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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 09:30
Le corps et son double.

"Family portrait".

 

Avec l'esquisse de Douni Hou

« pour conjurer la censure... »

 

 

   Nous visons l’image et, aussitôt, nous sommes saisis d’étonnement. Que veut donc signifier cette manière de dédoublement, de strabisme comme si le réel, soudain affecté de ce  trouble singulier, de ce vertige, cherchait à nous échapper, à se dissimuler ? Et cette image, comment faut-il la lire ? Y voir d’abord le Sujet qui habite le fond, puis, par un effort mental, en extraire ce double qui l’affecte et déporte notre perception au-devant de Celle qui y est en initialement en question ?  Mais qui semble se retirer, s’occulter derrière le voile d’une ligne qui en perturbe le sens, sinon parvient même à le biffer. De cette vision « stéréoscopique » résulte notre désarroi. En réalité nous n’envisageons adéquatement ni la figure première, la création originelle, ni l’élément perturbateur qui vient en compliquer le lexique. Manière de paralexie iconique qui superpose les registres de l’image à seulement les brouiller, à nous poser face à une énigme. Alors nous ne savons plus qui regarder et notre situation devient en tout point comparable à celle de l’Egaré dans un labyrinthe de verre dans lequel il ne voit que sa propre image réverbérée et nullement l’identité qui le fait être ce qu’il est. A simplement dévisager, c'est-à-dire tâcher de connaître l’être de la chose, il y a participation inévitable. Il y a fusion de notre être au sein de cette étrange bipolarité. Devant moi le réel se dédouble, se pare d’une « inquiétante étrangeté » et voici qu’elle me scinde en deux parties, genre de schize indépassable dont il pourrait résulter la simple et pure folie. Suis-je bien moi-même ? Suis-je entièrement inclus dans la nasse de ma peau ou bien suis-je enclin à la déborder, à m’écouler dans le monde sans limite dont je deviendrais une des simples fluences, une des myriades de lignes qui en constituent l’inextricable complexité ? Si tel était le cas, voici que je serais plongé irrémédiablement dans un illisible chaos. Nécessairement, ma propre existence appelle l’ordre, afin que, m’étoilant en cosmos, j’échappe à ce  néant qui m’attire comme le prédateur fascine sa proie. De donner sens à cette représentation résulte mon statut, ma condition ontologique. Regarder la folie, être témoin d’une aberration, prendre acte d’une bizarrerie est toujours s’y confier et en ressentir le fourmillement, la trémulation, comme si le simple fait de voir, devenu rédhibitoire, nous conduisait à une inévitable perte. Ainsi se décline le sentiment de l’altérité qui se constitue en miroir de notre propre présence au monde. Le fou entraîne le fou et le normal n’entraîne rien puisque, aussi bien, aucune définition de la normalité ne viendrait combler l’hiatus existant entre les mots et ce qu’ils sont censé signifier. Il n’y a pas de normal. Il n’y a que de l’approchant, de l’hypothétique, de l’effleurement.

   Mais l’a priori de l’Artiste est-il métaphysique tel que nous l’avons suggéré jusqu’ici ou bien est-il seulement esthétique ? Et, du reste, existe-t-il une ligne de séparation si nette qu’elle placerait d’un côté ce qui est visible, d’un autre côté ce qui ne l’est pas et ne résulterait que de spéculations intellectuelles ? Si la célèbre énonciation de Paul Klee est juste - et nous pensons qu’elle l’est -, « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible », c’est donc qu’il faut supposer, derrière toute œuvre, à côté d’elle, devant elle, dans la profondeur de la vision qu’elle nous propose, tout un champ d’invisibilité qui ne nous est pas immédiatement accessible. Médiatement, seulement. C’est à nous d’être en chemin en direction de cet indicible qui ne se livre qu’aux esprits des « belles personnes » pour user d’un lexique à connotation platonicienne. Car, à considérer le Jeune Modèle qui nous interroge, comment pourrions-nous en réaliser le complet inventaire à l’aune d’un rapide regard ? Si complexe la personne humaine. Si profonde la signification de l’œuvre d’art. Sans prétendre à l’herméneutique, cette science des textes sacrés, toute approche d’une représentation artistique devient objet d’investigation. De l’autre qui nous fait face. De nous qui lui faisons face. Alors il faut tâcher de comprendre au risque de mésinterpréter, se surinterpréter, de différer même de ce que l’Artiste souhaite donner à voir. Ici, c’est de lignes dont il s’agit, ces rapides traits de plume qui dialoguent avec la proposition initiale au point d’en diluer l’intention. Qu’en est-il de ce dédoublement ? S’agit-il d’une aura dont le corps diffuse la subtile auréole à l’entour du corps ? D’un corps éthérique situé hors de l’espace-temps humain, seulement ouvert aux perceptions extra-sensorielles ? D’un corps spirituel tel qu’envisagé dans les Védas, constitué d’éternité, de connaissance et de félicité absolues ? D’une pure vibration fondamentale telle que celle émise par un Être suprême qui ne voudrait dire son nom ? Nous voyons combien la question est plurielle, ourlée d’incertitude. Il nous faut donc nous confier à notre propre subjectivité et y trouver matière à contentement, à défaut d’y découvrir l’espace d’une vérité.

   Il nous faut la rencontre, le partage, la juste médiation. Et comment mieux atteindre ces rivages esthético-émotionnels qu’à l’empreinte même d’un dépassement de soi, d’un déport qui assurera la coïncidence des réalités mises en jeu ? Il faut au Modèle se déporter de sa propre effigie. Il faut au Voyeur différer de lui, s’écarter de sa propre silhouette, se confier à cette manière d’aura que projette son être sur la rencontre, l’affinité, le lieu rassemblant par lequel il accède à soi à la grâce de ce qui le ravit et l’emporte dans cet espace innommable qui est le foyer de tous les ressourcements. Car l’homme a besoin de l’œuvre, tout comme l’œuvre a besoin de l’homme. C’est seulement à l’issue de ce double motif du déplacement du Regardé et du Regardant que quelque chose comme une signification pourra apparaître. Pour le Modèle, il faut aller au-devant de soi, abandonner le massif de son corps et se confier à cette ligne flottante qui, rejoignant l’en-dehors fait signe vers une altérité et assure la nécessaire liaison dont la finalité sera d’assurer un espace dialogique commun. Pour le Voyeur, le chemin est identique qui consistera à s’extraire de soi afin que, de cette sortie, puisse résulter la rencontre avec le Modèle. Deux « lignes flexueuses » s’animant au jour de l’œuvre dans un genre de sémantique heureuse, de coalescence prolixe, au sein d’un foyer saturé de plénitude.

   Mais ici, afin de rendre la thèse de l’union plus apparente, il convient de citer Henri Bergson dans « La pensée et le mouvant », évoquant quelques remarques du philosophe Ravaisson à propos du « Traité de peinture » de Léonard de Vinci. Une page y est mentionnée : « C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel. »

   C’est à une confluence des serpentements que Bergson nous invite, serpentements qui, rapportés à l’image qui nous occupe, deviennent d’une façon évidente la résultante d’un triple parcours flexueux, du Modèle, du Voyeur, de l’Art dont la sublime fonction synthétise l’ensemble des regards et émotions qui, faute de sa médiation, demeureraient enclos dans la geôle étroite de leurs corps. Peut-être n’y a-t-il rien d’autre à comprendre que cette étrange vibration de l’être qui fait constamment ses efflorescences autour des choses ? Espaces symboliques, imaginaires, parfois fantasmatiques grâce auxquels nous nous révélons au monde tout comme ce dernier se confie à nous afin que nous en approchions l’éternel mystère. Peut-être, en réalité, afin d’entrer correctement dans l’œuvre, l’ordre nous était-il intimé de « conjurer la censure » qu’inconsciemment nous imposions à notre être en le cloîtrant dans de trop étroites limites ? Le visage de l’art ne peut être que liberté. Ceci nous le vivons souvent à défaut de le connaître ou de l’exprimer. Bien des phénomènes demeurent invisibles que les œuvres portent au-devant de nos regards éblouis. Savoir regarder est sans doute l’une des vertus dont les Existants doivent se parer afin de sortir de l’ombre. Regarder est une ivresse !

  

 

 

 

  

 

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Published by Blanc Seing
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