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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 08:50
Rouge écriture.

Lettre rouge.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

Dehors est loin.

 

   A sa table de travail Attentive est assise en retrait du monde. Dehors est loin. Dehors est illisible. Comme si, au centre d’un possible néant, il y avait la vibration d’une conscience puis plus rien qui ne fasse signe au-delà. Un peu comme un caillou perce l’eau de sa vibrante entaille et ne demeurent plus que des rythmes d’ondes concentriques et un immense silence s’alimentant à cette manière de mouvement infini. Dehors. Quel est-il ? Existe-t-il au moins ? Quelle est donc son hypothétique figure ? Peut- être le miroitement d’un lac couleur d’étain cerné des ombres d’arbres décharnés avec la tache blanche du soleil, loin là-bas, pareil à la promesse du jour. Peut-être un immense linceul poudré de gris se perdant dans la fente d’un horizon illimité. Ou bien encore le ruban laiteux d’une rivière entre des rives emplies de brume. Mais qu’importe dehors puisque dedans est si vif, animé, parcouru d’étranges lézardes en forme de joie ? Alors on demeure là, enclos dans l’enceinte de son corps, à l’abri derrière son bastion de chair et l’on écoute sa propre rumeur faire ses va-et-vient, ses subtils allers et retours. On est à l’affût de ses fluides internes. On devine le lent écoulement des fleuves pourpres dans la touffeur des tissus. On devine les perles des larmes identiques à de mystérieux bourgeons en attente d’éclosion. C’est si près d’un sanglot l’écriture. Si près d’un bonheur, aussi, avec ses coups de boutoir, ses sauts de carpe, ses atermoiements, ses disparitions soudaines, ses brusques résurgences. Cela sinue en soi, cela ruisselle avec la nécessité de faire présence et de s’actualiser en mots, de se traduire en images.

 

Praticable lumineux des métaphores.

 

  Oui, en images, ces merveilleuses métaphores qui dressent le praticable d’un lumineux spectacle à même la profération du texte. On écrit : ce sentiment était l’exacte reproduction d’un vent d’hiver, un blizzard balayant la grande plaine semée de neige et, aussitôt, l’on a près de soi, tout contre le roc de son corps, toute cette présence froide, ces congères que l’air lisse de son feu et l’on a la vision agrandie d’une immense dalle de blanc qui lutte pour sa survie parmi la solitude infinie d’une taïga, d’une terre extrême où l’existence devient si étroite qu’elle semblerait avoir été poncée par la rigueur d’un climat austère. C’est alors que le sentiment suscité par l’image gagne les plis de la conscience, que la déshérence se présente telle qu’elle est dans sa confondante verticalité. D’avoir écrit ceci qui paraissait n’être qu’une déclinaison de quelque étrange paysage, voici que la métaphore s’est glissée en nous avec sa puissance de destruction, genre de submersion dont nous serions atteints à la seule force des mots.

 

Mots lissés d’humanité.

 

   Oui les mots sont puissants, redoutables. Oui les mots sont doux, lissés d’humanité, ourlés de plénitude. Ils ne le sont jamais par eux-mêmes comme s’ils étaient dotés, dans leur substance propre, d’une force magique dont ils seraient détenteurs à notre insu. Non, c’est nous et seulement nous depuis le tremplin de notre esprit qui leur insufflons toute la charge dont ils sont de simples révélateurs, phénomènes déployant dans l’espace de la compréhension les spirales d’une énergie toujours renouvelée. Les mots sont nos amis. Ils sont nos confidents. C’est pour cette seule et unique raison que, parfois, dans le silence de l’aube, alors que la pièce est encore livrée aux démons de la nuit, Attentive se saisit de sa plume et trace dans la pulpe généreuse du papier les empreintes des flux qui la traversent et la réalisent en tant que la profonde nature qu’elle offre au monde. Tout repose. Tout est calme. L’air, tout autour de Studieuse est une toile grise dans laquelle faire se lever toutes les humeurs, faire bourgeonner tous les désirs, souffler sur les braises de la passion, aiguiser les fibres de la sensibilité, tisser les mailles d’une impalpable mélancolie.

 

Oui, les murs parlent.

 

   Oui, les murs parlent. Mais ils ne tiennent nullement de discours à l’aune de leur visage de chaux ou de plâtre. Ils sont des réceptacles de ceci qui se dit dans le luxe de l’attente et se dépose, tel un gel, sur la face sombre d’un lac. Etrange vitalisme qui fait de ces figures immobiles, énigmatiques, infiniment muettes, la possibilité d’une présence, la tenue d’un singulier colloque. Que nous disent donc les falaises des murs que nous n’entendons pas ? Nous parlent-elles d’elles, de cette infinie mutité de la matière ? Nous parlent-ils de nous ? Nous parlent-ils des Autres, ces hallucinations, ces étranges masques de cire auxquels nous prêtons notre voix, auxquels nous confions la grâce d’une mobilité, que nous fécondons à la mesure de notre pensée ? Mais ces bizarres hiéroglyphes, ces caractères dignes des graphies des anciennes langues sémitiques, ces assemblages de signes, ces conflagrations de barres et de points, ces jeux de monogrammes et de trigrammes ne sont-ils de simples illusions dont notre raison se contente afin de rendre vraisemblable une présence qui, peut-être, n’a pas lieu d’être ?

 

Faire surgir l’altérité.

 

   אחר : « autre » en hébreu. Cet autre qui devait d’emblée être familier, c’est du moins ce que nous pensons, voici que son étrangeté, אחר, nous atteint en pleine face à la mesure de son opacité naturelle, de son inintelligible graphe qui non seulement nous déconcerte, nous désoriente, mais nous annihile purement et simplement. Jamais présence étrangère dans sa posture inquiétante ne nous atteint dans une juste évidence, une plénitude dont elle serait porteuse. Nous n’écrivons, peignons, sculptons, aimons qu’à faire surgir l’altérité dépossédée du mystère qu’elle nous oppose comme le fardeau dont Sisyphe est le jouet, c'est-à-dire insuffler dans le vide qu’il est, le néant qu’il cache, la certitude dont nous avons besoin pour le rendre vraisemblable. A nous-mêmes nous sommes le plus souvent un palimpseste illisible, raturé, poncé jusqu’en son ultime trame. Alors, comment l’Autre pourrait-il inscrire sa trace en nous sans reste, sans qu’une coruscante question ne nous atteigne au plein de notre intime obscurité ? Comment ?

 

Ecrire dans la citadelle étroite.

 

   Ecrire au sein de la chambre noire c’est confier son être au vertical abîme de l’autisme, c’est entrer dans la citadelle étroite (celle-là même que Bettelheim qualifiait de « Forteresse vide »), écrire c’est biffer le monde dans son entièreté avec ses luxuriantes grappes de présence, c’est se défaire de toute cette lourde et encombrante matérialité, tailler à vif dans la chair existentielle dont on a reçu l’offrande malgré soi, dont on ne peut exprimer tout le suc puisque, jamais, totalité ne nous sera accessible, seulement les fragments épars de glaces flottant dans une éternelle dérive auprès des Princes du septentrion, ces majestueux Glaciers qui nous toisent de leurs yeux vides, nous mettent au défi de comprendre leurs méandres questionnants, de nous introduire dans le lexique pluriel de leurs complexités labyrinthiques. Toujours nous sommes des chercheurs aux mains vides, des icônes aux yeux de diamant dont les pointes se sont retournées et forent sans cesse l’intérieur, tels des trépans fous en quête d’une inaccessible richesse, cet or noir enfoui dans les strates des sédiments.

 

Alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

   Ecrire. Ecrire les couleurs qui font leur continuelle gigue juste derrière la falaise du front, dans l’aiguillage du chiasma optique comme si, de cette subtile géométrie subitement inversée, pouvait naître un retournement des choses, le dehors surgissant dans le dedans, le dedans se précipitant au dehors. Alors il n’y aurait plus de séparation, alors on serait le monde, tout comme le monde serait celui qui l’interroge depuis la nuit des temps. Seul parmi les vivants, le Dasein est celui, unique, qui explore son possible ontologique à même son inquisiteur langage. Si le chiasma était plus qu’un réseau anatomo-physiologique, s’il correspondait à sa valeur métaphorique de retournement, de réversibilité, de passage d’un monde interne à un monde externe, alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

Plus langage, plus peinture.

 

   Et, sans doute, corrélativement, il n’y aurait plus ni langage, ni peinture, ni dessin, ni quelque pantomime signifiante à la face de la Terre et l’on pourrait retourner poussière sans même avoir poussé le moindre cri. Pour cette seule raison il nous faut la tension, le contraire, le mur qui dresse devant soi la barrière de son hostilité. Il faut la chambre. Il faut la quadrature aliénante des murs qui, paradoxalement, est le seul gage de notre liberté. Nous ne pouvons être des Simon du désert avec les bras en croix contre la meute de sable jaune et proférer dans l’air qui vibre de chaleur des paroles sitôt effacées que parues.

Ecrire arc-en-ciel.

 

   Ecrire. Il faut écrire. Ecrire en bleu afin de faire naître des Océans. Ecrire en gris et ce sont les sentiments qui naissent dans la cendre native du jour. Ecrire en jaune tout comme le faisait le génial Vincent depuis sa chambre d’Arles et faire éclater les Tournesols de la folie de manière à réveiller les consciences. Ecrire en terre de Sienne et nous voyons paraître cette belle teinte d’argile mêlée d’humus qui récite la fable de notre origine. Ecrire en mauve et c’est le rayon améthyste de l’imaginaire qui vibre depuis son invisible cristal et féconde le lourd réel, le métamorphose en conte de fées. Ecrire en vert pareil à celui de l’émeraude, là où reposent les lourds secrets dans leurs mystérieuses chambres pareilles à des sépulcres sous-marins. Ecrire en blanc pour dire le silence de la beauté et poser sur les yeux des hommes, des femmes les corolles de la paix. Ecrire en noir la tragédie afin que, comme Phèdre, l’humanité puisse s’immoler à la mesure de sa propre douleur.

 

Ecrire en rouge.

 

   Ecrire en rouge, en rouge cardinal, cette teinte si proche du sang ; en rouge cerise ; en alizarine ; en rouge feu, ce signe de la passion immédiate ; en rouge rubis qui, déjà, décline vers la couleur subtile de la rose, cette si belle onction du romantisme lorsqu’il est conduit dans sa nature même, à savoir se vouloir infini, à la recherche de cette belle essence humaine qu’il pose en tant que son pouvoir être le plus propre. Ecrire dans ce rouge si subtil tel que peint par Dongni Hou, cette sublime effervescence, cette quintessence unique parce que, tout simplement, à la limite de quelque aperception. Nous pourrions dire « rouge idéal », comme l’on dirait « Beau idéal » cet indépassable paradigme de l’art antique.

 

La lettre rouge.

 

   La lettre rouge est posée sur la table alors que, tout autour, tout baigne dans une flaque grise (serait-ce le marais des sentiments, tel que, précisément aurait pu l’envisager l’âme romantique ?), la robe d’Attentive est cette longue chape noire couleur de nuit dont même les songes ne sembleraient pouvoir émerger. Il faut annuler le bas du corps. Il faut réduire les désirs charnels. Il faut tout reporter dans l’attitude studieuse de Celle qui écrit. Rien ne saurait la distraire de sa tâche qui est de faire surgir l’une des dimensions de l’art. Les avant-bras ont la teinte de la porcelaine pour dire le précieux de l’écriture (entendons de la peinture), la collerette blanche hisse du reste de l’anatomie la tête éclairée d’une belle lumière spirituelle, la coiffe est sagement rabattue de chaque côté de la tête. Seules s’en échappent quelques mèches rebelles qui contrastent avec l’attitude presque pieuse de la Faiseuse de mots. Toute la lumière converge en direction de la main qui accomplit le geste essentiel de faire paraître du visible là où il n’y a que de l’obscur, du replié, du refermé sur le secret. Habilement la page se continue en long châle carmin, manière d’infini parchemin signifiant en mode visuel ce que le mode intellectif s’essaie à dire en milliers de mots, cette magnificence de l’art qui toujours s’écoule tel un fleuve vers son estuaire et semble renaître avec le cycle naturel de l’eau à la manière d’un Eternel Retour du Même. Oui, d’un éternel retour… L’art est toujours renaissant là où la beauté s’éclaire.

 

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