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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 08:14
Lieu invisible du marais.

« Rendez-vous fortuit.... »

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Beaucoup disaient qu’il fallait marcher longtemps, franchir des défilés au milieu des montagnes, emprunter des sentiers labyrinthiques, passer sous le tunnel des arbres aux lourdes frondaisons, gagner des gorges illisibles, là où l’air bleuissait et sa couleur était celle d’une lame d’acier que le temps aurait reconduite à une dissimulation, à un évanouissement. Puis, bientôt, l’air fraîchirait, le ciel se décolorerait, la blancheur envahirait tout, pareille à l’aile d’un grand oiseau de mer qui se serait perdu dans les lames d’air. Cet air si mystérieux qu’il aurait l’apparence de voiles faseyant longuement dans le souple poème d’une brume. Combien tout ceci était étrange ! Combien, alors, la marche se ralentissait, presque semblable à l’hésitation - un pas en avant, une pause, un pas en arrière -, puis un autre pas, doute du caméléon, cet archaïque animal, l’un des premiers apparus sur Terre, progressant dans la boue originelle selon cette manière énigmatique d’un temps éminemment paradoxal. Car, soudain, l’on se vivait comme lui, le caméléon, tellement le surgissement de cette irréalité nous dépossédait de notre culture, nous dépouillait de notre savoir, nous privait de nos habitudes policées, nous mettant à nu face à ce qui se montrait sous la figure de l’incompréhension. Comment, en effet, s’approprier cette image du marais lustré d’infini, émaillé d’abondance mais  se soustrayant à notre vue dans ce massif cotonneux dont nul n’aurait pu enfreindre les limites qu’à s’y perdre, à n’en plus ressortir, à errer comme une âme en peine dans le lent tumulte des jours à venir ? Parvenus ici, tout à l’extrémité de la lagune grise - cet intermédiaire entre le monde des vivants et, celui, intangible des morts -, comment se sentir encore hommes, comment parler de soi, de l’autre, sans que les destinataires de nos paroles ne deviennent de simples concrétions du néant, d’étiques parutions de l’invisible ? Si l’on essaie d’avancer, l’on sent aussitôt des garrots d’écume enserrant ses chevilles. Si l’on se risque à crier, le son se bloque dans l’enclume sourde de la glotte. Si l’on cherche à palper son propre corps, à la recherche d’une certitude, on n’embrasse que le vide et l’ennui, quelques flocons de présence, quelques restes d’un passé en voie de dissolution. Si l’on se résout à penser, les images des mots font leurs boules de suif, longue résine blanche coulant dans le massif de la tête avec un bruit de moraine, un glissement de galets sur le ventre lisse des plages.

   Ce que l’on fait, dans le demi-jour de la conscience, dans le sertissement des globes des yeux, dans le repliement crépusculaire de la cochlée, dans la faille du corps commis à sa perte, ceci : on aiguise ce qui reste de ses pupilles, on polit le miroir de son intellect, on fourbit les armes de sa lucidité et l’on se dispose à recevoir ce qui, paraît-il, se laisse contempler ici dans la lumière de la pure merveille. Inscrite dans les mailles complexes de la psyché, pareille au rayonnement de l’archétype qui habite l’inconscient, l’Icône doit se présenter dans la simplicité, genre de source faisant son éternel clapotis depuis un indéfinissable lieu. Ce qu’on nous a promis : l’esquisse d’une Déesse régnant sur le marais dont ceci peut être dit. Elle est la Fille de l’eau et de l’air. Son temps n’est pas le nôtre, fait d’heures et de secondes. Son temps est un carrousel d’images, chaque image possédant en son sein celles du passé, celles du futur que le présent médiatise, impalpable élixir dont elle tisse la matière même de sa peau. Son casque de cheveux est une ruche où bourdonne le chant gracieux de la poésie. Son visage le paysage des rumeurs du monde qu’elle archive derrière le parchemin mystérieux de sa peau. Ses mains doucement jointives sont une ineffable prière disant la beauté de toute chose. Le raphé qui traverse son corps, depuis la plaine de la poitrine jusqu’au renflement du pubis, est sa propre ressource intérieure qui affleure, tel un mince ruisseau disant en mode discret cette ligne flexueuse qui l’anime et la fait être ce qu’elle est dans l’esthétique heureuse du simple. Son délicieux ombilic est le bouton floral par lequel elle se rattache à son étrange généalogie, sans doute ce cortège des dieux de l’Olympe qui dépose en elle tant de majesté, de luxe visible pour les yeux des Attentifs. La pliure de son sexe est cette faille dissimulée dans cette chute du mont de Vénus, colline infiniment intime que nul ne peut connaître, sauf la Déesse elle-même dans le désir de pureté qui est le sien, qui ourle ses hanches  de cette rumeur si imperceptible, donne lieu à cette plénitude, langage secret à peine plus apparent que le lever de l’aube. Ses jambes sont la souple continuité du marais dont elle est, à la fois, l’âme invisible et l’idée incarnée, manière de floculation du visible dont elle s’abstrait à même ce phénomène dont elle témoigne comme d’une condition ambiguë, toujours sur le point de se retirer dans d’insondables abîmes.

    On est là, infiniment tendus sur cette réserve d’invisibilité, les mains blanches, vides de quoi que ce soit à saisir. Et pourtant l’on demeure dans la hutte de son propre corps, désireux d’en savoir plus que cette Forme à peine posée sur le frimas des herbes, le miroitement d’argent de l’eau, la diaphanéité du songe, ses insaisissables nervures. Mais voici que nous allions faire demi-tour, étions sur le point de nous absenter faute de trouver réponse à nos questions et nous n’avions même pas remarqué, dans la conque de nacre des mains, cette si modeste rainette, cette modulation verte qui faisait sa tache de couleur, sans doute pour donner réponse au rébus hantant nos têtes désordonnées et si peu inventives. Alors, de prime abord, surgissent des symboles en myriade qui nous disent, par elle, l’obtention de la pluie, le support de l’univers en direction duquel elle fait signe, l’allusion à la matière obscure, indifférenciée, puis l’idée de résurrection qu’elle véhicule du fait de ses métamorphoses successives, cette forme d’une âme en voyage, son aptitude à engendrer naturellement du bonheur. Mais est-ce bien là l’essentiel, ce recours aux représentations rassurantes des symboles dont l’homme se dote pour donner du sens aux choses, se rasséréner, échapper à l’aporie constitutionnelle qui le mine de l’intérieur et le pousse à trouver mille significations grâce auxquelles inverser l’ordre du mal, terrasser la tristesse, clouer au pilori les idées mauvaises, recouvrir d’une chape de plomb tout ce qui dérange, mortifie et ouvre la porte à l’insoutenable obscurité, aux ombres destructrices ? Car l’homme veut la lumière, oui, toute la lumière, la vibration, l’incandescence. Alors il y a l’art, l’amour, l’amitié, le corps à sculpter, les sentiments à éployer, les poèmes à entendre. Parfois même, seulement quelques mots comme dans les étonnants haïkus japonais qui se définissent par cette manière de légèreté, de touche impalpable, d’effleurement du vide, de tutoiement discret de la nature comme si, dans la sensibilité de l’homme, dans l’approche de la Déesse ou bien du langage essentiel, seulement quelques mots pouvaient se dire d’où s’élève ce qu’il y a à penser, à ressentir à la manière d’un indécelable secret :

 

« Le vieil étang !

Une grenouille y plonge :

Ah ! Quel clapotis !… »

 

(Bashô - 1644 - 1694).

 

   Y a-t-il autre chose à convoquer que la simple présence de ces mots ultimes ? L’acte de plonger de la grenouille auquel répond un simple clapotis - donc un langage qui s’évanouit dans la densité, le mystère de l’inconscient -, tout ceci n’indique-t-il pas le silence, seule parole au travers de laquelle rejoindre cette Déesse des marais ? Seule l’intuition, cette disposition à être près des choses sans délai, sans distance, seule l’intuition le peut ! 

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