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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 07:10
Être à soi dans le ton fondamental.

« Tendre – semer 26 ».

Photographie : Adèle Nègre.

« C’est votre façon inconsciente de corporer qui est en jeu, votre présence jusqu’en vos absences. Votre manière de celluler, de sanguer, de chromosomer, de respirer, de digérer, de résonner, d’écouter, de dormir, de rire, de reculer, d’avancer, de hocher, de regarder, de parler, d’écrire, de remuer, de ne pas bouger, de rêver. […]Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite [les autres] au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

Philippe Sollers. Un vrai roman – Mémoires.

Comment placer, à l’épigraphe de cet article, une autre citation que celle du très brillant Philippe Sollers dans son livre « Un vrai roman » ? Il y a parfois des rencontres entre des images et des textes qui tiennent, en une certaine manière, du prodige. Puissance des affinités qui, en convergeant, fusionnent en un sens qui les déborde et les porte « plus loin que vous », (plus loin qu’elles) dans une signification qui les rive à demeure et les accomplit comme la plus exacte des réalités qui soit, cette singularité qui vous fait vous sustenter « comme une pierre se soutiendrait dans l’espace » selon la belle formule claudélienne. Oui, ceci est mystérieux, ceci transcende la parution sensible de tout individu en la projetant sur l’arc incandescent de l’intelligible, de l’idée pure en tant qu’elle dit en invisible ceci qui passe à travers vous et vous donne un monde. Un monde, autrement dit un cosmos dont votre style est la mise en ordre, la couleur locale la meilleure façon de vous révéler aux yeux des autres tout en demeurant dans la réserve, dans ce pli d’obscurité, cette interrogation qui n’est que votre propre parole parmi les rumeurs de l’exister. Sans doute n’est-on accessible à l’altérité qu’à l’aune de cette lisibilité illisible, ce ton fondamental dont, seul, seule, vous êtes porteur, qui est votre marque, l’empreinte que vous apposez sur le bloc de cire du paraître avec l’urgence d’un phénomène à rendre présent en l’occultant, selon un processus oxymorique qui, disant sa prégnance, en révèle le caractère aussi précieux qu’incommunicable. Dit-on la couleur de ses yeux ? Révèle-ton la teinte mélancolique de son âme ? Trace-t-on les contours de ses propres émotions ? Esquisse-t-on le lavis de sa sensibilité ? Expose-t-on au plein jour la pliure de la grâce, là tout au fond du corps, que ferme la graine originelle de l’ombilic ?

Ce ton fondamental dont l’écrivain nous fait l’offrande tel un paradigme d’une connaissance du secret que nous sommes en essence, à savoir un inatteignable, un imprédicable, une forme sans contours, ce ton sourd cependant de nos mains, de nos gestes, de l’ambiguïté de notre sourire, d’un balancement de hanche, de l’irisation d’un regard, d’un trouble passager devant l’aimée ou bien du vertige né de la rencontre avec l’oeuvre d’art ; ce ton s’élève de lui-même telle une brume dont la lagune serait donatrice à même sa propre respiration. Ce ton, nous ne pouvons ni le dissimuler, ni l’annuler, ni le modifier en quoi que ce soit puisqu’il nervure notre être, bâtit notre propre pierre angulaire et transparaît jusqu’en notre langage, nos mots, nos tournures qui sont la Babel selon laquelle nous nous disons en tant que parole, nous livrons dans l’efflorescence du poème. En un mot, il est notre apparence la plus vraie, il est notre incontournable donation esthétique, le jeu phénoménal auquel ceux qui nous font face se heurtent, s’agacent, se désespèrent de nous connaître en même temps que leur vision fascinée s’ourle de vertige, s’auréole de questions qui n’ont de réponse qu’un éternel silence.

C’est ce même et mystérieux ton fondamental qu’Adèle Nègre fait naître en filigrane dans l’unité, l’harmonie d’une teinte dont nous percevons bien qu’elle est sous-tendue par une inclination particulière de l’âme, animée d’une force originaire comme si s’abreuver à cette source couleur de terre et de feuille morte était pure nécessité de se dire face au visible, dans l’arcane complexe des choses mondaines. De tel ou telle l’on dira le bleu des intentions, le noir du désespoir, le jaune du rayonnement, le rouge de la passion, l’arc-en-ciel du doute, la polychromie des esquisses successives. Et si nous n’étions qu’une couleur, le dépôt d’une touche affirmée ou bien légère sur le subjectile du monde, tantôt lavis, tantôt fusain ou bien pleine pâte solaire comme dans les tableaux de Vincent, ce génie traversé des éclairs de la lumière, des phosphènes de la révélation comme si chaque couleur posée sur la toile, avant même d’être une interrogation métaphysique, était de l’ordre d’une parution de l’être à chaque fois remaniée par le recouvrement des contingences, la poussière invasive du temps.

Tout ici, dans « Tendre-semer », tend vers cette mystérieuse note fondatrice, sème les signes d’une présence-absence qui est la tension de l’exister, cette fable venue du plus lointain espace, des limbes de la durée dont, ici et maintenant, nous actualisons l’imperceptible poudroiement. Alors il faut se saisir de l’image et, sans doute, d’une manière songeuse, méditante, contemplative laisser venir à soi ce qui voudrait bien faire sens dont nous pourrions, à notre tour, édifier les nutriments par lesquels se connaître, tout comme nous nous confierions aux impressions nées de la rencontre avec une « Sainte-Victoire » de Cézanne, un bleu de Chagall ou bien une nuit profonde d’un Soulages.

Le fond est un néant, un rien d’où, bientôt, émerge un possible, se laisse percevoir ce que pourrait être l’une des infinies déclinaisons du vivant. La teinte est de lagune, de rumeur océanique venue des sombres abysses, à peine une lueur, une vague clarté qui convient à toute naissance, à toute création dans sa douleur à se dire. Une vive lueur détruirait tout dans l’advenue soudaine, épileptique, de cela qui ne saurait se révéler que dans le silence, le mot dans sa gangue primitive, le balbutiement, la survenue dans le glissement, les pointes, la douceur d’une ballerine sur le parquet lissé d’ombre. On ne voit pas vraiment, on devine, on joue des coudes, on s’immisce au milieu de la boule compacte des autres, on cherche à percevoir, dans la forêt des têtes, dans la clarté avaricieuse de son musée imaginaire, là sur l’arrondi occipital où les neurones s’allument et s’éteignent avec leur bruit de comète, leurs gerbes de feux de Bengale. C’est comme la toile d’une cécité avec de rapides déchirures, une éclisse de clarté saisie au vol, puis la remise au noir et le cortex qui se débat afin que s’imprime dans la mémoire la beauté de cela qui a été vu, qui ne s’installe jamais que sous les auspices de l’instant, la fugacité de l’étincelle. Cette image nous dit ceci d’une fulguration, puis d’un retour dans des harmoniques si peu lisibles, dans la confidence, sous la glace du réel, à la limite entre le conscient et l’inconscient, sur la ligne floue où la compréhension n’est encore qu’une graine pliée dans sa promesse de semence, non encore cet épi que nous attendons et qui tarde à venir.

L’absence du visage, la soustraction de l’être dans son évidence la plus patente, la biffure de l’épiphanie humaine nous révèle la presque impossibilité de dire quoi que ce soit de notre mystère, de ce ton qui ne fait signe que dans la brièveté, dans une lumière crépusculaire qui annonce la nuit et s’y dispose comme dans l’antre accueillant dont il ne consent à sortir qu’avec parcimonie, telle une inaccessible vérité, une confuse calligraphie dans la texture usée d’un antique palimpseste. Et les cheveux, cette longue coulure qui semble dire une détresse ou, à tout le moins, le fragment, le prolongement de ce que nous ne verrons jamais, la tête, les yeux-fenêtres de l’âme, la bouche annonciatrice de la relation, le cou porteur de beauté, cette mince péninsule reliant l’intellect au reste du corps. Un bras seul comme si l’autre ne paraissait que par écho, par surcroît, à l’aune de ce que nous projetons sur une figure si bien dissimulée que nous ne renonçons pas à la voir, en traçons l’inaltérable esquisse seulement. Un linge blanc, tel un suaire, fait de l’anatomie un simple passage dans l’ordre du temps, bientôt un effacement, une cendre, une risée de vent dont, toujours, nous douterons qu’elle ait jamais existé. Et le bouquet jaune, cet éclaboussement, cette projection d’une lumière d’or, d’un pollen, dans l’atmosphère si éteinte, a-t-il seulement quelque prétention à la réalité ? Pouvons-nous au moins en deviner la fragrance, en approcher cette note fondamentale en quête de laquelle nous sommes afin que l’exhumant, nous puissions enfin percevoir la nôtre, ce fil de trame fondu dans l’ouvrage du tissage ? Et la main, cette effusion de la douceur, cet éclaireur de la rencontre, cette habileté qui façonne le temps, ménage l’espace, y creuse la belle dimension de l’humain, que saisit-elle de nous qui ne soit un mirage, que saisissons-nous d’elle qui ne disparaisse à tout jamais dans l’abîme irrésolu des choses muettes ?

Certes nous demeurons sur la lisière d’un questionnement, certes nous demandons à voir, toucher, sentir, entendre, goûter et l’éventail de nos sensations se referme sur les ailes de soie de la chimère, l’évanescence du mythe, les ombres portées du simulacre. Mais c’est ainsi, notre ton fondamental, tout comme le clair-obscur des toiles de Rembrandt, des peintures de De La Tour, aussi bien que la photographie dont nous avons tracé quelques pistes, notre ton est toujours en fuite de nous, des autres, du monde. C’est en cela qu’il est NOTRE TON et que personne d’autre que nous ne pourra en faire sa loi, pas plus que nous ne pourrons en offenser la discrète présence chez nos coreligionnaires. Pour cette raison et pour bien d’autres encore, il est notre bien le plus précieux. Toujours nous le cherchons faute de le savoir.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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