette peinture en son fond ? Elle nous dit d’abord le voyage. Comment pourrait-il en être autrement à notre époque sillonnée en tous sens par les deux traits d’écume blanche des modernes jets qui essaiment leurs lourdes grappes humaines aux quatre horizons du monde ? La simple vue d’un avion est déjà exil, vocation des lointains, pittoresque qui envahit le champ entier de nos préoccupations.

 

   Bonheur, là, tout proche.

 

   Mais, ici, il ne s’agit nullement de ces fuselages d’acier qui étincellent tels des glaives fendant l’air de leur titanesque puissance. La proposition est ô combien plus modeste, plus bucolique pourrait-on dire, comme s’il s’agissait simplement du jouet d’un enfant des temps anciens, d’une fantaisie de bois et de papier voulant dire la fragilité des choses, leur incapacité à perdurer dans le temps, le lieu d’une poésie à rejoindre, la recherche du proche et de l’intime qui recèlent les valeurs fondamentales de l’individu. « Le bonheur est dans le pré », pour parodier le titre d’un film célèbre. Le bonheur est dans le proximal, non dans le distal. Il ne connaît guère le hors d’atteinte, l’espace illimité, les abîmes de terre et d’eau qui nous séparent d’un lieu fondateur, toujours celui vers lequel on vient trouver refuge après la tempête. Tout retour au logis, à la maison, au jardin qui l’environne, au vallon qui l’abrite est identique au retour du Fils prodigue. On ne dilapide jamais mieux sa vie qu’à la retrouver dans l’urgence d’un bonheur à saisir à nouveau. Bref, on ne s’éloigne pas de ses racines, on les distend parfois, on les oublie ou bien on feint l’amnésie mais elles, les racines, ne font nullement l’économie de notre être, elles sont les résilles autour desquelles notre existence s’est édifiée, les volutes architecturales qui agrègent en nous ce que nous sommes, ce que nous fûmes et serons plus tard.

 

Si loin.

 

   Un avion passe dans le ciel, poussé par les deux rails de son sillage blanc. Nous le regardons avec une fascination teintée d’envie. On imagine ses passagers derrière les hublots circulaires. On suppute la destination, comme ceci, au hasard, juste pour jouer, juste pour rêver. Alors deux mots surgissent venus d’on ne sait où. Deux mots à la consonance étrange, bizarrement exotiques : TINIAN - JUAN-FERNANDEZ. Cela fait, dans la conque de notre tête, un doux bruit de palme qui s’agite au pli du vent. On entend craquer une terre noire, couleur de lave éteinte. On voit un ciel clair avec quelques nuages qui flottent dans l’insouci d’eux-mêmes. On voit une eau bleue-marine avec des reflets d’émeraude. Puis encore des noms dont nous n’identifions pas la provenance mais qui font comme une écume dans l’anse du corps. Cela chante dans une langue si belle, si ouverte à la pluie solaire, aux remous aquatiques : Alejandro Selkirk - Santa Clara - Más a Tierra. Nous ne sommes plus ici, nous sommes ailleurs, bien au-delà de nos meutes de chair, bien au-delà de nos pensées ordinaires. Nous sommes peut-être au Paradis. La côte est de roches claires et brunes qui font des damiers à l’infini. Montagnes parsemées des dentelures sombres des fougères. Partout la beauté. Partout les douces fragrances. La discrétion des iris, la senteur étoilée des dahlias, l’antique saveur des roses, le dépliement capiteux des arums. L’air est limpide qui monte jusqu’à la grande coupole céleste. Des sentiers sinueux empruntés par les chèvres et les chevaux sauvages basculent soudainement vers la plaine d’eau, immense chant bleu que réverbère le secret des abysses. Partout des isthmes jetés sur la nappe liquide, des baies enserrant de minuscules flottilles d’esquifs blancs, des promontoires d’où se laisse découvrir l’illimité en son mystère. Des anses de galets que poncent sans arrêt les rouleaux des vagues. Impression d’infini et déjà l’on ne s’appartient plus, comme si l’on était en partance pour un autre univers, des paysages inconnus, la densité heureuse de l’aventure.

 

   Si près.

 

   Mais, soudain, au milieu de notre songe, une vision, des mots, des remous qui font leur tohu-bohu au sein de notre esprit, entaillent le luxe éteint de notre derme. Robinson Crusoé, telle est l’étonnante profération qui surgit dans le pavillon de nos oreilles. Puis Más a Tierra, tout ceci pour dire la parenté, plus même, la similitude parfaite. Oui, sans bien le savoir, nous étions arrivés sur l’Île Robinson Crusoé, l’ancienne Más a Tierra, quelque part au large du Chili, au beau milieu de l’océan Pacifique. Mais pourquoi donc cette île et non une autre, il y a tellement d’îles jetées dans les mers du monde ? Nous étions si loin. Mais étions-nous si distanciés de nous, de notre terre, de notre logis, du cercle de nos émotions intimes ? Un instant nous avions cru que nous échapperions à notre orient personnel, celui qui guide nos pas et entoure nos âmes du baume régénérateur des origines. En réalité nous sommes restés au même endroit et le moderne aéronef qui avait soulevé notre imaginaire n’est plus qu’un point brillant quelque part aux confins de la Terre. Du reste, peut-être n’a-t-il jamais existé qu’à titre de fantasme, de prétexte à une évasion que nous appelions de nos vœux ? Et, pourtant, nous le sentons à la manière d’une pure intuition, nous ne souhaitions que faire du surplace, nous invaginer dans la hutte primitive, rejoindre la grotte de nos lointains ancêtres. Demeurer là où toujours nous avons été, dans notre citadelle existentielle, tout près de l’arbre, de la source, du ruisseau.

 

   Insulaires nous sommes.

 

   Más a Tierra : Robinson Crusoé : nostalgie d’une seule et unique terre qu’enclot le contour rassurant d’une île. Par essence nous sommes des îliens ou bien des insulaires, peu importe le vocable, c’est l’indéfectible présence que ces icones suscitent en nous qui compte, le refuge dans l’étroit, le circonscrit, le familier, pour tout dire l’utopique car le lieu qui est le nôtre n’existe pas vraiment, sauf à le chercher dans les mailles du sentiment, les tissages de l’intellect, les souples imbrications de la joie. Oui, de la JOIE Majuscule car il n’y a rien de plus précieux que ce qui nous touche avec la stricte et belle authenticité de la chose connue. Nous nous mettons continuellement en quête du nouveau, du dépaysant, de l’incroyable, du jamais vu : le paysage sous les tropiques, le glacier dressé dans la brume boréale, les steppes jaunes de la savane, les vents altiers de l’altiplano, le miroir éblouissant des lagunes mais, en réalité, nous ne sommes que des totons fous en giration permanente autour de l’Absolu.

 

 

   Une brillance, un feu-follet…

 

   Mais quelle est donc cette abstraction, l’Absolu, qui résonne à la manière du silence d’une cathédrale : l’Infini, le Parfait, l’Unité, la Totalité, L’Idée, L’Esprit, Le Moi, Le Savoir, l’Être en tant que tel, Dieu ? Vous voyez, il est si facile de se perdre puisque l’Absolu est par définition cet inconnaissable, cet inatteignable, cette Monade celée sur elle-même qui brille de son aveuglant éclat. Cependant il existe un étonnant paradoxe. Toutes ces Essences, fussent-elles volatiles, il nous est permis d’essayer de les penser, d’avoir un avis à leur sujet, de les intuitionner, d’en avoir une manière de saisie conceptuelle qui se suffit à elle-même. Peut-être pouvons-nous approcher l’être d’une Idée, en éprouver au moins une sensation, en ressentir un frisson ou bien en tâter la texture de néant et d’angoisse. Mais notre EGO (et c’est ici que réside le paradoxe), comment pourrions-nous nous assurer de sa forme, de son contenu, définir ses prédicats, en tracer une esquisse signifiante. La condition de possibilité de tout savoir consistant à poser le sujet à observer devant l’observateur, il est aisé de comprendre que, juge et partie, nous ne puissions rien saisir de cet ego qui vacille dans le lointain à la façon d’une étrange planète. Peut-être d’une étoile filante. Une brillance, un feu-follet le temps d’une existence, puis plus rien que le rien et le silence tout autour avec son bruit de question irrésolue.

 

   Le chant de mille oiseaux.

 

   L’enseignement de toutes ces considérations ontologiques ? Ceci qui sonne dans le genre d’une vérité : le loin est trop éloigné (tautologie) ; le Soi est trop dissimulé (évidence) ; l’Autre trop mystérieux (certitude). Il ne reste donc, pour amarrer la quadrature de notre être, que le secours du proximal, que l’aide de l’intime, que la réassurance du nid, de la niche, de l’étable, de la bauge, du terrier avec alentour, ses touffes d’herbe serrées, ses fleurs aux senteurs agrestes, l’éclat plénier des corolles, le boqueteau riant, le filet d’eau qui court parmi les mottes, au ras du sol, eau fondatrice qui puisse abreuver notre soif de présence. Or cette présence nous ne la trouverons qu’en nous, dans notre environnement immédiat, dans l’objet domestique habituel, le livre ami, la pièce à vivre, le jardin où croissent les arbres, où surgit « le chant de mille oiseaux ».

   Mais d’où nous vient donc ce « chant de mille oiseaux », si réel que nous croyons l’entendre au centre même de notre tête, d’où émerge-t-il si ce n’est de la belle prose de Jean-Jacques Rousseau dans « La nouvelle Héloïse » ? Mais écoutons le subtil auteur, écoutons Saint-Preux racontant à l’un de ses amis sa visite à Clarens, auprès de Julie de Wolmar, cette femme aimée autrefois et qui reste, malgré les années, sujet d’une véritable passion :

   « En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d’une agréable sensation de fraîcheur que d’obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante, et le chant de mille oiseaux, portèrent à mon imagination du moins autant qu’à mes sens ; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait d’être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d’un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m’écriai dans un enthousiasme involontaire : « O Tinian ! ô Juan-Fernandez ! Julie, le bout du monde est à votre porte ! ─ Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C’est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec ma cousine à coups de pêches. Vous savez que l’herbe y était assez aride, les arbres assez clairsemés, donnant assez peu d’ombre, et qu’il n’y avait point d’eau. »

   A la beauté de ce texte, à sa fraîcheur, à son étonnante spontanéité, à la profondeur de l’émotion ressentie, on sent combien l’auteur retrouve les sentiments de plénitude qui l’envahirent autrefois au point de laisser dans son âme empreinte romantique, effluve mélancolique et réel bonheur de vivre au contact de cette nature proche, familière, havre de paix et de ressourcement. Et combien la mise en relation de ces îles lointaines de Tinian et de Juan-Fernandez avec l’heureux constat qu’il adresse à l’Aimée : « Julie, le bout du monde est à votre porte ! » ouvre l’âme du lecteur à la contemplation de ses propres assises, à savoir ces lieux fondateurs de l’enfance qui, toujours, courent à bas bruit sous l’obscurité de quelques frais ombrages et, le plus communément du monde, au plein d’une conscience, dans la texture même de la chair de celui qui en a éprouvé le vif et parfois « insoutenable » plaisir. La mémoire est facilement amnésique, la chair, elle n’oublie rien. Telle cicatrice est la pierre du jardin. Telle vergeture la griffure ancienne d’une rose. Telle peau plus sombre la marque indélébile de la terre nourricière. « Nourricière », si le prédicat, parfois, peut prêter à sourire, il n’en est pas moins le terme exact qui fait se conjoindre temps et lieu dans un événement certes irréductible à quelque événement singulier. Cependant notre vie actuelle ne serait-elle d’abord édifiée de cet empilement de menues comptines enfantines que nous ne savons reconnaître sous le vernis de l’âge adulte, cet « âge de raison » qui nous appelle à être selon la loi alors que nous ne sommes sans doute qu’à la lumière de nos réminiscences ?

 

***

 

Voilà où nous ont emmené les ailes de papier du sympathique aéronef de Dongni Hou. Voilà le territoire que trace à l’imaginaire toute œuvre belle et empreinte de générosité. Nous volerons encore. Oui, encore ! Toujours plus haut. Tel est le destin de l’homme.

 

 

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