Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 octobre 2016 1 10 /10 /octobre /2016 09:14
Le bal des Solitaires.

« Lectrice de phéromones ».

Œuvre : André Maynet.

L’été a sonné de bonne heure cette année. De grandes vagues de chaleur venues de loin, des étangs qui brillent comme des miroirs, de la mer au dos étincelant de squale. Sous les coups de boutoir du soleil la garrigue s’étiole, pleure ses larmes de résine. Les grands pins maritimes sont tristes de n’avoir pas de fraîcheur, pas même la nuit qui cymbalise et se dilate aux confins du ciel. Nuits blanches. Eclairs de lumière. Orage qui ne viendra pas et tonne au loin, peut-être du côté de l’Espagne, derrière la crête mauve des montagnes, à l’horizon. Dans son cube de pierres aux fenêtres grillagées de moustiquaires, Adrien cherche le sommeil, se retourne sur le matelas de laine, puise sa respiration. La touffeur de l’air est si grande, une poix qui colle aux aisselles, une résille qui ceint les jambes, irradie du côté des reins où bouillonne la rumeur des étoiles. On ne dormira pas ce soir, pas plus qu’au cours des autres dérives nocturnes habitées du chant des pipistrelles. Une note si aiguë, si ténue qu’elle ne parle qu’aux oreilles de l’âme, ne susurre qu’auprès de l’esprit. Genre de vrille qui, longtemps fore le corps. En ressort-elle vraiment ? C’est ainsi, parfois certaines harmonies se logent dans le creux des poings, dans la lentille de l’ombilic, se dissimulent dans quelque repli de peau et alors cela fait son bruit de source, son long écoulement à l’abri des regards. Nulle résurgence qui dirait l’origine du bruit, donnerait le début d’une explication. Une plainte seulement, presque imperceptible, impalpable, sauf pour celui qui en est affecté depuis toujours, cet homme solitaire qui se confond avec le pays qui l’a vu naître. Cet homme qui se plierait dans son ombre si cette fusion était humainement possible. Toujours il a cherché cette trace infinitésimale à laisser sur le sol de poussière, cette empreinte à peine visible dont les chemins ne conservaient le souvenir qu’avec le flou qui sied aux choses évanescentes, le vol du colibri, la marche incertaine du mille-pattes, la fuite du héron sur le gris de l’eau, cette fumée.

Adrien ne se plaint pas de cette progression à pas de loups, sous la lame blafarde de la Lune. Car, souvent, l’insomnie l’amène du côté de la garrigue, là où poussent les oliviers tors, où brillent les touffes bleues des romarins, où s’étoilent les milles lézardes qui parcourent la glaise de leurs étiques nervures. Parfois il va s’asseoir, tout en haut de la vallée, dans l’anse de rochers qu’ici on nomme « L’arche perdue » tellement il faut parcourir de sentes, contourner de buttes de pierres, trébucher contre la marée des racines afin que s’ouvre l’horizon, que paraisse la voûte de calcaire blanc qui dispute sa teinte aux éclats tubéreux du ciel, ce bizarre mimétisme qui ceint tout de son étrangeté. Ciel de pierre. Terre de ciel. De la poche de sa veste il sort un paquet de tabac. Une liasse de feuilles. Le gris roule sous ses pouces jaunis, sous ses index pareils à des sarments de vigne. Le visage, soudain illuminé par la flamme du briquet, se colore à la manière d’une argile ancienne. Faisceau de rides se perdant quelque part, là-bas, dans la forêt de cheveux gris. Longue est la première goulée qui fait son trajet blanc le long du tube de la trachée. Une mince colonne traverse l’air, comme pour dire la présence, simple fanal adressé à la figure mutique du monde. Des heures ainsi, dans la position assise. L’air fraîchit mais pas assez pour gêner le grand corps rompu à toutes les sautes du temps, à toutes les humeurs atmosphériques si changeantes. Parfois un fin brouillard venu de la mer. Parfois l’air sec, pareil à la lame du couteau. Parfois les coups de fouet de la Tramontane et les feuilles qui s’élèvent à parte de vue.

Maintenant l’ombre commence son lent reflux. Loin, du côté des étangs, comme une harmonie qui viendrait annoncer aux Existants le bonheur de l’heure, le dépliement du corps après l’hibernation nocturne. Les premières coulées de lumière. D’abord ce corail qui ensanglante le ciel et ne semble jamais en finir. Puis les vagues de bleu. Profondes d’abord, marines, venant du fond, des abysses. Puis une clarté de topaze, cette eau qui inonde le ciel et donne aux yeux leur consistance de cristal. Alors les hommes sont beaux, les femmes radieuses. Un silence envahit toute la contrée, hésitation temporelle, puis surgissement du lieu de tous les lieux que pourraient habiter les oiseaux au plumage cendré, les araignées aux pattes invisibles, le chant immense de la terre. Bientôt l’air se défroisse. Bientôt juin stridule. La garrigue, partout s’enflamme, brille, crépite, vibre de la fuite de la couleuvre, se pare de la palpitation de la gorge bleue des lézards. Ce qu’Adrien aime, par-dessus tout, regarder le Bal des Solitaires. La danse des papillons. Mâles teintés de la lumière du pollen qu’ourle un liseré noir. Femelles pareilles à du talc avec le ventre verdâtre, couleur de feuille du tilleul. C’est comme un feu d’artifice, ce sont mille voltes gracieuses qui habillent l’air de leur troublante sarabande. Là, devant les yeux ébahis d’Adrien-le-Solitaire se déroule la parade nuptiale, le lent accouplement qui entraînera le cycle de la génération, l’étonnant phénomène de la survie de l’espèce. Il y a bien longtemps, dans un livre de sciences naturelles, l’homme a lu quelque chose dont le souvenir est resté gravé en lui. Cette chose portait un nom étrange, celui de « phéromone ». Il s’agissait d’une sorte de fluide invisible qu’émettait la femelle afin que, le mâle alerté, la fécondation pût avoir lieu qui perpétuerait le cycle éternel de la vie. Ce nom aussi étrange que beau, il l’avait gardé en lui, dans un coin secret et ne le ressortait qu’à la période où le phénomène avait lieu, manière d’immense et immémorial rituel qui traversait son corps avec la force d’un flux mystérieux. Lui le Solitaire que jamais n’avait atteint le fluide magique.

Alors, appuyé à l’un des piliers de l’Arche perdue, sous la chaleur qui monte insensiblement, au milieu de ce joyeux peuple batifolant, se laisse voir Celle qui donne lieu à toute cette euphorie, à cette ivresse. Elle, Lectrice de phéromones, elle productrice de la subtile fragrance qui inonde de vie le microcosme de la garrigue. Elle, cette déesse menue comme l’est la libellule ou bien le chant discret d’une comptine. Une à peine effusion parmi la toile grise de l’air. Elle est entièrement nue, à l’exception de bas discrets, d’un bonnet qui épouse sa tête comme si sa chevelure était ce simple souci de ressembler à une peau, à la chute d’un nuage léger. Au sommet de sa main droite, l’opalescence d’une goutte blanche, un poudroiement de subtile lumière, un amer pour dire la vanité des affaires du monde en regard de ce pur magnétisme, de cette affinité, de cette belle et inimitable complémentarité des principes masculin et féminin, courants pluriels qui en tissent l’osmose, pôles magnétiques fusionnels qui en réalisent l’incroyable unité. Comme si la Nature, en langage crypté, seulement accessible aux yeux des Eveillés, voulait manifester le prestige de l’être, le luxe d’habiter ici, sur ce coin de Terre, et d’y trouver l’âme-sœur, la seule par laquelle arriver à soi. A l’autre bout du globe, relié par un fil, un discret lumignon, une étoile perdue dans l’immense firmament. Là pour affirmer le dialogue nécessaire, la correspondance, le pas de deux dont l’humanité se pare souvent à défaut d’en percevoir la belle empreinte. Puis une étrange machine, sans doute l’équivalent de l’athanor alchimique, là où se déploie la belle alliance des contraires, où brille la pierre philosophale hissée dans le ballet des phéromones alors qu’a lieu cette chorégraphie des Solitaires qui, s’unissant, s’assurent d’une éternité, c’est-à-dire installent au-delà de leur présence, la grande et immuable geste du monde.

Alors, quand le jour décline, que les pêcheurs plient leurs filets à contre-jour des étangs, que les poulpes regagnent leur antre, que les lapins s’abritent derrière leurs touffes de serpolet, que les lumières commencent à s’allumer derrière les fenêtres habillées de moustiquaires, Adrien regagne le village. Lorsque la nuit s’installe, que les étoiles girent dans le ciel, lui le Solitaire est habité de songes qui peuplent sa tête comme la compagne qu’il aurait pu avoir mais dont il n’a pas su trouver le chemin. Un jour peut-être…

Partager cet article

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher