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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 08:22
Goutte immobile du temps.

Le chemin qui mène vers la lune.

11 Mars 2017.

Photographie : Gines Belmonte.

 

 

 

 

   La Lune vue par le Photographe.

 

   Le temps est une goutte immobile, un cristal silencieux, une libre advenue, là, entre le passé qui flotte à l’horizon, le présent qui doute, le futur qui encore ne paraît que dans l’irrésolution de son être. Nul personnage qui dirait l’humain en son incontournable présence. Ici nulle médiation qui nous installerait dans une vision selon les Existants. Comme si la Terre avait été désertée par ses habitants, reconduite à une pure vision originelle. Alors la vie se laisse imaginer seulement, non déduire à l’aune d’un cheminement existentiel, d’un projet, d’une mémoire, d’un ici et maintenant qui fonderaient le socle d’une possible fiction. Tout ramené au jeu immédiat de la Nature. Plus de tentation anthropologique qui décrirait le réel grâce au filtre d’une subjectivité. Choses du monde contre choses du monde. Vérité indépassable puisque rien ne saurait altérer la relation des éléments entre eux. Comme si tout devait reposer dans ce cadre rassurant d’une immuabilité, d’une fixité qui ne sauraient encore dire leur nom. Pure innocence, eau dépourvue de bulles et d’écume, bouton floral en attente de sa germination. Espace immergé dans sa juste mesure, en instance de son déploiement.

 

    Eléments.

 

   L’air est un glacis teinté de bleu transparent que souligne la fuite de nuages cendrés de gris. Le feu solaire n’est pas encore installé. Juste une esquisse plaquée contre le fond, à la limite d’un territoire nébuleux à peine distingué du sol dont il semble provenir. Les arbres dressés contre le ciel en dessinent l’inaltérable emblème : complémentarité du surgissement au monde du végétal qui féconde l’immensité du ciel en s’y fondant, en le révélant, en même temps qu’il s’y découpe en son apparaître. L’eau est présente en son invisibilité. Dispersée dans la fine texture de l’air, dissimulée dans le crin des herbes, scintillant dans la discrétion à la pointe des rameaux, coulant sous la tunique douce des écorces. La terre, l’humus discret font leur double ascension dans le chemin qui se dresse vers la Lune.

 

   Ombre - Lumière.

 

   Et puis l’ombre. Et puis la lumière. Car rien ne serait visible sans le jeu subtil qui les unit comme signes disant l’alphabet de la multitude. Ombre verte, dense, pareille à un roc, silhouette du taillis qui révèle la distance, installe la profondeur. Nul besoin d’une profération humaine, de l’éclat d’un verbe pour en faire voir l’unique beauté. Le dais immense de l’éther ne s’illumine que de cette opposition, que de ce contraste qui installe la scène du visible et donne lieu à toute chose. Lumière qui bourgeonne depuis l’infini et se révèle en tant que cette grâce de l’être qui ne saurait trouver de mots, seulement une apparition, seulement une épiphanie.

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   Lumière de la Lune, ce mystère suspendu au centre d’un songe, qui s’y maintient par magie, qui irradie tel l’œil d’une lointaine créature dont rien ne saurait cerner l’étrange apparition. Le milieu de l’image est ce silence qui en assure la mise en forme, la maintient devant nous en la question qu’elle nous pose qui, jamais, ne saurait trouver son achèvement. Comme si elle était constituée d’une myriade de vues s’emboîtant en abyme jusqu’au centre incandescent de la conscience. En attente d’être décryptées. En attente seulement. Lune simplement positionnelle, dessinant dans l’espace le cercle d’une plénitude cosmique. Ni regardée en tant qu’objet (personne n’est là pour la viser), ni regardant en tant que sujet puisqu’elle apparaît comme ce luminaire suspendu dans l’éther dépourvu de conscience, privée de volonté. Un simple flottement, un être vide, une présence immémoriale remise à son contour, à son gonflement de matière inaccessible.

 

   Lune-mot.

 

   Lune-mot. Ici, dans le cadre de cette photographie les choses sont simples. Chaque chose jouant sa propre partition à l’insu des autres. Suspens, rhétorique du silence, dialogisme non encore installé. Chaque élément inclus dans son pour-soi, dans son immarcescible bogue remise à la certitude de l’éternité. Ciel, arbres, Lune, chemin, herbe, autant de présences immobiles isolées dans leur superbe autarcie. Nul langage qui relierait les éléments entre eux, nulle parole qui féconderait la rencontre. Liberté contre liberté dans une déconcertante dispersion ontologique. Il n’y a pas d’histoire. Il n’y a pas d’aventure. Le vocabulaire est figé à même sa propre beauté sans qu’il soit nécessaire de poser un commentaire comme propédeutique au connaître. Genre de savoir immédiat identique à celui d’un Quidam découvrant dans le secret des ombres bleues le chant pur de la source.

 

 

   La Lune vue par le Peintre.

Goutte immobile du temps.

Homme et femme contemplant la Lune.

Caspar David Friedrich.

Source Wikipédia.

 

 

 

 

   Bien évidemment, ici, la représentation change de point de vue. Surgissement de la présence humaine qui métamorphose la sémantique de l’image. La Nature passe soudain d’un statut neutre (de la photographie) à celui d’une scène habitée, d’un spectacle contemplé. Le regard de la Nature qui était abstrait, désincarné, désubstantialisé, voici qu’il se trouve remplacé par la vision de personnages qui constitue non seulement un nouveau schème perceptif mais se donne en tant que changement radical de paradigme de la connaissance. Nouvelle interprétation que chacun peut mener à sa guise dans sa prise de possession de ce qui lui fait face.

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   La Lune devient un objet. Mais un objet quintessencié. Nullement une chose quelconque qui serait considérée en tant que pure contingence, hasard apparitionnel. La Lune est en effet « contemplée », ce qui veut dire que son être s’accroît de cette dimension que lui confère la dignité humaine, à savoir en faire le lieu d’une visée esthétique, peut-être lui conférer une place dans le site exigeant des choses artistiques. Car la Lune n’apparaît nullement comme un motif décoratif mais devient la figure essentielle de l’œuvre, le centre d’irradiation du sens. Tout y converge : aussi bien l’attitude hiératique des personnages qui semblent fascinés, aussi bien l’aire dessinée par les racines, le tronc incliné, la branche horizontale, la cape de l’homme qui en referme la belle circularité. La Lune est au foyer de ce qui est à dire. A elle seule elle tient en suspens tout ce qui s’y ramène de la même façon qu’un tellurisme n’est que l’écho d’un phénomène originel qui en assure la propagation.

 

   Lune - Phrase.

 

   En termes de linguistique, on est passé du mot immobile, solitaire à l’émission de la phrase. Car ici, dans l’œuvre de Caspar David Friedrich, il ne s’agit plus d’un pré-langage qui attendait une profération (la photographie dans sa position stationnaire) mais du début d’une fiction qui joue sur le vecteur d’un symbolisme religieux (un espace sacré est créé), sur la catégorie infiniment prolixe d’un tragique existentiel. Se dévoile la scène d’une inclination romantique dont chaque élément du tableau constitue un personnage émettant un discours. Le sol sombre et indistinct est annonce de l’inévitable finitude. Les racines sortant de terre, tels des membres humains dotés de doigts qui s’annoncent à la façon d’une allégorie, d’une délibération métaphysique faisant signe en direction des dangers qui guettent les hommes, sous les espèces du Destin. La teinte claire du ciel, son aspect de rumeur céleste s’annonce comme l’infini dont le fini terrestre est le confondant correspondant, le locuteur sans voix opposé à la fable illimitée de la transcendance.

 

   La Lune vue par l’Ecrivain.

 

 

   « Le silence protège les rêves de l'amour; le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux, et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit ».

 

Etienne Pivert de Senancour.

Obermann (1804).

 

 

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   Si, de la photographie à la peinture il y avait accroissement d’être, avec la description dans Oberman la Lune parvient au sommet de sa signification. Elle n’est plus un être immobile, silencieux ou bien simplement « contemplé », elle est devenue cette amplitude au gré de laquelle tout s’expliquera et resplendira à l’aune de la diffusion de sa lumière. «… quand la lune embellira la nuit…» : comment formuler de manière plus précise le coefficient illuminateur dont l’astre de la nuit est investi, statut à proprement parler démiurgique, instance de révélation des choses placées sous le régime sublunaire ? Il semblerait que Senancour, dans son lyrisme cosmique, ait attribué à la Lune une essence, un rayonnement dont les êtres subalternes soumis à son influence recevraient le don sans même pouvoir en apprécier la juste mesure. Nous retrouvons cette même idée dans l’assertion de Jean Potocki dans Manuscrit trouvé à Saragosse : « Il semblait un esprit pur, qui aurait revêtu une forme humaine seulement pour être perceptible aux sens grossiers des êtres sublunaires ».

   Est-ce à dire que les hommes, dans leur dérive inattentive, ne seraient que ces êtres grossiers dont les sens approximatifs ne jaugeraient les effluves célestes que d’une façon prosaïque, demeurant enclos dans une nature primitive, archaïque ? Mais sans doute ici ne convient-il nullement de prendre les mots au pied de la lettre mais d’en deviner seulement la force symbolique. Créer une différence entre l’esprit pur et sa chute dans la forme matérielle, dense, souvent illisible. S’il est donné comme pouvoir à la Lune d’embellir la nuit, c’est bien qu’en plus de sa force créatrice elle possèderait une réelle puissance esthétique capable de métamorphoser le réel en autre chose que ce qu’il est, à savoir une beauté enfin accessible aux yeux décillés, ouverts aux mystères des choses.

 

   Lune - Texte.

 

   Ce qui, jusqu’ici, était silence (la photographie) ou bien début de profération (la peinture) se met à briller tel un texte (Oberman) qui entraîne un récit à sa suite. Mais les esprits rationnels argumenteront, et ils auront raison, qu’il y a différence de nature entre l’image et le langage. Ceci est une évidence et notre démonstration souhaiterait se situer simplement en termes de valeurs symboliques, comme si des sèmes représentatifs traversaient aussi bien les lumières et les ombres de l’image, les aires contrastées du tableau, les métaphores s’illustrant au travers de la fable pour user d’un terme générique.

   Mais demeurons sur les rives tracées par Senancour. Et référons-nous à ce qui a été dit au sujet de l’aspect linguistique qui court au travers des images précédemment évoquées.

   La Lune-mot était le domaine du silence, l’avant-profération ou l’apparition du mot isolé avant que n’intervienne la parole.

   La Lune-phrase reprenait et amplifiait ces prémices pour déboucher sur un assemblage de mots qui se livraient sous la forme essentielle de l’image, du symbole, de l’allégorie.

   Enfin la Lune-Texte clôt les essais antérieurs en les amenant à la fluence d’une histoire qui possède un avant et un après, un passé et un avenir, dont le présent de la donation ouvre les rives d’une temporalité, laquelle est la condition de possibilité d’une inscription dans le registre existentiel, dans le récit qui fait de nous des êtres habillés d’une réalité. Si l’énoncé de Senancour débute par l’évocation du silence (qui) protège les rêves de l’amour, combien, à la suite, son discours devient prolixe, combien le cours simple de la vie devient mouvementé, agité, furie des vagues et efforts orageux, tension des plaisirs, irisation de la volupté, genre d’amplification progressive de l’être jusqu’en son vertige le plus palpable.

   De la photographie à l’extrait d’Oberman en passant par la toile de Caspar David Friedrich, nous aurons été sous la fascination de la Lune qui n’est sans doute que le reflet de notre désir d’être un mot qui devient phrase, qui devient texte. L’homme est langage ou bien il n’est pas ! Peut-être est-ce là la leçon à tirer de cette mise en image qui ne saurait demeurer dans un éternel silence ! Nous voulons être Parole !

 

 

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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