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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 07:41
D’une éthique du désir.

Principe d'un piège.

Tempera sur toile.

Œuvre : Douni Hou.

En guise de préambule.

Tout amour (et le désir qui le traverse nécessairement) doivent être envisagés dans une visée humaine, très humaine, la seule à même de reconduire à une hiérarchie des valeurs créées sur le mode d’une conscience réflexive. Car la relation qui en est le fondement, celle qu’un enfant entretient avec son jouet ou un individu avec son animal de compagnie, les échanges fussent-ils empreints d’une juste sympathie sont d’une autre nature que ceux qui s’instaurent d’homme à homme, qui constituent toute l’architecture d’un vivre ensemble. D’amour véritable il ne peut y avoir que dans la dimension anthropologique qui, attachant ensemble deux consciences, pose les affinités nécessaires et suffisantes afin qu’en émerge une beauté, seule assurance de constitution d’une éthique. Toute autre forme n’en réalise qu’une euphémisation qui peut prendre corps sous les prédicats d’intérêt, de dévouement, d’attention particulière, de disposition à, de recueil dans une des dimensions plurielles de l’altérité mais ne donnant jamais accès à la pure passion par laquelle le sentiment sublime peut naître d’une confluence sublime entre l’Amant et son Aimée. L’Amour est Ethique. L’Amour est Beauté. L’Amour est Amour. L’Amour est un Absolu ou bien il n’est pas.

Des formes plurielles et contradictoires du désir -

Entrer dans cette belle composition de Douni Hou suppose, au moins, que l’on emprunte trois voies différentes, sans doute éloignées dans un premier empan de la vision mais sémantiquement complémentaires comme si l’œuvre résultait de ce jeu croisé, de ce dialogue instituant toute une panoplie de questions et de réponses. Sans doute cette exigence d’une vue multiple de la toile peut paraître dépasser son objet puisque, en définitive, l’enjeu paraît en être, tout simplement, de démonter le dispositif d’un piège, tout comme l’on décrirait l’anatomie d’un rouage d’horlogerie. Mais il y a plus que cette visée somme toute optique et artisanale ne portant à l’interrogation du Voyeur que les subtilités d’un enchaînement de mouvements au terme desquels le renard se verra infliger le supplice que son envie, sa gourmandise, sans doute sa faim auront précipité dans la gueule d’un piège. Il n’en ressortira que cruellement blessé, si sa vie ne s’arrête à cette ultime tentative d’exister dans son animalité. En réalité, ce que cette dramaturgie met en lumière c’est rien de moins que le désir et la relation que nous entretenons avec lui puisque, aussi bien, mécanisme de projection oblige, c’est de nous dont il s’agit, les hommes, qui avançons sur cette planche dressée de l’envie, qui progressons sur cette pente dont nous pensons que nous devons la gravir de manière à ce que la plénitude de notre être enfin atteinte, nous puissions nous saisir de cette proie tant convoitée qui ne brille qu’à l’aune de notre propre incomplétude. Oui, incomplétude, manque, perte, vacuité, absence, dénuement, privation, la liste des prédicats pourrait s’auréoler encore de mille atours tant cette notion de vide creuse en nous la vrille d’un abîme. Nous sommes irrémédiablement des êtres du manque, des êtres déçus, évincés de la dyade primitive, des individus androgynes gardant la nostalgie de leur unité perdue, ce genre de paradis qui assemblait en un seul lieu les principes opposés mais nécessairement fusionnels de l’homme et de la femme, du mâle et de la femelle pour parler en termes de genèse de l’humain. Cette empreinte d’une possible autarcie, cette auréole sans pareille qui nous eût conduits au sein d’une royauté, d’une invincibilité comme si, de cet étrange pouvoir, eussent pu résulter la possibilité d’une éternité, le ressourcement sans fin, nos tensions internes se résolvant, au terme du processus, par la confluence des entités donnant acte à l’existence. Nous aurions été de simples protozoaires, des bactéries ou bien des algues se reproduisant par simple scissiparité, à partir d’eux-mêmes, genres de cosmos uniques, d’univers en miniature, spectacle total ivre de sa propre représentation. Ceci est certainement inscrit dans la densité ombreuse de notre imaginaire depuis des temps dont la mémoire est dépossédée mais non l’inconscient qui en subit l’archétype incandescent.

Donc, fondamentalement, nous sommes des territoires dont on a ôté une partie qui, toujours nous échappe, que nous essayons d’annexer sous la forme de l’amitié, de la rencontre, de l’amour, de la religion, de la création, du souvenir et de bien d’autres manières qui définissent notre singularité. Il s’agit toujours, en définitive, de SE trouver, de SE reconnaître comme une figure entière, tout comme l’antique « symbolon » des anciens Grecs, cet objet reconstitué par les deux partenaires (qui a donné naissance au terme de « symbole ») supposait, afin d’être reconnu et accompli, que leurs destinataires en assemblent les fragments, en général deux tessons de poterie qui signaient la rencontre et scellaient une amitié qu’une relation antérieure avait amenée au jour. Or, si le symbole peut être défini comme l’image visible (la colombe) de ce qui est invisible (le concept de paix), ramené au sujet qui nous occupe, il sera cet homme infiniment visible à la recherche de cet autre infiniment invisible, à savoir l’objet de son désir et même, sans doute, au terme d’une réduction aussi bien sémantique qu’ontologique, CE DESIR à l’état pur qui brille de l’éclat d’une gemme précieuse dans les veines noires d’un antique limon.

C’est bien sous cette forme tronquée que se présente la destinée humaine, sans doute la privation originaire de quelque possession (voyez le sein de la mère dont le pouce ou bien l’objet transitionnel hallucinent l’ancienne présence), voyez également cette hâte de l’humain de s’alimenter, de combler un vide, de chercher une partenaire à des fins d’accouplement, mais aussi, d’une façon plus contingente, cette furie consumériste qui déploie ses tentacules le long des avenues des villes, ce besoin grégaire (moules serrées sur leur bouchot) qui constitue les foules, les fascine, les inscrit dans l’illusion des fastes et des festivités, les presse les uns contre les autres afin que la peur ancestrale jugulée, aucun espace ne demeure vacant par où l’angoisse pourrait lancer ses mortels assauts. L’instinct grégaire n’est jamais que cela, la lutte à mort contre cet inconnu qui talonne et menace, la fabrication d’une pelote désirante si compacte qu’aucun ennemi ne pourra en venir à bout, gage d’immortalité dont toute existence est tissée à défaut d’en avoir une claire conscience.

Mais nous parlions de trois modes d’approche de cette image. Ils peuvent se décliner, selon nous, en trois moments de l’œuvre qui en constituent la trame, que les trois mots suivants résumeront : Fondu - Tension - Exactitude. Voyons en quoi ces approches peuvent se justifier, relativement au désir dont nous pensons qu’il est le lieu de convergence de cette toile.

Fondu -

Combien la traduction, par l’Artiste, de ce rouge désir est habile que des teintes unies dissimulent presque à la vue, comme si Maître Renard par l’odeur alléché se coulait à même le sol qui le soustrait au regard afin que, libéré d’une surveillance, il puisse fondre sur sa proie dont, bientôt, il sera le possesseur. Possession d’un extérieur qui n’attendait que de le combler, de porter son inanition à satiété. Le désir est donc cette énergie inaperçue par laquelle le nutriment qui le comble parvient à sa finalité, panser une plaie, en atténuer la douleur jusqu’à ce qu’un nouveau manque s’y substitue qui relance le mécanisme. Eternel retour du même qui façonne toute créature vivante comme cet acte obsessionnel qui s’inscrit en lui avec l’urgence de ce qui, faisant cruellement défaut, pourrait conduire aux portes mêmes de la mort. Seulement cette envie éminemment existentielle, cette turgescence inscrite dans les chairs, cette exigence ontologique ne peut, pour arriver à sa réalisation, qu’emprunter de modestes et inapparents atours. D’abord à des fins de stratégie. Surprendre sa proie suppose un minimum d’habileté. Ensuite dans le cadre d’une intention morale (dans l’expérience transposée à l’homme, bien évidemment) ; car le désir de nature profondément libidineuse ne saurait dévoiler son visage au plein jour. Aussi bien chez le Désirant que chez Celle, Celui qui focalisent cette étrange puissance, il y a comme une convention, une entente tacite qui fait de sa dissimulation la condition même de sa possibilité. Enigmatique relation, ambiguïté fondamentale qui place les protagonistes dans des relations bizarrement symétriques : désir de posséder, désir d’être possédé(e) comme si, de cette seule confrontation mortelle pouvait résulter la prétention à vivre. Le prédateur ne vit que de sa proie, laquelle ne saurait être sans celui qui la condamne à sa propre disparition. Immémorial ballet d’Eros et de Thanatos qui se joue en sourdine car sa révélation serait si insupportable que, de lui-même il s’effondrerait tout comme une figure aporétique ne saurait trouver de symbolisation qu’à ne pas en avoir.

Tension -

Si la fusion constitue le sol originaire dont le désir fait sa propre vêture, ceci ne saurait suffire à en assurer l’efficience. Car cette pulsion exacerbée, cette lame de ressort violemment comprimée ne peut actualiser son être qu’à affirmer, jusqu’à une manière de délire, cette tension qui le traverse comme la lame attend de sortir de son fourreau dans son jaillissement blanc. Si la fusion était la modestie même, le destin de lagune d’une forme substantivée, la tension en est la démesure verbale agissante, la force de catapulte, le tremblement tellurique. Car, si la lave superficielle paraît sommeiller, que l’air refroidit et ternit selon une croûte immobile, des fleuves ignés, des rutilances, des incandescences en parcourent le derme, en sillonnent la substance interne, geysers en puissance qui, bientôt parviendront au but qui les anime et en justifie l’existence. Alors, puisque cette tension est réelle, physique, organique, il faut nécessairement qu’elle se laisse apercevoir comme cette ligne corporelle turgescente qui, du bout de la queue jusqu’à la pointe du museau, fait de Maître Renard cette sculpture désirante, cette trémulation, cette impatience que tient en émoi, que cloue à l’arrêt cette proie qui le défie et le nargue, cet autre que lui qui est un combattant, un assaillant, un étranger hostile dont il veut faire son bien, dont la finalité est de se fondre avec celui qui l’hallucine (tout comme l’était le sein maternel pour le tout jeune enfant en attente de l’introjecter), de passer de cette dualité à cette unité, force résolutive de la tension initiale que conclut l’acte même qui en constitue le tremplin. Alors seulement survient l’apaisement. De la proie qui, dans sa disparition, trouve sa liberté. Du prédateur qui, dans sa possession, se dote d’une autonomie, au moins temporaire, dont jusqu’alors il avait à souffrir.

Exactitude -

Si l’impression de fondu était la base sur laquelle édifier le trouble, l’astigmatisme du désir, la mise en tension de la posture féline jouait en tant que contrepoint, se donnait à voir comme dialectique s’instaurant entre l’attente et la résolution du conflit. De ceci résulte une exactitude dont l’habile composition est le point d’arrivée. Or il n’y avait, semble-t-il, d’autre alternative que cette belle perspective géométrique afin de rendre visible les contradictions internes, non seulement de l’œuvre, mais de cela qui y est représenté, à savoir ce difficile équilibre entre la vie et la mort dont le désir constitue l’enjeu, résille infiniment serrée trouvant son accomplissement au moment où les mailles se distendent, instituant une aire de jeu, condition de toute liberté. L’imprécision du trait, l’hésitation à s’affirmer en tant que dessin lisible eut compromis la diffusion du message sous-tendant l’image. Le désir est de nature si instamment existentielle, si puissamment inscrit dans l’essence des choses qu’il se donne à comprendre à la façon d’un implacable mouvement d’horlogerie, d’une logique d’emboîtement des rouages, d’une succession de cliquets, de pignons, d’oscillations de balanciers concourant tous à une entreprise commune, diabolique dans son intention, arc-boutée dans ses desseins funestes au point de métamorphoser le réel et de lui faire subir une violence par laquelle il résout ses constantes dysharmonies. Être désirant. Être désiré(e), tout ceci a valeur égale puisque l’un ne saurait aller sans l’autre. Puisque leur sort est commun, lié par une destinée qui ne peut que les confondre avant que ne s’institue un temps nouveau, de nouvelles postures existentielles.

Les cibles du désir humain -

Bien évidemment, aborder les rives du désir par Maître Renard interposé ne saurait suffire à combler notre attente. Il faut plus. Il faut la mesure humaine afin que nous entendions cette notion d’une façon qui nous est propre, qui nous traverse, tout comme elle tétanise l’animal. Mais l’homme, cet animal doué de raison porte en lui d’autres exigences que de laisser croître le flux d’une marée interne sans en comprendre les réels enjeux. Être homme c’est comprendre. Être homme c’est produire du sens. A partir de la Nature, du semblable, du sentiment, de l’intellection, de la sensation pure, ou du moins du caractère détaché qu’elle propose alors que dans l’être tout est lié, aussi bien le massif corporel que le tellurisme qui l’agite constamment, aussi bien les déclinaisons morales dont il constitue le support le plus visible. Mais prenons des exemples afin que le désir mis en scène sous des situations diverses nous dévoile son visage et nous parle ce langage dont nous ne saisissons pas, la plupart du temps, les messages cryptés. Ainsi, nous prendrons comme situations désirantes trois postures vis-à-vis de l’objet, de l’animal, de l’homme. Seules ces perceptions croisées nous permettront d’y voir plus clair dans le domaine d’une approche autant éthique qu’esthétique.

La définition - Préalablement à une interrogation qui portera essentiellement sur le couple esthétique/éthique, une définition de ces deux termes est à donner avec autant de précision que de simplicité. Nous les empruntons à Wikipédia :

« Le mot esthétique est dérivé du grec αίσθησιs / aisthesis signifiant beauté/sensation. L'esthétique définit étymologiquement la science du sensible ».

« L’éthique (du grec ethos « caractère, coutume, mœurs » est une discipline philosophique portant sur les jugements de valeur. L'éthique se définit telle une réflexion fondamentale sur laquelle la morale établira ses normes, ses limites et ses devoirs ».

Il s’agira donc de réfléchir sur l’essence réciproque de la sensation et de la morale.

L’objet - Observons un enfant jouer avec une poupée de chiffon ou bien avec un train miniature. La relation à l’objet est directe. Le jouet est l’artifice par lequel accéder immédiatement à un plaisir qui se renouvèlera indéfiniment tout le temps que l’ennui ne se manifestera pas, lequel viendrait saper les fondements mêmes du jeu. Car il s’agit d’une pure relation d’autorité, de l’exercice d’une toute puissance, parfois même d’une forme de tyrannie tant le petit joueur veut une réponse sans délai à ce qui le travaille de l’intérieur, à savoir une sourde angoisse liée à la perte de l’objet primaire que constitue la mère. Toujours cette référence incontournable, toujours cette relation au sol originaire dont le nourrisson vécut l’existence en termes de symbiose, de dyade, de territoire commun dont l’exil constitue la plus dure punition qui se puisse imaginer. La demande de l’enfant en direction de son jouet est donc l’institution sans médiation d’une plénitude destinée à oblitérer un manque douloureux. Il y a urgence à posséder sauf à être dépossédé de soi, à perdre le fil existentiel. Entre l’objet visé et celui qui le vise, nulle distance qui permettrait l’installation d’une réflexion, l’effusion d’un sentiment, la tempérance d’une émotion. C’est comme si le jouet était une partie détachée de soi, mais une partie inerte, sans vie à proprement parler, genre de fragment réifié avec lequel on n’entretient guère de relation qu’utilitaire, à titre de réminiscence lointaine, telle celle que l’on peut avoir avec ce vêtement ancien, cette parure, ce colifichet dont on joua jadis mais qui, dans l’instant qui nous occupe, est totalement dévitalisé, dont cependant nous ne nous séparons pas pour des raisons de simple propriété. C’est un droit à défendre, une simple posture égotique, une faveur d’ayant-droit, une liaison à ce qui fut et demeure donc identique à une enclave dont nous ne tirons aucun bénéfice, dont pourtant nous avons du mal à nous détacher, à faire le deuil. Etrange possession totalement exogène qui ne vit qu’au titre de la sensation pure (donc de l’esthétique) à défaut d’entraîner une position morale par laquelle la valoriser et la réintégrer dans son propre vécu. Le jouet est passif, sans douleur, sans mémoire, manière de plasticité informe dont nous ne percevons qu’un aspect fonctionnel, circonstancié, sorte de brique égarée d’une architecture en voie de constitution. Et le détachement du jouet est d’autant plus visible que l’enfant s’en détourne au profit de toute nouveauté, une babiole jusque là inaperçue ou un exercice avec son propre corps, ce dont le jeune enfant est friand dans sa posture autocentrée. Ici l’éthique est loin puisque l’objet est sans valeur constitutive d’un sens autre que celui d’occuper une fonction que nous pourrions qualifier de motrice ou bien d’artisanale, artefact interchangeable jouant à titre de complétude transitoire. Si l’on retire brusquement le support de son jeu, l’enfant certes se révolte mais non pour une raison morale comme si son jouet pouvait être malheureux ou bien éprouver quelque impression désagréable, mais au simple motif que cette entité fait partie de lui, qu’elle le dépossède d’un avoir et y installe, à la place, le motif d’une peur.

L’animal -

Combien est différente la vision qui met en scène la relation d’un maître à son animal de compagnie. Ici, le mot qu’il est nécessaire d’accentuer est celui de compagnie. Il contient en germe tout ce qui peut différencier l’attitude d’autonomie de l’enfant par rapport à son jouet à celle d’une personne cheminant de conserve avec ce compagnon devenu inséparable à force de connivences, de rencontres, d’expériences éprouvées en commun. Complicité du repas offert au chien ou au chat. Reconnaissance mutuelle dans un geste qui lie l’un à l’autre sans que s’aperçoive vraiment celui qui en est le plus évident bénéficiaire, de l’animal, de celui qui s’en occupe et le protège. Mais ce sentiment de protection est réciproque. Combien l’être de l’homme est assuré d’une bonne garde sous l’œil attentif du saint-bernard ou bien du lévrier fidèle. Combien l’animal domestique tire de bienfaits de sa proximité de la présence humaine. Certes la relation n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît. Opportunisme du chien qui, sans la présence de l’ami, ne parviendrait même pas à assurer sa pitance. Réaction de prestance du maître dont l’ego s’amplifie de la gloire de celui qui lui est inconditionné, fût-il bâtard ou bien de race avec pedigree et robe lustrée. Aucune rencontre ne s’exonère de cette face ambivalente par laquelle l’un tire de l’autre quelque élément d’une vanité ou bien l’assurance d’être pris en garde, l’orage menaçât-il ou la famine sévît-elle. C’est ainsi, l’existence suppose le partage, la communauté, le soutien. Rien ne sert de s’en plaindre ou d’en porter témoignage comme d’une faveur insigne. Le destin qui nous est alloué excède toujours celui que nous sommes en notre singularité, puisque, aussi bien l’autre nous crée, à commencer par nos géniteurs qui ont tracé sur la page vierge le signe que nous sommes, que nous tendons au monde, tout comme le monde reflète en miroir cette tremblante image de notre identité. Mais il faut revenir à l’enfant, au jouet qu’il place au centre de son univers à la manière d’un nutriment si indispensable que l’en priver reviendrait à le destituer d’une partie de soi. La liaison est si forte, la présence physique de l’objet si prégnante, la sensation qui s’en dégage si pure que nous pourrions aisément les envisager sous l’angle d’un métabolisme basal, d’une mécanique anatomo-physiologique comme si existait un simple transfert de matière à matière, c'est-à-dire l’instauration d’un lexique si primitif qu’aucune coloration émotive ne s’y inscrirait, aucun sentiment ne s’en dégagerait, genre de pré-instance de ce qui plus tard s’initiera sous les espèces de l’affectivité, de la joie plénière que suppose la présence de toute altérité. Afin qu’il y ait surgissement de l’amitié, naissance de l’amour, un écart est nécessaire, un jeu est obligatoire qui différencie les protagonistes, les mette en demande réciproque sous la lumière d’un désir teinté de reconnaissance, empreint de gestes d’oblativité où déjà se profile l’horizon d’une projection spirituelle. On ne peut bien désirer l’autre qu’à s’assurer de son âme, à en saisir la valeur intrinsèque, à en faire surgir la dimension morale. La relation de l’homme à son animal est déjà placée sous le sceau d’une reconnaissance mutuelle. Là où l’enfant ne manifestait d’intérêt que profondément enraciné dans un égocentrisme foncier, le maître, l’animal, chacun à sa manière bâtit l’édifice commun dans lequel poser aussi bien les valeurs relatives, la reconnaissance, la tempérance, l’acte juste, la rétribution d’un don, la quête déjà désintéressée, la gratification nécessaire, l’attitude conciliante, la juste tempérance, le bien à prodiguer, le retour à en espérer. Dès lors l’objet inerte, désincarné, déshumanisé dont l’enfant faisait le centre de son caprice, pantin destiné à recevoir toutes les offenses, à subir les blessures diverses, à éprouver les pires châtiments, les plus incroyables mutilations, voici qu’ici, entre l’homme et l’animal s’instaure la confiance, se posent les conditions d’une vérité seule à même d’en garantir l’épanouissement duel. Car il en va des êtres des deux participants afin que chacun, placé au centre des préoccupations de l’autre, un bénéfice pût en être tiré, un rayonnement assuré de l’ordre d’une augmentation de leur singulière présence. L’objet que vise le maître n’est plus chose atone dépourvue de sensibilité, l’objet est conscientisé, doué de pouvoirs, assuré de finalités, capable d’émettre quelque projet le portant au-devant de lui. On est passé de la sensation pure au sentiment comme si la sphère esthétique de la sensation étroite et contingente subissait quelque reflux au profit d’une dimension pré-éthique commençant à poser les fondements de l’étape suivante : le désir entre figures humaines comme la plus haute signification pour l’espèce qui en jouit et parfois en oublie même l’inimitable luxe.

L’humain -

La relation inter humaine dans laquelle le désir occupe une place centrale se positionne, d’une manière quasi absolue, dans le haut de l’édifice existentiel. Comme si aucune comparaison ne pouvait s’établir relativement à la liaison enfant/objet ou bien même personne/animal. Ici l’on sent bien que nous sommes passés à une autre catégorie ontologique où les enjeux s’établissent entre deux dasein, deux consciences humaines, deux projets engageant la présence d’une liberté des deux partenaires. Si, jusqu’alors, les impressions éprouvées par rapport à la triade objet/animal/enfant pouvaient se contenter de positions et de d’estimations relatives, la visée entièrement humaine vise l’absolu et s’exonère nécessairement des contingences de tous ordres afin que se déploie la profondeur du jugement et qu’apparaisse l’éthique en remplacement du seul motif esthétique. Si la position réflexive de l’observateur s’installait avec justesse quant à l’appréciation de l’essence du désir dans les trois cas de figure évoqués précédemment, voici quelles conclusions pourraient en être tirées sans peine et ceci non seulement en raison d’un pur paradigme de la connaissance, mais tout simplement en égard à l’empirie dont tout sujet est dépositaire dont il tire constamment des leçons, dont il élabore des points de vue, ces derniers fussent-ils confiés au silence.

Postures relatives au désir projeté sur l’objet, l’animal, l’homme - (Essai de tableau synthétique) :

D’une éthique du désir.

Ici vient se placer un point de vue subjectif en tant que manière singulière d’éprouver le monde. Par définition il ne saurait refléter que l’une des multiples visions dont la complexité du désir peut se vêtir symboliquement afin d’apparaître selon l’une de ses perspectives. Toujours surgit la difficulté originelle du langage à traduire en signes ce qui existe charnellement, sentimentalement et se donne au travers de ressentis aussi variés que vastes et difficiles à saisir en essence. Plus on se propose d’investir la psyché humaine, plus on essaie de cerner l’inclination d’un sentiment ou à faire surgir une ombre venue de l’inconscient, plus la scène recule dont la toile de fond se confond avec le tissu même de notre vécu, ce mode d’être sans distance qui s’éclipse constamment et menace de disparaître. Il en est ainsi que la texture de nos expériences, la trame de nos souvenirs se dissout toujours à même sa profération et les assauts de la raison n’y peuvent rien changer. Il y a un domaine se constituant, à l’évidence en bastion que défendent vigoureusement de lourdes barbacanes. Si l’on peut aisément décrire la phase expérimentale d’un processus physique, par exemple la rencontre de deux solides et les métamorphoses induites par leur contact, combien la prouesse devient aussi patente que périlleuse qui consiste à vouloir se donner comme des sondeurs d’âmes. Comment s’approprier le désir d’un autre, autrement que par une illusion qui se dissout à mesure qu’elle s’édifie ? Comment comprendre le bouleversement d’un Proust lorsque le processus de la réminiscence lui livre soudainement la pépite brute d’un désir enseveli dans la mémoire qui resurgit à la conscience avec la force d’une marée d’équinoxe qui menace de tout détruire sur son passage ?

Hiérarchie ontologique : de l’objet à l’homme.

D’une éthique du désir.

1) Relation de l’homme au jouet.

Caractéristiques de l’objet : inerte, désincarné, déshumanisé.

Visée humaine : exogène par rapport à l’objet. (objectalisation).

Cible : sensation.

Essence : esthétique pure sans considération éthique.

2) Relation de l’homme à l’animal.

Caractéristiques de l’objet : manifestation de l’ordre de la sympathie.

Visée humaine : mésogène (intermédiaire) par rapport à l’objet. (conscientisation).

Cible : relation.

Essence : Partiellement esthétique, pré-éthique.

3) Relation de l’homme à l’homme.

Caractéristiques de l’objet : doué de conscience, d’affectivité, de sensibilité.

Visée humaine : totalement endogène par rapport à l’objet. (essentialisation).

Cible : participation.

Essence : éthique pure liée à une considération esthétique.

Vers l’amour humainement réalisé.

Dans la toile de Douni Hou transparaissent, à la fois, l’objet-piège, le désir-animal et, inévitablement, puisque c’est NOUS qui regardons, le désir-humain qui s’accorde à ces désirs particuliers et les synthétise en une sensation-idée globalisante. La sphère de l’art est ce puissant médiateur qui nous place au contact vibrant des choses et nous met en demeure d’en comprendre le sens. L’oeuvre, en tant que cet objet doué d’espace ne cesse de nous interroger, non seulement par le contenu qu’elle délimite, mais aussi par la périphérie qu’elle suppose, là où dorment quantité de connotations en réserve. Ce renard n’est pas simplement une proposition plastique qui échouerait à transgresser ses propres limites. Dès l’instant où le regard aborde à ses rivages signifiants, il ne s’agit, pour le Voyeur, de se confier à un référent (le renard réel) qui pourrait en justifier la figure peinte à l’aune de sa présentation uniquement esthétique. C’est toujours bien au-delà que nous porte le dessein de l’Artiste, vers ce signifié (l’éthique) qui en sous-tend la trame, tout comme la nuit attend le jour afin d’être fécondée et révélée à la mesure de son obscurité même.

L’esthétique est le plus haut degré de la beauté. C’est pour cette raison que son approche nécessite la mise en œuvre d’une hiérarchie ontologique. Si l’objet peut être intéressant, l’animal ravissant, l’homme est précieux en raison de la conscience qu’il a de son existence même et de la présence des autres. Jamais l’homme n’est séparé. Il vit auprès du rocher, de l’arbre, dans sa maison, il cohabite avec son chien fidèle, il partage la traversée de l’Amante heureuse, enfin il longe tout ce qui fait SENS. L’éthique en est l’accomplissement. C’est pourquoi non seulement nous la demandons, mais elle s’impose à nous avec la nécessité des choses qui confieraient notre sort au néant si jamais elles se manifestaient. Merci Douni de poser pour nous, éternels chercheurs d’absolu, ces énigmes picturales qui nous tiennent d’autant plus en haleine qu’au travers d’une belle dimension esthétique se laisse aisément deviner cette interrogation métaphysique sans laquelle nous errerions indéfiniment, sans but, identiques à des boussoles privées de leur Nord.

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