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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 09:59
Celle qui songeait.

« Voyage onirique ».

Œuvre : Douni Hou.

 

 

 

 

Une tache de fuchsia.

 

Combien il était étrange de voir Songeuse flâner dans la ville à la recherche d’on ne savait quoi. Elle semblait ailleurs. De ses pas légers comme la plume elle touchait à peine les dalles de ciment. Manière de sustentation dont elle semblait vivre de l’intérieur comme si un alizé gonflant sa peau y avait produit une subite élévation, une avancée à la limite d’un retrait, d’une parenthèse définitive. Alors on se dissimulait derrière quelque arbre dans l’espoir de l’apercevoir, peut-être de percer son secret. Ce que l’on voyait à contre-jour de la lumière, ceci : une silhouette pareille à une esquisse au plomb sur un parchemin, les cheveux en minces ruisselets au-dessus de la tête, un front de porcelaine, des yeux couleur de lagune, du rose aux joues aussi discret qu’une tache de fuchsia dans la levée de l’aube, un cou ombreux, un buste nu, les deux frêles bâtons des clavicules, l’ébauche d’une poitrine menue qu’un bras discret venait protéger d’une hypothétique intrusion, un linge à plis ceignant ses hanches. Mais ce qui surprenait le plus, ce n’était nullement cette nudité qui eût pu offusquer un esprit janséniste ou bien un anachorète en contemplation. Elle était si discrète, si évanescente que cette apparition était naturellement vêtue de sa simplicité, de sa vérité. Jamais on ne s’étonne de l’authentique, toujours du saugrenu, de l’inconcevable, de l’outrancier.

 

Comme une pluie diaphane.

 

Avancer dans les rues, portée par le souffle printanier n’était pas un problème. Ce qui interrogeait bien davantage, c’était cette sorte d’écho, de réverbération qui s’attachait au corps de Songeuse comme la pluie diaphane noie les paysages d’Eire ou d’Ecosse dans une continuité sans faille. Eau mêlée à la pierre, pierre pénétrée d’humidité jusqu’en son sein. Ce qui laissait les Passants dans une hésitation infinie, c’était ce double que Songeuse entraînait derrière elle comme si une discrète aura l’avait dématérialisée, comme si un corps astral en était la fuyante émanation. On regardait Rêveuse et, en même temps, on avait ce beau dessin tracé au crayon, pareil à un subtil tracé d’Ingres, tête légèrement inclinée dans une grâce impalpable, yeux imperceptibles, bouche à peine entr’ouverte, peut-être sur le seuil d’une profération. Mais on n’était sûr de rien. Pas même de ce lourd silence, de cette gangue de plomb qui scellait tout dans un impénétrable mutisme. Impression à la limite du traduisible qui disparaissait à même ce vigoureux contraste, cette insoutenable tension qui résultait d’une fragilité adossée à l’obscurité, à la densité d’un indéchiffrable hiéroglyphe. Et puis cette attitude inclinant à ne paraître que dans l’absence, la divergence affirmée des regards, l’effacement des traces de la vie, ce bourgeonnement rose de l’être coïncidant avec sa propre image alors que son double, décoloré, poncé par la lumière, semblait procéder à sa propre biffure. Combien tout ceci était troublant, combien ceci donnait à penser à l’antichambre d’une mélancolie, peut-être à l’existence d’une schize divisant le moi en deux parties distinctes, l’une consciente, l’autre engluée dans un inconscient qui faisait signe en direction d’un inconcevable effacement, d’une proche disparition. On voyait celle qui était là devant soi et l’on se disposait, déjà, à s’absenter de soi, par pur mimétisme, par souci d’altérité, par devoir d’humanisme.

 

Une petite madeleine.

 

Cependant, il y avait une autre interprétation à faire surgir de cet inhabituel tableau. Onirique, dans sa posture double était peut-être, seulement, la mise en image de cette étrange réminiscence proustienne, cette appartenance au passé que suscitait, soudain, la remémoration d’un fait ancien au contact d’une expérience fondatrice d’une nouvelle façon de comprendre son singulier destin. Qu’avait donc vu Rêveuse qui la projetait dans cette arrière-cour des jours anciens où sa silhouette de jouvencelle, peut-être d’enfant, s’allumait dans l’antichambre de son corps ? Quelle petite madeleine qui l’installait dans le lointain Combray d’une Tante Léonie lui servant cette mince friandise qui serait comme un séisme intérieur, une lézarde par laquelle, rejoignant son passé, réunir deux bouts d’une fiction disjointe par l’incontournable décision du temps ? Etait-elle au moins alertée de cela qui se tressait en sourdine et inonderait sa vie d’une joie jusqu’ici inéprouvée, dissimulée dans quelque faille de la mémoire, oubliée dans la spirale d’une sensation ancienne ? Pouvait-elle formuler, au moins dans une manière d’approximation, ces merveilleuses pensées dont le narrateur, dans Du côté de chez Swann, faisait son miel avec la belle intuition littéraire que l’on sait : «…et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées».

 

Corps-palimpseste.

 

Mais si le sentiment de la durée n’est donné ni par l’oublieuse mémoire, ni par quelque construction intellectuelle, pas plus que par une subite illumination qui viendrait éclairer un esprit embrumé par le rouage complexe des jours, seul le corps est le dépositaire de ces heures, de ce temps perdu que l’on ne retrouve jamais qu’à éprouver, à même le massif de son corps, à même la densité de sa chair, au travers de ce tressaillement, de cette résistance dont nous parle l’auteur de la Recherche. Car, en tout premier lieu, nous sommes un roc biologique au travers duquel transitent toutes les mouvances de notre exister, toutes les empreintes qui font de nos heures ce tissage de la réalité dont nous ne percevons plus le nébuleux emmêlement des fils. Et pourtant nous sommes fusionnés, infiniment reliés, ne serait-ce que par l’eau de nos cellules, l’air de notre respiration, le sang de nos veines. Notre corps est le palimpseste où, chaque seconde qui passe inscrit les mots de la fable dont nous constituons le texte. Tout comme nos cicatrices sont les témoins des accidents événementiels qui nous ont affectés, la superposition symbolique de nos radiographies corporelles est la représentation plurielle des scansions de nos extases temporelles. Infini emboîtement d’images, succession de mises en abyme dont chaque nouvelle efface l’ancienne, ne laissant plus subsister que la trace de surface, les strates révolues se dissolvant dans les plis du temps.

 

Voyage onirique.

 

Cette proposition iconographique que nous offre Douni Hou est infiniment précieuse en ceci qu’elle rend visible un phénomène habituellement occulté à notre regard, celui des esquisses successives dont, présentement, nous ne dévoilons plus que la plus accessible, à savoir celle de l’instant, ici et maintenant, dans son incoercible et éphémère donation. La temporalité a ceci de particulier qu’elle ne se livre qu’à se retirer dans le moment même de son surgissement. De là notre désarroi. De là notre impatience à happer tous les désirs qui scintillent à notre porte. De là notre inclination à nous ruer sur tout ce qui fait signe et s’annonce comme une chance supplémentaire d’échapper à la fin qui nous guette comme un voleur dans la nuit. L’habile dépliement corporel mis ici en scène constitue, non seulement une variation plastique sur un sujet somme toute classique, mais se laisse apercevoir en tant qu’allégorie métaphysique. Partant d’un réel palpable, facilement préhensible, elle nous invite à regarder en avant de nous, en arrière de nous, afin que, pourvus d’un regard ontologique adéquat, nous renoncions à feindre de vivre, à affecter d’exister alors que la seule réalité qui devrait jamais venir à notre encontre et nous questionner en notre fond est d’être et seulement d’être car tout le reste, toute fioriture, tout prédicat apposé sur cette vérité fondamentale n’est que processus de diversion et poudre aux yeux. Ceci, tous nous le savons. Tout comme Rêveuse, Songeuse, Onirique dont tous les masques et variations onomastiques ne dissimulent rien d’autre que la recherche de cet être-au-monde par lequel nous faisons trace sur les chemins de fortune qui, un jour, nous furent assignés.

Tout « voyage onirique » est cette ultime tentative de se rejoindre en un lieu qui réalise notre unité. A la Recherche du temps perdu correspond cette image ancienne qui rôde alentour sans faire de bruit. A la notion du Temps retrouvé correspond la synthèse qui, dans un seul empan de la pensée, une seule visée de la mémoire, une unique fusion des sensations, harmonise celui, celle que nous avons été avec, celui, celle que nous sommes dans le présent qui nous rencontre. Puisque, aussi bien, Être et Temps sont les deux pôles qui sont coalescents, qui toujours nous traversent quand bien même nous affecterions de ne pas nous en apercevoir. Ce que l’existence dissimule dans les convulsions de la contingence, l’art nous le restitue au centuple. Il n’est que de regarder ! La joie, toute joie, n’est que de bien voir.

 

 

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Published by Blanc Seing - dans ART
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