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30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 09:29
Lumière solsticiale.

Deux lacs, deux ambiances.

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

 

   Voici qu’on erre longuement à l’entour des choses, qu’on les regarde comme si c’était la dernière fois. Encore dans la tête le bourdonnement joyeux des terrasses où l’on rit à l’ombre bleue des bougainvillées. Encore la rumeur présente des cris d’enfants sur les plages inondées de galets. Encore le battement syncopé des barques bleues et blanches avec la résille claire des filets. Encore de vertes ambroisies dans les demeures clouées de chaleur où l’on se désaltère en rêvant à une possible éternité. C’est comme si toute l’existence du monde s’était retirée, là-bas, dans quelque coin secret de la Terre, dans une anse visitée par les flots apaisés du large, sous une brise marine pareille à un chant venu d’ailleurs. Peut-être d’une lointaine mythologie, d’un poème homérique dont on percevrait l’harmonie à défaut d’en lire l’éblouissante langue. Tout paraît s’évanouir dans un passé si lointain qu’il ne semblerait plus être qu’un flottement d’écume, une bulle irisée faisant son trajet capricieux dans la fantaisie de quelque imaginaire. Peut-être cela le bonheur, une vague réminiscence d’heures vécues qui, se livrant à de mystérieuses résurgences, nous installent au-dedans de nous avec la certitude d’avoir vécu, éprouvé, aimé sans condition ce destin qui est le nôtre que, pourtant nous n’avons nullement choisi, mais qui vibre au-dessus de la margelle de nos fronts avec la plénitude de la ruche fécondée par son propre nectar.

   On a beaucoup marché pour arriver jusqu’ici, dans cette enceinte plénière du lac que rien ne semble devoir atteindre, si ce n’est le rayon d’une étrange beauté qui métamorphose toute apparition en son geste essentiel, celui d’avoir repos, de faire halte et de donner aux Curieux une inestimable offrande, le luxe d’une Nature intacte, le débordement de la lumière, la verte clarté des ombres, la limpidité d’une voix silencieuse dont on ressent les ondes à l’intérieur même de son corps. Il y a tellement d’exactitude à confier son massif de chair au tableau serein qui s’offre dans l’évidence. Soi-même l’on devient l’un des protagonistes muets de cette symphonie colorée, de ce théâtre immobile qui se donne dans la joie et ne demande rien en retour. Affinité élective qui dissout le Regardant dans le miroir que lui tend l’univers, inépuisable récit des promesses d’un crépuscule à venir. Oui, d’un crépuscule car la clarté automnale est faite de cette disparition progressive, de ce retirement en soi de l’arbre, de la sève qui reflue dans la complexité du sol, du jaunissement de la feuille, puis de sa teinte brune, puis noire comme pour manifester la couleur indépassable du deuil. Tout est là, sous nos yeux, qui renonce à vivre, se dissimule dans ce qui paraît être un germe initial, peut-être une graine en attente d’être à nouveau fécondée, la lentille de l’ombilic cherchant à même sa propre densité la possibilité d’un nouvel essor. Car mourir est une trop grande peine si nul espoir ne vient en atténuer la rigueur. Comment se détacher sans souci de ce ciel de cendre et de lave, du motif de schiste de la montagne, du cercle d’arbres à la vibration d’or, du glacis émeraude de l’eau, des reflets d’argent, de ce rocher dont la belle sphéricité est l’image même d’une Forme arrivée à son total accomplissement ? Comment ? Il y aurait trop de douleur à s’effacer comme le filet de fumée dans le ciel qui l’absorbe et le reprend en son sein. Il y aurait trop d’injustice à avoir exercé ses yeux, une vie durant, à décrypter les merveilles des choses pour consentir, soudain, à les ensevelir dans la geôle d’une mémoire devenue sourde comme la pierre, muette comme l’ombre de la caverne. Il faut persister dans son être, il faut demeurer dans le cirque des choses belles, il faut ouvrir la crypte de son corps aux divines illuminations de la présence.

   Alors voici qu’on confie sa pensée au symbole solsticial, à sa parole perceptible d’être seulement perçue à la mesure d’une juste intellection. Car il ne suffit nullement de se fier au carrousel des sens, d’en éprouver l’ivresse, de chercher à percevoir, dans le trajet des veines, dans le réseau des nerfs,  comme une impulsion qui animerait le corps de l’intérieur, en délivrerait un sens immédiatement lisible. Toute connaissance est, par essence, hiéroglyphique, affiliée au secret, entourée de mystère. Comment mieux pénétrer ses arcanes que de laisser parler les symboles, que de confier l’arc de sa compréhension à des savoirs millénaires qui dessinent en nous l’empreinte incontournable des archétypes ? Le trajet de la Lumière. Le langage du Soleil. La parole de l’Eau. La force racinaire de la Terre. Ce qui est à apercevoir ici, c’est ceci qui, nous arrachant à l’abîme de la perte, à l’incompréhension du Néant, nous installe dans la lumière, à sa pointe extrême, à cette étincelle qui nous porte au-devant de nous comme notre propre événement illuminatif. Illumination, certes, puisque sortir des ténèbres de l’impasse mortelle et percevoir à son horizon, à nouveau, tel un inespéré jaillissement,  la flamme de l’exister, voici de quoi éclairer la conscience jusqu’en le moindre recoin de son « instinct divin ». Oui, ici, au bord du lac, dans la décroissance de la clarté, dans la perte des repères de la vie, cette déclinaison brusque des feuilles par laquelle nous est révélé l’insoutenable principe de la corruption des choses, nous sommes au bord d’un désespoir, à l’invisible frontière d’un drame dont nous serons bientôt les incontournables acteurs alors même que le souffleur ne nous donnera plus les termes de nos propres répliques, que le brigadier frappant ses coups de gong, n’initiera pas le spectacle mais en signera la fin, que les spectateurs auront déserté les gradins et que l’amphithéâtre sera de pierre occluse, immense silence que des oiseaux de mauvais augure sillonneront de leur vol définitif.

   A présent nous ne regardons plus le lac, nous ne regardons plus le rocher solitaire jonché de feuilles mortelles. Nous regardons le Solstice, sa signification, sa sémantique heureuse. Ici se laisse apercevoir la perspective symbolique gréco-latine des portes solsticiales, cette réalité janusienne à deux visages. C’est, paradoxalement, la porte estivale qui initie la phase d’obscurcissement alors que la porte hivernale est celle-là même qui donne accès à la phase lumineuse, qui est l’alpha du cycle annuel grâce auquel se laissera percevoir la régénération de la Nature et, avec elle, apparaîtra l’incroyable événement de la palingénésie. Retour éternel du même, renaissance des mêmes individus dans l’humanité, déploiement de l’âme dans l’accès à une vie supérieure. Alors, regardé de cette manière, le paysage devient le lieu d’un avenir, d’une belle continuité, d’un indispensable ressourcement de ce à quoi nous étions attachés, dont nous ne voulions pas nous séparer. Et peu importe le degré de réalité de la palingénésie, son appartenance au domaine de la croyance archaïque en une réactualisation infinie de la temporalité ou bien le témoignage d’une confiante naïveté en d’hypothétiques résurrections. Sans doute est-ce moins la réalité des choses qui doit être prégnante que l’empreinte de sens qu’elle dépose en nous, qui transite à notre insu dans le dédale de notre inconscient n’en laissant apparaître qu’une forme dégradée, presque illisible par notre conscient, indéchiffrable pour la mesure droite de notre raison. Sans doute ne sommes-nous que secondairement des hommes de raison tel que le définissait la philosophie : « L’homme, animal raisonnable », disait Aristote. Oui, tout comme l’animal, nous sommes des êtres d’instinct que traverse le flux des stimuli sensoriels qui se dissolvent dans notre roc biologique à même leur propre profération. Cependant nous ne sommes nullement et uniquement des réseaux de nerfs et de muscles, de ligaments et d’aponévroses, nous sommes avant tout des êtres de conscience qui regardons le monde et le jugeons. Notre faculté de penser et de nous penser nous-mêmes, telle que définie par Kant, nous dote d’une « conscience », d’un « entendement », d’une « raison », trois définitions identiques dont il nous faut retenir qu’elles déterminent notre « Je » et assurent notre liberté. Regardant le solstice d’hiver, l’animal apeuré, cherche refuge et rejoint sa tanière ; l’homme au contraire sort au plein jour, regarde la feuille et voit, en sa transparence, dans le lacis de ses nervures l’architecture qui présidera à sa « re-naissance ». Là est le sens bien compris du solstice. Le reste n’est que bavardage !

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