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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 09:42
« Que philosopher…

« La mort d'une moule ».

Œuvre : Douni Hou.

..., c’est apprendre à mourir ».

Michel de Montaigne – Les Essais.

Donc cette citation de Montaigne pour nervurer le texte qui va suivre et lui donner une assise, un fondement à partir duquel tâcher de comprendre l’incompréhensible, à savoir la mort dans son incontournable réalité. Car, si l’on peut disserter à l’infini sur la finitude de l’homme (voir les très belles pages du philosophe Heidegger à ce sujet), ce geste de la pensée ne saurait se prolonger en direction de la mort réelle sans soulever une incoercible nausée qui s’illustre sous la forme d’une impossibilité de l’aborder, sauf à simplement méditer à son sujet. Le réel est fait de telle manière qu’il comporte, à l’intérieur même de ses propres limites, la possibilité d’être envisagé comme une suite d’événements auxquels trouver, toujours, une signification plausible, fût-elle de l’ordre de la joie, de la tristesse ou bien de la plénitude. Cependant son terme ultime, la mort, ne peut plus être vécu comme un fait ordinaire puisque, lorsqu’elle survient, nous sommes absents au monde et aux choses dont il est tissé habituellement. Nous sommes hors jeu, dans l’incapacité de juger l’acte qui nous détruit et nous reconduit au Néant. Pour cette raison de l’impossible prise en main de notre destin mortel jusqu’à sa réalisation dernière, Montaigne nous invite à dépasser l’inéluctable, à chasser de notre esprit ce nuage délétère qui ne peut qu’assombrir notre horizon et nous faire sombrer dans le plus étrange des pessimismes qui soit. Il faut donc se résoudre à « apprendre à mourir », seule attitude qui, nous affranchissant de ce qui se constitue comme aliénation absolue, nous ôterait toute liberté, nous reconduirait au seuil d’une aporie indépassable, telle celle qui s’applique à l’animal incapable de penser sa propre mort. Dépasser cette dernière c’est, paradoxalement, chasser de sa pensée cette préoccupation, devenir aussi insensible précisément que peut l’être l’animal, la pierre, c'est-à-dire constituer la mort en tant qu’objet inatteignable se situant au-delà du paysage ordinaire de notre vision. Et si Montaigne cherche à sauver l’homme de son désespoir, c’est en raison même d’une attitude philosophique dont il fera son quotidien : « C’est une perfection absolue et pour ainsi dire divine que de savoir jouir de son être », or l’on ne saurait inclure dans l’être ce qui, par essence, est du non-être, la mort qui s’en exonère par principe et ne devient qu’une hypothèse dont jamais nous ne validerons la pertinence.

Mais, maintenant, il nous faut nous placer dans la perspective de cette œuvre aussi étrange que belle de Douni Hou, dont le titre, « La mort d'une moule », n’est pas sans nous interroger. Nous parlions, à l’instant, de cette mort animale inatteignable par le concept, manière de somptueux présent de la Nature, jamais une moule ne pouvant se projeter au-delà de son présent aussi têtu que clos sur lui-même. Alors, évoquant cette extrême solitude ontologique d’une coquille embarquée dans sa propre « déréliction » (à la vérité un non-sens puisque toute déréliction est consciente de sa propre condition absurde), combien il nous est indispensable de connaître, par simple souci d’homologie, cette très curieuse et confondante mort d’une mouche dont Marguerite Duras, dans « Ecrire » fait l’un de ses thèmes de recherche, ombre funeste traversant l’œuvre à la manière d’un leitmotiv, d’une récurrente obsession qui alimente en filigrane la tension à l’œuvre dans toute écriture et, partant, dans tout essai de profération sur le plan de l’art.

« Oui. C’est ça, cette mort de la mouche, c’est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire ».

Le génie de l’écrivain c’est cela, faire de l’incommensurable (la mort en tant qu’absolu), de l’incommunicable, le lieu même d’une écriture. Aborder ce qui ne peut l’être, la disparition d’un sens ultime, par le biais d’un acte transcendant ce à quoi il se rapporte. La mouche qu’écrit Duras devient par le déplacement de la littérature objet littéraire sur lequel disserter dans la distance qu’autorisent les mots. Le signifiant déposé sur la feuille de papier existe avec la nécessité même qu’il y a à témoigner de ce signifié qu’on n’atteindrait jamais qu’au terme de sa propre effectivité existentielle. Donc de sa propre biffure, de son exil de toute compréhension. C’est essentiellement la mission de toute œuvre d’art que de poser des symboles, d’inscrire des signes que la vie ne fait qu’effleurer à défaut de pouvoir en réaliser la monstration et les porter au-devant de notre présence autrement que par un genre de subterfuge, d’illusion. L’indicible que le langage soumet à notre entendement comme si, par sa médiation, nous pouvions en prendre acte comme d’un fait parmi d’autres, d’une possibilité d’actualisation. Si tant d’oeuvres nous interrogent avec une telle acuité, c’est qu’elles nous mettent en demeure de saisir cet insaisissable que, le plus souvent, nous désignons du terme de « métaphysique », cet en-dehors d’une matérialité qui nous constitue et nous met en échec dès lors que nous ne disposons plus des outils adéquats à son appréhension.

La mort enlacée, tressée à même l’écriture haletante de Duras dans Ecrire. La mort comme substance même des mots. Car ce qu’on ne peut vivre dans sa chair qu’au prix d’une insoutenable douleur, il faut le dire par le texte, la phrase, le faire sourdre du tissu même des mots. Ainsi chacun d’eux lancé dans l’espace devient le lieu d’une souffrance mise à jour, d’une tragédie devenue enfin supportable, d’un essai d’exorciser ce qui, de la vie, a fait le foyer d’une illisible avancée parmi les traces et les errements de son propre destin. La mort de la mouche porte en abyme d’autres morts, d’autres disparitions qui résonnent comme autant de brisures de son sentiment d’exister : l’aviateur anglais disparu à l’âge de vingt ans, le petit frère mort pendant la guerre du Japon, ce bébé qu’on a perdu, qui hante la mémoire et s’inscrit à la manière d’ineffaçables stigmates dont l’écriture portera la trace, fera resurgir l’insoutenable parcours.

Là où surgit l’œuvre d’art, n’y aurait-il pas seulement résurgence d’une souffrance enfouie dans le cheminement de l’expérience humaine ? C’est ce que semble nous dire JMG Le Clézio dans sa préface de Haï :

« Tahu Sa, Beka, Kakwahaï. Ces trois étapes qui arrachent l’homme indien à la maladie et à la mort, seraient-ce celles-là mêmes qui jalonnent le sentier de toute création : Initiation, Chant, Exorcisme ? Un jour, on saura peut-être qu’il n’y avait pas d’art, mais seulement de la médecine ».

Or, s’il y a médecine, c’est qu’il y a maladie, c’est que, tout au bout de la logique abrupte du vivant il y a sa négation, la mort réelle qui accomplit la finitude en sa demeure anatomo-physiologique, en sa dernière corruption qui, jamais, n’autorise l’éternel retour si ce n’est dans la croyance mythique d’une palingénésie. Il faut donc se disposer à mourir et, provisoirement, dans le miroir de la littérature, dans celui de la peinture ou bien dans les harmoniques de la musique, scansions temporelles qui sont comme les battements d’un cœur universel soumis au rythme indépassable de l’entropie. Alors comment ne pas deviner, dans cette écriture cernée d’une profonde vérité, tout ce que le drame humain recèle d’insupportables affirmations ? De dérives hauturières qui nous portent loin de nous vers d’illisibles contrées ? Nous en connaissons la légende. Nous en supposons l’utopique réalité. Mais jamais nous n’en soutenons le regard de braise qui nous reconduit à une interrogation qui ne trouve jamais de réponse puisque l’abîme est sans fond dans lequel se perd toute parole. Voici comment l’intolérable s’écrit pour l’auteur de « L’amant » à propos du jeune aviateur anglais :

« Le plus difficile à supporter c’est le visage détruit, la peau, les yeux arrachés. Les yeux vidés de la vue, sans plus de regard. Fixes. Tournés vers plus rien ».

« Et tandis que lui ne voit plus, elle est assaillie de visions qui sont autant de variations sur l’insupportable :

Je vois les lieux liés les uns aux autres (…)

Je le voyais partout, l’enfant mort (…)

Je te vois encore : toi. L’Enfant même ».

On ne saurait aller plus loin dans la description de l’indescriptible que la littérature pose devant nos yeux, peut-être afin d’exorciser, de faire sortir de la faille, l’espace d’un instant, l’éclair d’une rapide phrase, de quelques points de suspension ce qui, par nature, ne peut qu’être dissimulé, ôté à la visée de la conscience, soustrait au scalpel de la lucidité. Car aucun regard humain ne pourrait se confronter à ceci qui ne peut être soutenu qu’à procéder à sa propre extinction. Combien l’habileté de Marguerite Duras est parfaite qui, de la mort presque inapparente d’une mouche, nous conduit à d’autres morts qui prennent valeur universelle en tant que la mort de l’Homme, de son destin soumis à la biffure en croix.

Le propos de Douni Hou s’inspire d’une rhétorique semblable, laquelle convoque un chœur de Pleureuses sobrement vêtues du noir du deuil, le voile de mouchoirs blancs soustrayant à nos yeux les quatre visages éplorés. Comme si la douleur était si vive, qu’elle n’autoriserait nulle vue à la confronter. Ne voir la mort qu’au travers d’un déluge de larmes, d’un voilement de la face, d’une cécité absolue. Quant à la substitution de la mouche durassienne par cet inoffensif coquillage bâillant sa douleur infinie, voici qu’un nouveau palier est franchi dans le degré de l’enfermement. Car, si la mouche semblait pouvoir être affectée d’un certain degré d’autonomie, voler librement dans l’espace, faire ses mille voltes insouciantes et fantaisistes, à la rigueur choisir le lieu et l’heure de sa propre mort (la seule liberté), la moule, elle, toujours fixée à son bouchot ne saurait en aucune façon échapper à cette vie végétative qui, par avance, la condamne à ne connaître que la proximité des abysses, les eaux glauques d’une constante aliénation, les balancements de l’onde qui ne sont jamais ceux qu’elle commet mais qui sont décidés à sa place afin de dire les premiers coups de boutoir de la mort. De l’hypothétique mouche à la moule hallucinée, il y a la même distance que celle qui sépare le libre arbitre de l’aliénation qui s’affirme tel son contraire. Certes leur sort est commun mais sur le strict plan symbolique, la moule est doublement condamnée, d’abord en raison même de son essence occluse, ensuite par sa mort qui confirme la totale vacuité de son destin. Le dénuement est si total chez l’être empêtré dans les rets d’une condamnation par avance, qu’il pourrait s’envisager à la mesure de la pierre « sans monde », seule promesse de délitement, avenir de sable et de poussière. Bien évidemment, il ne s’agit ici que de postures théoriques et de modèles de compréhension afin que quelque chose comme une faible lueur vienne éclairer l’ombre dense du non-savoir.

Le traitement de la peinture est si habile que la moule privée de vie est dans la posture d’une vraie « nature morte » au sens strict du terme et cette nature est affectée de si piètre considération par ses possibles Voyeurs que ceux-ci occultent leur regard comme pour un redoublement de la disparition. Qu’advient-il, en effet, de ce qui, soustrait à toute vision humaine, se réfugie dans un anonymat, une perte si profonde du sens, que nous penserions que ceci n’a jamais existé vraiment ? On touche là les bas-fonds de ce qu’on pourrait nommer «le non-être absolu », une main recourbée et rigide, sépulcrale, comme touchée elle-même par le rayon de la mort, une autre main et un avant-bras posés sur la chair formolée et blême, cadavérique d’une table identique à celle des salles de dissection. Il s’en faudrait de peu que nous ne nous retrouvions dans la « Leçon d’anatomie du Docteur Tulp » de Rembrandt, mais avec une impression dramatique décuplée par le concert des Pleureuses, l’effacement de leurs visages, la mort ramenée à sa configuration la plus étrange qui se puisse imaginer, cette coquille promesse d’abondance, cette conque d’ordinaire promise à éblouir les palais de sa subtile fragrance alors qu’elle ne se résume plus qu’à ce dépouillement sans nom, à cette aphasie définitive dont plus rien, jamais, ne s’élèvera comme si, pour une fois, le Néant lui-même avait pu se doter d’une forme visible.

Merci, Douni Hou, de nous doter de cette grille de lecture de l’invisible. Nous ne serons donc, un jour, que des coquilles vides en attente de ne plus jamais être connues. Ici est notre essence par laquelle « philosopher, c’est apprendre à mourir » !

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