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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 09:19
Impression soleil couchant.

Plage de Collioure.

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

 

Impression soleil couchant.

 

Ici, chacun aura reconnu l’allusion non voilée à la célèbre toile de Monet au travers de laquelle se profile, en tant qu’origine, toute l’histoire de l’impressionnisme : « Impression soleil levant ». Mais, se couchant ou bien se levant, c’est toujours du Soleil dont il s’agit, de la belle Lumière dont il est l’étonnant fondement. Le Soleil, la Lumière sont-ils les autres noms pour la conscience, d’autres propositions lexicales afin que nous connaissions l’art et toute l’arche du visible avec sa sublime apparition ? Certes, si métaphoriquement, nos yeux s’illuminent intérieurement au feu de la conscience, ils ne le peuvent qu’en raison de ce phénomène médiateur des phosphènes rencontrant d’abord le puits infiniment ouvert de nos pupilles, ensuite faisant effraction à même le métabolisme de notre pensée. Comme si toute notre existence se trouvait au foyer de cette rencontre, à l’intersection d’une étincelle dont jaillirait la connaissance. Nuit jouant avec le jour la belle partition de la vie.

Mais il faut parler de l’image, de cette image qui semble posée devant nous à seulement nous inviter au voyage nocturne, à nous incliner à cette proche dérive onirique dont, bientôt, la falaise de notre front sera éclairée, tout comme la fière silhouette de la blanche Albion dans le demi-jour qui la porte au devant d’elle et en révèle la somptueuse esquisse. Oui, nos rêves sont éclairés, lumineux, pris d’une étrange écume, d’une manière de « griserie » dont le « gris », précisément, paraît être la symbolique l’installant dans cette position médiane entre l’ouverture pupillaire et la chute de l’esprit dans le noir, le chaos, dès l’instant où plus aucune lueur ne vient le visiter. Le langage aussi est lumière, gerbe étincelante, embrasement dont le massif ombreux de notre corps se sert pour signifier et adresser à ce qui vient à l’encontre le fanal d’une signification, le sémaphore d’une intellection.

Donc l’image. Quatre zones en délimitent la rhétorique. Un ciel encombré de nuages, les reliefs habités de la côte, le miroir de l’eau, la plage de galets. Comme une alternance d’ombre et de lumière, un étrange clignotement partant du zénith puis se perdant dans le nadir. Figures alternées du jour et de la nuit dont le temps est la résultante dans son apparition syncopée. Magnifique rythme dialectique du nycthémère qui donne à voir en même temps qu’à penser. Car cette vision n’est pas simplement formelle qui entraînerait à sa suite le seul thème esthétique. « Donne à penser » veut dire qu’en sa manifestation, sans doute dans un second plan non immédiatement saisissable, se dissimulent les signes latents d’une réflexion qui mérite d’être approfondie. Car les choses ne font sens qu’à naviguer de concert et à toujours faire écho au-delà de leur propre dévoilement. L’apparition première fait d’abord signe vers un indicible dont elle n’est que l’ébauche, le prélude qui annonce la suite et ouvre la scène sur laquelle le monde déroule son spectacle. Aussi cette photographie contient-elle, par un simple phénomène de réverbération, aussi bien la nuit que le jour, aussi bien l’impressionnisme que l’expressionnisme. C’est toujours grâce à une série d’emboîtements successifs, de parutions gigognes, de mise en abyme que se révèle le fond des choses, que se dévoile leur essence dans leur substance toujours originairement inaperçue. La clé de l’énigme paraîtrait-elle au plein jour et alors elle ne serait plus ce qu’elle est, à savoir le souci d’une compréhension, mais un simple entrechat sur la scène de quelque étrange commedia dell’arte.

 

Se confier à la nuit.

 

Le crépuscule est là. Bientôt le soleil basculera derrière la ligne des montagnes. Bientôt la surface de la mer ne sera plus qu’onde noire ouverte au seul papillonnement des étoiles, peut-être lustrée par les reflets d’une lune gibbeuse. Peut-être quelque promeneur attardé, quelque âme nostalgique, un couple romantique se perdront sur l’ombre bleue du rivage, quelque part du côté de la Plage des Elmes ou bien dans le Torrent du Duy que l’eau aura déserté pour gagner d’autres rivages plus lointains, inconnus, scellés sur leur propre mutisme ? Comment connaître la longue dérive des hommes, le lieu de leurs affinités, la langue de l’amour dont ils brodent leurs interminables cheminements sur les chemins de la Terre ? Oui, tout crépuscule est une ode à la nuit, une ouverture à la poésie, « Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche » disait Baudelaire. Tout crépuscule creuse aussi le lit de la philosophie, fait se gonfler l’oreiller dont la chouette de Minerve fait usage afin que la sagesse s’éploie et dise aux hommes le bonheur d’être lorsque la plénitude les visite et que, dans le fond des ténèbres, fuse le lumignon de la présence. La nuit est encore le domaine où l’écriture enveloppée des linges du silence, sous le cône de clarté de la lampe, les mots se délient, s’assemblent, s’enlacent pour dire la beauté vacante de toute chose. Ecoutons le sublime Mallarmé dans le calme de l’ombre alors que sa plume s’essaie à tracer dans la chair du papier ces invisibles paroles qui hanteront la conscience universelle bien après que les hommes auront disparu de tout horizon. Le titre : « Brise marine », comme si le Poète avait pu convoquer sa Muse, là, tout près de ce rivage se perdant, s’ensevelissant dans les plis du mystère :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature ! »

 

La nuit est une matrice originelle, une « jeune femme » dont l’enfant est le Poète s’allaitant aux mamelles de cette Muse qui l’inspire, sans laquelle il ne serait que ce steamer voguant sur des flots stériles, ne le confiant qu’à une prochaine perdition. Car le papier est un vide, une absence, une irréalité à laquelle il faut remédier coûte que coûte. L’existence poétique est à ce prix qui est la respiration vitale de l’Ecrivant, par laquelle le seul voyage à accomplir est celui en direction des mots de la langue, non pour cette illusoire et inefficiente destination que signifie en son fond le voyage « pour une exotique nature ». Car, s’il y a une « nature » et une seule, c’est bien celle dont se dote celui qui écrit pour se révéler et accomplir son être en totalité. Ne le ferait-il et il demeurerait scindé, incomplet, orphelin de lui-même et de cette mère nourricière dont il sollicite la divine ambroisie afin qu’advienne la poésie.

 

Impressionnisme - Expressionnisme.

 

Bien comprendre les différences essentielles qui constituent la ligne de partage entre ces deux modes picturaux qui inaugurent des manières fondatrices de considération du réel en même temps que des modes particuliers d’expression plastique, nécessite d’avoir recours au schème explicatif clivant les modalités particulières d’apparition du jour et de la nuit. Si, en effet, l’impressionnisme s’accorde volontiers de l’accueil nocturne, l’expressionnisme, lui, ne vit que de la clameur du jour, de l’énergie solaire qui en constitue le foyer rayonnant. La vigoureuse expression dont ce dernier est la manifestation se révèle à la lecture de deux phénomènes complémentaires, celui des lieux de son éclosion, celui de la flamboyance qu’il restitue aux yeux des Voyeurs avec un luxe apparenté à un culte solaire. Enoncer les lieux de son émergence revient à citer les endroits de villégiatures estivales prisés par des Artistes qui vont y chercher à la fois un divertissement, une source d’inspiration, une stimulation créatrice qui paraît presque infinie. Trois exemples suffiront à étayer cette thèse : Collioure, Céret, Vallauris.

Vallauris, tout d’abord, où Picasso posera sa besace à partir de 1946, créant dans la joyeuse énergie qui le caractérise, une quantité étonnante d’œuvres, notamment de céramiques en complicité avec Suzanne et Geoges Ramié entre les murs du désormais célèbre Atelier Madoura. Ensuite ce sera la sérénité du paysage de Céret qui constituera le théâtre de ce qu’il a été convenu de nommer « La Mecque du Cubisme ». S’y succèderont une pléiade de noms célèbres, Picasso, bien évidemment, Braque (dans une incroyable stimulation des talents qui assoiront les fondations de la modernité en peinture), Puis Masson, Gris, Herbin, Picabia, Chagall, la fine fleur de l’intelligentsia de cette époque. Puis viendra Soutine, comme un couronnement des inventions picturales qui aboutiront à ces toiles violemment colorées, torturées, véhémentes où le pinceau projette sur la toile cette « fureur de vivre » qui, en d’autres temps, en d’autres lieux, incisera l’âme des découvreurs d’un existentialisme cerné de tragique, de désespoir, de volonté de transcender les limites de la condition humaine.

Puis Collioure l’inévitable, elle qui, sous la dague de la lumière fait bourgeonner ses grappes lourdes des bougainvillées, fait flotter sur les plages de galets toute cette flottille bigarrée de barques pareilles à des oriflammes dans l’air tendu comme la lame. Matisse le coloriste et Derain le fauve jetteront sur le subjectile un vigoureux concentré de couleurs comme si la vie découverte sous le soleil généreux ne pouvait se traduire qu’à la hauteur de ses excès, de ses débordements. Puis Cadaqués-la-blanche n’est pas si loin qui referme la trilogie de la modernité avec les surréalistes compositions de Dali, les audaces d’un Duchamp. Etonnante époque effervescente où rien ne pouvait faire présence qu’à l’aune de cette violence extériorisée que contenait, jusqu’ici, les règles de la « bienséance » aussi bien éthique qu’esthétique. Ce qui caractérise toutes ces œuvres, depuis Picasso et les Cubistes jusqu’à Matisse et Derain, c’est cette turgescence de l’art que l’on qualifiera soit de « fauve », soit « d’expressionniste », termes homologues chargés de dire la même réalité. Et cette figuration du réel sans concession ne pouvait trouver à s’actualiser que sous les auspices de la lumière zénithale, la présence d’un jour cru, généreux jusqu’à en être pléthorique.

Alors, maintenant, en contrepoint, combien nous commençons à mieux comprendre la douceur impressionniste, sa recherche des ciels apaisés et des ambiances nordiques, les plages déroulant à l’infini leurs rivages de soie, le calme des jardins où reposent les subtils nymphéas, les teintes pastellisées d’un Renoir, la douce carnation des nus d’un Modigliani. Tout ceci s’abreuve nuitamment à des tempéraments qui ont besoin du refuge de la pénombre, de l’intimité des pergolas, des treillis à claire-voie, des villages de Bretagne qui, tels Pont-Aven, sont plus proches du gris de l’ardoise que de la tourmente solaire d’un sud violemment polychrome. L’impressionnisme est lunaire alors que l’expressionnisme est solaire. Confrontation de la source et du feu, du doux athanor de l’alchimie et du convertisseur hurlant des forges, des douceurs bleues des fragiles hortensias et des fulgurances jaunes des tournesols, cette fleur qui est plus un principe héliotrope qu’une simple efflorescence végétale.

 

La représentation de la nuit en peinture.

 

Représenter la nuit en peinture est toujours, en soi, problème. Comment, en effet, donner corps à ce qui n’en a pas et demeure irreprésentable en raison même de sa nature, cette obscurité souveraine qui la drape et la fait être ce qu’elle est à l’ombre de cette seule déclinaison. Introduire de la clarté dans une essence qui n’en possède pas est la faire sortir de son être, donc l’annuler, la reconduire à quelque néant. Mais les choses sont-elles si simples qu’il y paraît. Leur coefficient de réalité serait-il un tel absolu que la raison pourrait isoler, ici la lumière, là l’ombre, sans que n’intervienne, en quelque endroit leur mélange subtil, leur inévitable rencontre ? On aura d’emblée compris que, plutôt que de présenter une indépassable verticalité dialectique faisant des êtres nocturnes et diurnes d’éternels irréconciliables, la donation des choses se manifeste selon un mode dialogique, un échange continuel, un jeu d’écho dont notre vision prend toujours acte alors que notre pensée semble s’en exonérer.

Regarder adéquatement la représentation de la nuit en peinture revient à s’accorder à ce partage qui amène le jour dans l’ombre et la modèle comme la forme mystérieuse qu’elle est. Pas de nuit absolue. Pas de jour absolu. Seulement uns osmose des deux dont, sans nul doute, aube et crépuscule sont les modes de révélation. L’ombre totale comme la lumière totale n’ont pas de fondements ontologiques, seulement une réalité en termes paradigmatiques d’une saisie de ce qui fait phénomène et demeure, souvent, une énigme. L’appel aux catégories, la délimitation des choses dans l’ordre du concept sont des concessions faites à la raison, non la substance de cela qui nous questionne et semble nous mettre au défi de le comprendre. Mais un rapide survol historique de la picturalité nocturne nous renseignera mieux qu’un long discours. Voici donc comment la clarté fait toujours irruption dans cette mystérieuse nuit qui ne l’est qu’à être confrontée à ce vacillement du jour qui la parcourt en filigrane.

La Lune, ce magnifique candélabre placé au milieu du ciel est le point d’ordonnancement, de rayonnement de nombreuses toiles. Ainsi son œil inquiet dans « Bridge through a Cavern, Moonlight » de Joseph Wright of Derby. Ainsi sa présence dans la belle image architecturée que nous offre Carl Gustav Carus dans sa « Vue du Colisée la nuit ». Ainsi cette vieille bâtisse glacée de sa clarté dans « Paysage au clair de lune avec ruine » de Böcklin.

Parfois la lumière est apportée par la présence des personnages eux-mêmes et, sans doute, faut-il y deviner la mise en scène allégorique du rayonnement naturel de la raison, de l’effervescence de l’âme. Ainsi la figuration presque surréelle des deux officiers du centre de la composition et la petite fille en robe jaune dans « La Ronde de nuit » de Rembrandt. Ainsi la carnation lumineuse « d’Aurore » d’ Artemisia Gentileschi.

Parfois s’agit-il de l’effusion lumineuse de la pure spiritualité. Ainsi la focalisation sur le corps christique dans « Crucifixion » de Mathias Grünevald. Ainsi le corps quintessencié de « Sapho à Leucate » par Antoine-Jean Gros, dont le voile transparent est comme la mise en image de la poésie que cette déesse est censée incarner. Ainsi le surgissement au sein de la nuit de la céleste musique telle qu’évoquée dans l’œuvre « Les comédiens italiens » de Jean-Antoine Watteau.

Parfois c’est l’irruption d’un expressionnisme immanent venant obérer la douce présence d’un impressionnisme semblant se complaire dans une manière de transcendance éthérée. Ainsi la percussion des étoiles taraudant l’éther chez Edward Munch dans « Nuit étoilée ». Ainsi le ciel pris de folie, de vertige, sous l’assaut d’un sabbat des constellations chez Vincent Van Gogh dans sa célèbre « Nuit étoilée ». Ainsi la nuit poinçonnée d’étranges et vibrantes couleurs dans « Le Pont Neuf, la nuit » d’Albert Marquet.

Quelques autres œuvres, cependant, dans leur essai de sémantique nocturne sembleraient avoir échappé à « l’écueil » d’une irruption de la lumière dans un domaine qui, non seulement ne la demande nullement, mais semble, par essence, en exclure l’envahissante présence. Il s’agit en premier lieu de « Carré noir sur fond blanc » de Kasimir Malevitch. La toile est une surface semblable à la densité d’une suie de laquelle semblerait se soustraire tout essai d’effraction, serait-il à la mesure de la modeste étincelle. Mais, pour autant, peut-on dire qu’une lumière en est définitivement absente ou bien, alors, cette dernière est-elle simplement inapparente, se laissant seulement déduire à la mesure d’une intellection ? Mais poser la question revient à fournir la réponse. L’apparition de cette œuvre dans son contexte nous permettra d’en saisir les enjeux véritables. Exposée pour la première fois à Petrograd en 1915, la toile sera volontairement reléguée à une position non conventionnelle, en hauteur, situation identique à celle qu’occupaient, traditionnellement les icônes dans les maisons paysannes russes. Or qu’est-ce donc qu’une icône, si ce n’est la mise en exergue d’une spiritualité faisant apparaître une théophanie, c'est-à-dire le rayonnement du sacré. Pensons à ces images que l’or visite de sa royauté, de sa « supématie » pour faire écho au « suprématisme » de Malévitch dont il paraît constituer le pendant religieux d’une forme d’art infiniment conceptuelle : « Sainte Face » - « L’Ange aux cheveux d’or » - « La Vierge de Tolga » - « L'Archange Mikhaïl ».

Seconde forme plastique paraissant avoir résolu le problème du noir absolu, bien évidemment les beaux « Polyptiques » de Soulages, lexique du noir porté à son absoluité, à sa sublimité. Oui et ces deux derniers termes donnent, ici aussi, la clé de l’énigme. Ici il faut citer une partie d’un article paru dans « Esprits nomades », qui donne avec une belle acuité la nature de l’œuvre du grand Peintre dont la vie entière a été vouée à un véritable culte rendu au Noir et à ses infinies variations :

 

« Il faut voir, comme à Montpellier, trente ans de peinture étalés sous nos yeux, pour comprendre à quel point la démarche d’un peintre peut être parfois celle d’un démiurge. Soulages est à coup sûr de cette race puissante et hautaine qui sait partir de rien – en l’occurrence la surface blanche et le trait noir - pour en tirer un monde. Créateur d’espace, chasseur de lumière, il restait à cet aventurier du dedans à donner un sens plus profond et comme une justification à sa création ex nihilo. Non que sa peinture ait jamais été, même à ses débuts, un jeu formel et gratuit. Mais, depuis quelques années, elle se peuple de résonances et de voix nouvelles, elle devient une sorte de tragique dialogue entre la lumière et la nuit.

Et la nuit, souvent, sort triomphante de l’affrontement. »

 

Magnifique vision de ce qui, se dérobant au regard, ne s’en dispense qu’à mieux l’interroger et à porter devant la conscience qui en est le lieu d’incandescence la question de la parution du visible jouant toujours en contrepoint de ce que l’on pourrait nommer « métaréalité » désignée par Soulages en tant qu’ « outre-noir », cette matière invisible qui émane des stries des tableaux et porte le regard bien au-delà des horizons humains. L’art est de cette nature qu’il dépasse toujours ce qu’il porte à la vue pour, précisément, nous inviter au jeu de la sublime découverte.

 

Lumière dans le pli d’ombre.

 

Combien les créateurs savent cette nécessité de faire s’affronter dans l’orbe de leurs recherches passionnées, jour et nuit, ombre et lumière, écriture et page vierge, trace et subjectile neutre, phosphène et camera obscura, ce prodige à nul autre pareil qui, du néant tire un être, du chaos extrait un cosmos. Là est la subtile signification de ce qui vient à l’existence, que ce soit sur le mode naturel - la plante se hisse depuis son obscurité originaire vers le jour qui l’accueille, la fait croître et la révèle -, que ce soit dans les arcanes complexes de l’intellection humaine qui font émerger du rien ce tout qui nous enchante et nous intime l’ordre de sortir de nos propres doutes afin qu’une vérité éclaire les empreintes hasardeuses de nos pas dans la sourde densité du réel. Cette photographie dont il a été question ici porte en soi les mêmes contradictions, met en jeu les mêmes oppositions, suppose cette infinie tension vers une clarté qui nous happe et hausse nos racines dans la vivance du jour. Il n’y a guère d’autre lieu où être conscient de soi et du monde qui nous requiert. Le noir absolu est une illusion de l’esprit. Ce que nous dit avec une belle conviction, dans son « Eloge de la nuit » celle qui philosophe et poétise, Catherine Clément :

 

« Je n’aime pas le noir total. J’aime le clair-obscur. La flamme d’une bougie. La lueur d’un réverbère. La veilleuse dans une chambre d’enfant. Les phares d’une voiture sur une petite route. Les enseignes électriques sur les grands boulevards. Les points rouges au sommet des buildings. Pourquoi dormir quand le monde est si beau ? Il me faut votre calme et votre confusion ».

 

Être : liseré entre ombre et lumière.

 

Cet article prendra fin sur l’un de mes textes déjà publié aux Editions « Les Arènes » et en « Librio » dans « Paroles d’enfance » (souvenir des jeunes années, sens à trouver maintenant et autrefois, comme le faisait la célèbre réminiscence proustienne ?) Mais peu importe la motivation, le ressort sous jacent. Rien ne sert de sonder son âme. Ombre … Lumière … Ombre … Lumière, comme une dérive songeuse dans la pliure de l’heure :

 

« Le jour n’est pas encore levé. Juste une très légère blancheur qui précède l’aube. L’enfant se réveille, ouvre les yeux. Il reste un moment immobile, regarde le liseré plus clair qui commence à imprimer le contour des volets. Il se lève, pose ses pieds nus sur le plancher. Il aime sentir ce contact du bois un peu froid, les rainures qui séparent les lames. Il ouvre la fenêtre, pousse doucement les volets sur la fin de la nuit, évitant de faire grincer les gonds. Il se recouche, se tourne sur le côté gauche, face au rectangle plus clair ouvert dans le mur couleur de schiste. Au début, ses yeux ne perçoivent rien que cette légère variation de l’ombre, son lent glissement vers la lumière. Puis ses pupilles s’habituent, commencent à déchiffrer l’espace, à y repérer les premiers signes du jour. Il devine d’abord, dans le jardin, les branches du marronnier, comme de grands bras tendus vers le ciel, les feuilles ouvertes à la façon de doigts de géants. Puis le rythme régulier de la clôture de bois, la plage sombre de l’avant toit. L’enfant aime bien ce moment un peu mystérieux où le jour s’annonce à la façon d’un secret. Les grains de lumière sont encore peu visibles, gris-bleu, à peine plus clairs que la cendre des volcans. C’est cette heure couleur de cendre, couleur de lave qu’il préfère. Cette heure où les choses se confondent, cette heure arrêtée. On croirait parfois, tant cette immobilité est grande, que le temps pourrait s’inverser, la nuit reprenant en elle cette tentative du jour, une sorte de reflux vers le passé, la petite enfance, une généalogie à rebours qui le ferait régresser aux premiers temps de l’humanité, puis aux temps géologiques, puis à l’origine de toutes choses. C’est cela, souvent, que l’enfant met en scène au travers de ce combat de l’ombre et de la lumière. Il lui arrive même de souhaiter que le temps s’arrête là, tout simplement, dans cette indécision, dans ce choix non résolu. Alors les hommes seraient figés dans leurs attitudes, pour l’éternité. (…) Ce qu’il veut, c’est seulement cette hésitation, cette liberté, ce consentement mutuel de l’ombre et de la lumière, du jour et de la nuit ».

 

Toujours nous sommes cette médiation, cette hésitation posée sur le bord d’une intime connaissance : étrange bascule, confondante oscillation d’une « impression soleil levant » à « une impression soleil couchant ».

 

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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