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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 14:15
Quête de soi.

Quête.
Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Terre -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de la terre. Ils lui avaient offert des sacrifices, l’avaient vénérée sous la forme de rituels multiples, de pieuses génuflexions, de temples d’argile qu’ils avaient érigés en direction du ciel. Longtemps ils avaient enduit leurs corps de limon afin d’en être les fils naturels. Puis, insensiblement, les choses s’étaient gâtées. Les hommes étaient devenus sourds aux plaintes de la terre, à ses incantations, à ses mélopées venant depuis son sein le plus obscur.

   Alors cela avait fait son bruit d’abeille derrière lequel s’étaient abîmés collines et vallons, montagnes et plaines.

 

   Eau -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de l’eau, de ses modestes rivières, de ses fleuves semblables à des rubans de mercure, de ses lacs étincelant sous la grande étoile blanche. Longtemps ils avaient pratiqué des ablutions, lavant la moindre parcelle de peau avec une attention doublée de vénération. Avec l’eau ils avaient oint les têtes innocentes de leurs progénitures pensant que le liquide lustral les protégerait de tout ce qui était fâcheux. Ils s’étaient baignés dans les poches d’eau au milieu du désert, ils en avaient apprécié la vertu apaisante. Puis, en raison de leur manque de persévérance, ils s’en étaient détournés au profit de la première tentation à portée de la main.

   Alors cela avait fait son bruit de guêpe, un bruit rayé de jaune et de brun derrière lequel s’étaient dissimulés les ruisseaux et les résurgences, les étangs aux eaux d’opale, les torrents aux cheveux de vent.

 

   Air -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de l’air, de ses volutes transparentes, de ses corridors célestes, de ses toboggans bleus aux confins des nuages. L’air, ils lui avaient rendu hommage sous la forme de somptueux cerfs-volants dévidant dans l’espace le caprice de leurs queues infinies. Ils étaient montés dans d’antiques aéroplanes aux ailes doubles, s’étaient livrés à des acrobaties dont ils ressortaient la tête pleine de vertiges et les mains tremblantes. L’air, ils l’avaient fait s’enrouler autour des ailes des moulins, ils en avaient éprouvé la puissance dans le blizzard et le Mistral. Puis leur continuelle fantaisie les avait conduits en d’autres lieux, en d’autres réjouissances.

   Alors cela avait fait son bruit de bourdon, un bruit gonflé, aux ailes de cristal, un bruit orange, velouté, qui obturait les tympans telle une cire. Derrière eux avaient disparu les flocons ascensionnels des cirrocumulus, le pli de la ligne d’horizon, les arcs-en-ciel et les brumes de l’aube.

 

   Feu -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux du feu auquel ils avaient voué une admiration sans bornes. Longtemps ils avaient bâti des cercles de pierres qui abritaient le foyer rougeoyant, écartait les animaux sauvages. Ils avaient construit des fours afin d’y faire cuire le pain. Dans les sombres logis ils avaient apporté les moellons de brique qui enserraient les flammes, lesquelles réchauffaient les mains engourdies, les pieds enveloppés de toiles serrées. Certains hommes s’étaient nourris de ses braises afin de devenir de redoutables chamans. Ils l’avaient domestiqué dans des forges où se tordaient les longs reptiles de fer blanc qu’ils métamorphosaient en outils, en vases, en pièces couleur de nickel et d’argent. Puis leur manque d’assiduité les en avait éloignés et il ne demeurait plus, des feux, que quelques escarbilles mourant telles des lucioles dans la savane d’été.

   Alors cela avait fait son bruit de frelon, un bruit annelé, couleur de nectar et de miel, un bruit avec des antennes et des mandibules, une rumeur de buccinateurs occupés à déchiqueter leur proie. Plus rien ne se voyait. Ni la gemme de la belle lumière. Ni les flambées rassurantes dans l’âtre. Ni la flaque rouge du soleil dans le vide du ciel.

 

   Désert -

 

   Alors ç’avait été le grand éparpillement, la multiple diaspora humaine sous tous les horizons de la terre. Les Vivants s’étaient détournés des éléments sur lesquels reposait le fondement de leur être au monde. Maintenant c’était au tour de ces éléments de se retirer du jeu. La terre s’était réduite à la portion congrue. Elle n’était plus qu’une pellicule grise avec de vagues reflets blanchâtres. L’eau était dans la même teinte, un genre d’hallucination plombée, une rumeur de zinc aux confins des choses. L’air vibrait, curieusement, dans une immobilité qui semblait acquise pour l’éternité, manière de rideau de scène sans début ni fin. Le feu semblait n’avoir plus aucune réalité et le soleil avait déserté le firmament, repliant ses rayons sans doute en voyage pour un autre univers.

   Mains vides, têtes hagardes -

 

   Des hommes, des femmes, des enfants il n’y avait plus trace, sauf dans les lisières, les marges, les frontières, les seuils illisibles du monde. Privés de tout ce qui constituait leur essence même, ils étaient devenus le peuple des Migrants, des Egarés, des éternels Nomades à la recherche d’un possible lieu où être vraiment. Imaginez donc un instant un individu qui aurait renoncé à paraître à l’aune de ses sublimes éléments qui tissent le réel. Imaginez un homme n’ayant plus accès à l’eau, c'est-à-dire ne communiquant plus avec son âme, ce principe essentiel qui détermine tous les autres. Imaginez un homme faisant abstraction de la terre, cet irremplaçable équivalent du corps, ce corps dont il faut bien s’assurer pour agir sur la matière, lui imprimer le sceau de sa volonté. Imaginez un homme à qui on aurait retiré la possibilité de communiquer avec l’air, donc avec la capacité de déployer son irremplaçable énergie mentale, de faire claquer au vent l’oriflamme de sa pensée. Imaginez un homme dont les yeux seraient tellement occultés que son regard ne pourrait plus s’appliquer à contempler la magnifique nature du feu, le crépitement des étincelles, le flamboiement de l’esprit puisque c’est bien de ceci dont il est question, cette manière de se hausser au-dessus de la plante, au-dessus de l’animal et de surgir dans l’inimitable cercle de la transcendance humaine, cet universel qui embrase tout à la mesure de son seul regard, à l’amplitude de sa conscience.

 

   Quête -

 

   Les hommes sont donc cachés quelque part, derrière le flanc d’une colline, le long des haies muettes, dans l’ombre bleutée des vallons, en attente d’eux-mêmes. Ils sont tendus dans l’imminence de l’événement qui ne saurait tarder, qui va paraître. C’est sûr. Ou bien c’est l’envahissement du désespoir et la disparition de l’être. Or ceci, nul ne peut l’entendre qu’à la mesure d’une folie dévastatrice, d’une pantomime tragique. Sur la toile presque invisible du réel Quête a soudain surgi comme l’espoir qu’elle est de sauver ce qui, encore, peut l’être. Quête est cette étonnante médiatrice qui synthétise le tout dans l’indépassable harmonie d’une humaine présence. Elle est le subtil convertisseur des éléments. Le ciel est la juste mesure de l’air. L’eau à l’horizon parle son registre léger, fait voir son flux et son reflux pareil aux palpitations de l’âme. La terre, son assise irremplaçable, est cette immense dalle de sable couleur de perle qui dit l’accueil de l’homme, son cheminement parmi le lacis complexe de la vie. Le feu est cette torche dont la flamme céleste invite l’esprit à entreprendre la magnifique démarche qui consiste à féconder tous les phénomènes, à leur donner essor afin que s’établisse un sens dans sa double acception de direction à emprunter, de signification grâce à laquelle douer sa vertigineuse boussole d’un amer pour la conscience.

   Quête est cette Magicienne qui s’impose au silence et propose cette parole assourdie dont les hommes sont en attente depuis le vortex de leur saisissement. Quête s’absenterait-elle et alors le bruit de fond deviendrait si étourdissant qu’il vrillerait la pellicule du tympan et surgirait au plein de la chair avec un crépitement fragmentant le corps, le dispersant dans les douves illisibles du Néant, dans l’abîme sans fond d’une représentation biffée à même son inscription dans le monde. Taillée dans la diagonale de l’image, la torche la traverse comme un éclair, inscrivant la riche symbolique de la mutité d’un passé se métamorphosant en un lumineux avenir. L’esquisse charnelle de Quête (cette terre) sauve les hommes d’eux-mêmes, leur allouant l’espace d’une illimitée liberté. Au loin est un aérien oiseau blanc presque inaperçu qui se réverbère dans l’eau mêlée de terre alors que la lumière fait son bourdonnement ravissant. Il nous soustrait à notre propre sentiment d’exister et nous dépose bien au-delà de ce que nous aurions pu imaginer, dans cette fusion des éléments qui nous traverse tel le fleuve héraclitéen. Et cette fusion ne nous révèle pas simplement la dimension de notre propre temporalité mais nous met au défi de nous comprendre, aussi bien que nos Compagnons de route, aussi bien que cet univers qui se tient au-dessus de nos têtes comme le mystère qu’il est, comme l’intarissable goutte faisant de nos fontanelles ouvertes le lieu de recueil du poème de l’être.

 

 

 

 

 

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