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26 juillet 2016 2 26 /07 /juillet /2016 07:03
Du sein de l’onde, Naïade.

"Canicule et tempera".

Avec Douni Hou.

Œuvre : André Maynet.

« En sa claire fontaine

La naïade s’endort au sein des verts roseaux. »

Leconte de Lisle, Poèmes antiques.

Il y avait les autres, tous les autres…

Immenses et infinis rubans de goudron. On y roulait dans des carlingues chauffées à blanc. On était à l’étroit, pris dans l’étau de chaleur et la sueur faisait, sur le plancher, ses rigoles, ses confluents, ses mares pareilles à de minuscules lacs perdus dans l’anonymat de la poussière. On parlait peu. On comptait les gouttes qui perlaient au front, on repérait les spirales liquides distillant leurs minces circonvolutions autour de l’ombilic, on tâchait de deviner les minuscules cascades qui s’échappaient des tuyaux translucides des poils. Les pales des ventilateurs broyaient l’air compact, l’effeuillaient en strates rubescentes. Le rouge était partout. Le jaune produisait son incroyable énergie. L’orange coulait du convertisseur zénithal avec des bruits de gros insectes. La procession d’automobiles aux mufles luisants s’étalait le long de l’immense toile d’araignée qui corsetait la terre en tous sens. On voulait l’été, on voulait la lumière, on voulait les plages aux allures de déserts, les collines brûlées telles des sierras perdues en plein ciel. On voulait le bruit et la fureur, la peau tannée et le cercle blanc des lunettes autour des billes des yeux. On voulait la musique, le son aigu et percutant du métal. Ses cris de cigale, ses raclements de gorge, sa furie existentielle. On voulait la voix de poitrine, les exhalaisons du haschich. On voulait les camps où se concentrait la meute des vacanciers, les infinies processions pour un peu d’eau, pour deux tranches de pain, une pizza qui collait aux doigts, pour la douche froide, la poussière en longues écharpes dorées où se perdaient les criquets aveugles. On voulait la foule. On voulait les hommes en rangs serrés, les femmes aux poitrines opulentes, les hanches luisantes telles des chutes d’amphores. On voulait louvoyer parmi les confluences des corps, se lover dans l’odeur musquée du monoï, éprouver la chaleur des bassins contigus, se couler dans le grand lac anthropologique où l’amitié faisait ses lacets d’argent et ses rumeurs complexes. On voulait l’amour. Le sien, d’abord. Celui des autres, ensuite. Celui entrevu dans la résille d’un corsage, sur le fin liseré séparant le blanc du brun, tout le long de l’étroit bikini où les fesses chaloupaient dans une manière de vertige ontologique. Il s’agissait d’être, jusqu’au bout. Des ongles. Des crinières. Des toisons pareilles à des forêts pluviales. Du bassin où tanguaient de langoureux tangos. Du sexe incendié par les gerbes d’étincelles et les pluies drues d’escarbilles. On voulait exister jusqu’en sa plus infime parcelle afin que soit connue la mesure dionysiaque de la vie, son chant de plénitude porté jusqu’à l’acmé. On voulait vibrer avec ses congénères, aller au même pas, ressentir l’ivresse du contact, on voulait être un simple maillon de la chaîne. Un jour, on témoignerait de ceci devant l’humanité et les yeux s’empliraient des larmes de la nostalgie.

Il y avait Naïade, seulement Naïade…

Quelque part, dans un pays sans nom, sans histoire, sans frontières vivait Naïade en sa simplicité. Elle se sustentait de peu : une tranche de mandarine, un cerneau de noix, une pliure d’air, un zeste d’eau cristalline comme le quartz. Elle n’avait besoin de nul vêtement. Seul colifichet, sa longue chevelure qui évoquait plus la forêt d’automne que la parure d’une coquette. Un temps, cette nymphe avait vécu au contact des humains, tâchant d’éprouver leurs sensations, de comprendre leurs humeurs, d’épouser leurs mœurs. Mais elle avait vite résolu de leur fausser compagnie pour la simple raison qu’elle les trouvait, la plupart du temps ennuyeux, et le reste du temps si entichés d’eux-mêmes qu’ils ne l’apercevaient même pas, elle, Naïade, cette venue des eaux dont ils auraient dû méditer la sagesse ainsi que l’existence retirée en sa nature essentielle. Ce qu’elle faisait : plonger, nager, entraîner derrière elle toute une théorie de bulles qui constituaient son langage ordinaire. L’onde était comme son double, une deuxième peau dont elle aimait à s’entourer, glissant le long du jour parmi les lanières si souples, accueillantes qu’elles faisaient partie d’elle sans partage.

Décrire son présent consisterait à peu près en ceci : à contre-jour d’une nappe couleur de bronze, telle est Naïade dont le corps si fluet dessine une discrète chorégraphie, double effusion des jambes que surmonte et révèle la lumière des reins, courbe si peu apparente qu’elle paraît sortir du rêve, couler comme le vers du poème, susurrer telle la mélodie entendue sur le bord inaperçu de quelque clairière, puis le ventre si légèrement bombé qu’on le dirait tissé d’absence, simple rumeur sur la margelle d’un puits, enfin le doux éclair des bras repliés dans la position de la nage que recouvre, telle une nappe de goémon, la chevelure emmêlée d’eau. Une clarté venue d’on ne sait où dessine sur le sol - est-ce une pierre de lave, la solidification de quelque minéral ? -, un genre de damier, filaments qui courent au milieu d’une mosaïque ancienne pareille à celles découvertes dans des contrées antiques. Mais ce qui est le plus étonnant, c’est ce double mystérieux de la nymphe qui glisse au dessous d’elle comme s’il était son écho, peut-être le flottement de son esprit, le dessin à peine esquissé de son âme.

C’est de ce retirement, de cette discrétion, de cette position si proche d’une inconscience, peut-être proximité d’une origine, d’une innocence, qu’elle peut observer tout à loisir le monde, son agitation incessante, sa comédie, l’intense dramaturgie qui la traverse comme le ciel l’est par le lumineux éclair. Depuis la niche qu’elle a creusée dans l’onde rassurante elle se sent protégée des excès et des délires des hommes, de leurs empressements, parfois de leur folie de vivre. Elle existe au seul rythme de ses propres mouvements. Jamais ne diffère d’elle-même. Porte en soi un sentiment si intime de sa nature qu’elle l’éprouve à la manière d’un doux parfum, d’une subtile fragrance, d’un don si précieux que, jamais, elle ne le gaspille. C’est ainsi, le milieu aquatique porte en lui cette infinie réserve, cette disposition à être dans l’événement proche avec le recul nécessaire, le jugement adéquat. Nulle hâte qui vous prescrit de vous précipiter tête la première dans l’abîme d’une déconvenue ou bien vous livre, bien malgré vous, à l’inévitable aliénation qui vous tend les bras, que vous prenez pour quelque don du ciel alors que tout fomentait contre vous et qu’on n’attendait que votre chute pour vous administrer le coup fatal.

Il y avait les autres, il y avait Naïade…

Beaux éphèbes au torse de bronze, belles pulpeuses qui faites des regards des curieux une braise de désir, sachez que vous n’existez pas par vous-mêmes, seulement dans cet orbe de chaleur estivale qui vous dépouille de vos cerveaux par la même occasion qu’il vous gratifie d’un corps. Mais, selon le proverbe, on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre, sculptez donc votre anatomie jusqu’à en faire le lieu d’une fête, le culte indépassable qui fait de vous l’égal des dieux. Admirez-le tant qu’il est temps, l’entropie travaille qui vous métamorphosera bientôt, demain, peut-être même dans une heure en cette manière de naufrage dont, jamais vous ne vous relèverez. La canicule a cette vertu qu’elle fait fondre dans le même creuset la pensée qui s’essaie à penser et le produit même de cette pensée. Sans doute au terme de vos cérémonies héliopolitaines ne demeurera-t-il que l’empreinte de l’étoile blanche sur vos fragiles épidermes. Alors, lisant cette fable, vous n’aurez de cesse de vous projeter en cette Naïade que beaucoup ignorent, dont peu souhaiteraient endosser la sous-marine destinée. Pourtant c’est toujours sous la ligne de flottaison du réel que les choses apparaissent avec leur coefficient de réalité, avec leur sceau d’irréfragable vérité. Mais à ceci, au réel, à la vérité, y tenez-vous vraiment ? Y tenez-vous au point de vous dévêtir sur-le-champ et de plonger dans ce qui toujours questionne et demande réponse ? Y tenez-vous vraiment ?

« En sa claire fontaine

La naïade s’endort au sein des verts roseaux. »

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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