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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 09:15
Paysage insulaire.

Photographie : Gines Belmonte.

 

 

 

 

Partout sur la Terre…

 

Partout sur la Terre, dans les villes et les villages, dans les hameaux où les maisons sont blotties sous la lame du jour, les corps sont marmoréens, rivés à leur couche d’ivoire. Tels des gisants dans le silence de quelque crypte. L’air est dense qui se relie aux arcanes nocturnes. Partout sont les fragments du songe qui s’assemblent en d’étranges puzzles. Partout sont les éclisses du rêve qui plantent leurs dards dans la meute grise de la dure-mère. On ne bouge pas et la respiration est si imperceptible qu’elle ne saurait imiter que le vol fixe du colibri, une invisible brume sur la pliure sombre de l’inconscient. C’est l’heure illisible où le rien se confond avec le tout, où la lumière est en réserve, où la nuit disperse ses haillons parmi les premières rumeurs de clarté. Le monde pourrait inverser le sens de sa giration que nul ne s’en apercevrait. Il en est ainsi des premiers instants de l’aube qu’ils sont quelque part en sustentation, bien au-delà des soucis des hommes, inaccessibles, hauturiers, pareils à un nuage, à un gaz, à une émanation d’un esprit en méditation. On croirait à l’installation de l’éternité, gouttes des heures suspendues au firmament avec leur gonflement discret, leur apparence de plénitude, leur silhouette de totalité irréversible. Comme si le destin des hommes, soudain parvenu à son acmé, s’immobilisait pour la suite des temps, manière d’Idée indépassable, d’infinie volonté se fondant dans l’éther, en épousant l’invisible sphère. Alors, il n’y aurait plus rien, ni en-deçà, ni au-delà qu’un vide sidéral avec, au milieu, ce point fixe pareil à la vibration d’une étoile dans la lointaine galaxie.

 

Longtemps on a marché…

 

Longtemps on a marché dans la soie fin de nuit avant d’arriver ici, dans ce lieu dont aucune cartographie ne parviendrait à fixer les limites, à établir les polarités, fût-ce sur une carte d’état-major avec ses taches brunes et vertes, ses courbes de niveau, ses points géodésiques. Car, voyez-vous, ici est le lieu infiniment reculé du paysage insulaire. Aucune route n’y mène. Aucun chemin n’en part. Tout autour la lumière est grise aux contours d’anthracite fuligineux. Les Inconnus qui habitent dans cette étrange contrée ont les yeux gonflés, soudés, pareils à ceux des nouveau-nés et leur pupille non encore éclose ne laisse nullement entrer l’illumination. La cécité est dense qui déplie ses membranes de suie et plonge la conscience dans un étonnant frimas, un confondant permafrost. Oui, en dehors de cette nacelle de verte lumière, rien n’existe que le néant et le vertige d’un vide infini. On n’est pas encore arrivés à l’exister. Les membres sont gourds, plaqués à la tunique du corps, compacte chrysalide ne pouvant encore proférer son nom. Les lèvres sont scellées, si bien que le langage est un sourd murmure dans l’espace étroit des anatomies. On est pris de stupeur. On demeure dans l’effroi. On attend que quelque chose se déplie, que la larve initie le premier stade par lequel on procèdera à sa propre métamorphose. On est en attente. On est sur le bord de quelque chose, on ne sait quoi. On en sent seulement la première trémulation, loin, là-bas, dans la gangue de chair, dans la cage d’os. Semblables à des momies serrées dans leurs linges d’outre-vie on végète, on se relie à l’hymne inaperçu du minéral, on est simple végétal que ne visite l’efflorescence qu’à titre de lointaine hypothèse. On est sans être, attendant de devenir enfin.

 

Le seul lieu du monde…

 

Le seul lieu du monde est ici, au centre de l’irradiante beauté. Le monde en dehors s’est effacé. L’univers s’est immobilisé afin que quelque chose comme un sens de l’être surgisse et initie, à nouveau, la marche des constellations. Oui, la beauté, toute beauté est cette sublime exigence qui cloue les choses à leur propre contingence, ne laissant émerger que cela qui s’en différencie et s’affirme comme rare, irremplaçable. Plus rien ne paraît alors que ce point focal, cette gemme de lumière, ce cristal infiniment turgescent qui tient le langage du prodige. Le temps n’est plus. L’espace n’est plus. On est, ici et maintenant, l’unique Voyeur dont l’univers s’est doté afin que la pure apparition ait lieu. C’est comme un mystère suspendu en plein ciel, une braise qui rougeoie depuis l’intérieur de la conscience et gagne toutes les directions de l’intellection, poudroie dans les mailles de la sensation, inonde le goût des choses d’un suc inimitable. Magnifique ambroisie qui rapproche des dieux et l’Olympe n’est guère loin qui fait son singulier scintillement. Et, peut-être, cette montagne couchée sous la taie translucide du ciel n’est-elle que l’illustration de la joie qui est celle liée à la rencontre avec le rare, l’en-dehors de l’événementiel, le surgissement de l’essentiel. Et, plus bas, cette neige bleue et blanche, n’est-elle la figuration d’une virginité, d’une origine si proche qu’on en sentirait encore l’écoulement de source, l’ébruitement identique à une parole fondatrice, le recueil du chant du monde ? On est si bien, ici, dans l’enclave belle, solitude face à une autre solitude. Car il ne saurait y avoir d’échappatoire, de diversion qui écarterait de la vision en train de s’accomplir. Toute chose rapportée serait de trop. Toute présence bavarde ferait s’écrouler le palais aux mille mirages. La beauté est cette exception qui ne peut avoir lieu que d’une conscience à une autre (oui, la beauté a une conscience, une indépassable conscience du prodige dont elle est le lieu unique), c’est pourquoi il faut assumer ce face à face comme on le ferait d’une vérité brillant comme le feu du phare sur le rivage pris de ténèbres. Un amer dans la nuit de l’inconnaissance. Et cette ligne d’arbre, cette sorte de cirque naturel qui s’embrase et flamboie tel les feux de mille bûchers, ne vient-elle à nous pour nous dire le beau spectacle auquel nous participons comme l’une des pièces du jeu d’échec ? Oui, du jeu d’échec. Car, face au lumineux paysage, nous ne sommes nullement passifs. Nous sommes animés, fécondés, transcendés de l’intérieur. Nous jouons. Intensément. Si le monde existe comme la réalité qu’il est, c’est bien notre conscience qui en réalise la synthèse et le porte à parution. Fermons les yeux seulement un instant et le monde s’écroule et la magie se retire dans son chapeau de feutre noir soudain pris de mutité.

 

Toujours l’homme est une exception.

 

Et combien cette prairie est belle qui joue en contrepoint avec la totalité du paysage. Là est le recueil de tout ce qui, dans sa verticalité, s’affirme précisément parce que quelque chose comme une fondation et un fondement en assurent l’élévation. C’est la loi de toute perspective que de s’affilier à ces deux plans dont chacun tire sa signification de l’autre. Pas de ciel sans terre. Pas de langage sans silence. Pas de marche sans l’immobilité du sol. Pas de montagne présente sans ce socle qui la porte en direction de l’espace infini. Les chevaux, c’est tout juste s’ils se détachent de l’ombre, s’ils émergent de cette marge de néant dont ils ne semblent s’arracher qu’à la mesure de leur volonté de paraître. Présence animale, certes, mais qui ne dérange rien, qui ne profère rien que cette silhouette discrète se confondant avec l’effacement d’une nature toute promise à son mystère. Au loin, à l’extrême limite de l’image, une façade blanche, un toit dont la figuration évoque, bien évidemment, la réalité de l’homme qui s’y inscrit en filigrane. Oui, à la manière d’une fragile dentelle, d’un ourlet, d’une passementerie venant orner le motif d’ensemble. Ineffable signature anthropologique venant dire, en mode de retrait, tout ce qu’il y a de luxe constamment disponible, d’offrande généreuse, de vision à inscrire dans le regard juste en quête de ceci qui mérite d’y figurer, la beauté qui, seule, joue le jeu vrai de ce qui doit rencontrer notre jugement. Nous ne sommes humains qu’à affirmer cette singularité qui nous fait tenir debout. Ni le rocher, ni l’arbre, ni l’animal ne peuvent viser les choses avec cette exactitude reconnaissante. Toujours l’homme est une exception ! Toujours il veut la beauté. Lorsqu’il ne la rencontre pas, c’est que son affairement parmi les sillons de l’exister l’en écartent contre son gré. Jamais la lumière ne peut se refuser ! Jamais la beauté ne peut s’absenter !

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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