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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 07:05
Un énigmatique cogito.

« Je rêve donc je suis ».

CollagedparBILLYLEE.

On est là, comme absente à soi, on est là dans la dérive de l’être et l’on n’a plus d’attache réelle avec le monde. C’est si troublant, cette impression de sustentation, manière de baudruche volant haut au-dessus d’une plaine d’herbe avec, tout en bas, quelques mouvements, quelques flottements. Si indistincts qu’on ne pourrait les toucher du bout des doigts qu’à risquer leur disparition, à provoquer leur effacement. Si irréel, parfois, ce sentiment d’exister hors des contingences à une altitude où ne volent que les oiseaux de proie et se déchirent les nuages en une infinité de lanières d’écume. Son propre corps on ne le sent plus, on ne le possède plus qu’à la manière d’une onde passagère qui ferait halte sur le bord d’un rivage, en attente de se dissoudre dans le premier flot, dans le reflux qui le destinerait aux mystères océaniques, au tumulte des hautes marées, peut-être au profond des abysses où dorment les poissons aux yeux aveugles. La vacuité est grande qui dessine ses arabesques dans la cage des côtes. La dimension de l’abîme est si insaisissable qui s’enfonce loin, au centre de l’ombilic, somptueuse spirale faisant son bruit d’infini, sa cantilène d’adieu. Même le regard est perdu qui ne saurait se reconnaître dans nul miroir, narcissisme cloué à sa propre illusion. En-dedans de soi, cela fait de grands tumultes, on entend comme le martèlement d’une galopade, on voit des gerbes de crinières, on sent le suint âcre des pelages sous l’enclume de l’angoisse et les robes baies luisantes fondent dans le crépuscule comme appelées à leur propre glissement dans la fente de l’horizon. Alors on n’ose bouger, alors on réduit sa voilure à l’étincelle de l’instant, à la taille de la fourmi et on lisse longuement, ses mandibules les unes contre les autres ou bien l’on se dispose en prie-Dieu à la manière des mantes religieuses. Est-ce un cantique qui se lève au centre de soi ? Est-ce un chant sacré qui fait ses mille voltes ? Est-ce le lointain d’une harmonie universelle qui viendrait nous visiter afin que notre monde ordonné en cosmos, nous puissions échapper aux tenailles du doute et de l’incompréhension de soi, la pire qu’on puisse connaître, ici, sur les meutes de terre, sous la lourde caravane des nuages et les saillies continuelles des éclairs ? Est-ce cela ou bien n’est-ce qu’une hallucination posée au milieu de notre tête y semant le vent de l’ennui et de la dispersion ?

On dit son cogito rêveur, la simple réalité onirique, les bourrasques de l’imaginaire, les caresses de palme de l’esprit lorsqu’il prend son envol. On dit plein de choses du genre : ça sert à quoi d’attendre, ici, derrière la vitre que jamais l’amant n’offensera de sa présence puisqu’il n’est qu’une simple virtualité ? Pourquoi ce geste d’envol de la main qui soutient une tête désertée de pensées, si ce n’est celle d’une proche finitude ? On dit encore : ne suis-je qu’une image que me renverrait le regard de l’autre de manière à m’aliéner et me mettre en son pouvoir ? Mais peut-on jamais être possédé par ce qui n’a nulle présence ? Le gonflement de ma gorge est il l’artefact d’un simple désir ? Du mien ? De la façon d’être que j’invente face au monde ? Du désir de l’autre, celui qui toujours fuit à même son apparition puisqu’il n’est que la brume d’un songe, l’écoulement des secondes, la distraction continue du temps le long d’une conscience déboussolée de n’avoir pas de lieu fixe, de logis où habiter, de racines à enfoncer dans l’humus du monde ? On dit toujours : ce verre vide, quelle célébration attend-il sinon celle du vide ? Quelle ambroisie pour des dieux invisibles, l’Olympe est si loin qui se perd dans les nuages ? Quelle libation qui nous mettrait en rapport avec une image du sacré, une belle icône, un admirable paysage, la reliure d’un incunable dans le calme d’une bibliothèque, la gravure d’un Dürer, le clair-obscur d’un Rembrandt, la gigue solaire des Tournesols de Vincent ? Quelle pose prendre qui ne soit affectée de nulle forfanterie, d’une intention de coquetterie, d’un apprêt qui nous soustrairait à notre propre vérité et ferait de nos Voyeurs de simples silhouettes aux yeux emplis de mirages ? Ne serait-ce pas l’effigie du Penseur de Rodin que nous aurions inconsciemment adoptée dont nous souhaiterions qu’elle nous conduisît à la condition d’idée, de concept, d’irrecevable donc pour des yeux assoiffés d’ordinaire, de têtes en quête d’explications rationnelles, de satisfactions immédiates ? Ne serait-ce notre désarroi que notre corps traduirait à la façon d’une voile faseyant dans le vent du large chargé de brume solaire où tout se confond dans une même stupeur ? Ne serait-ce simplement cela ?

Alors nous nous accrochons à la moindre bribe d’espace dont nous reconnaîtrions la trame, peut-être un lieu ancien que nous avons connu : l’arche claire d’un pont enjambant une rivière dans la rumeur étoilée de l’aube ; une meule de pierre broyant du grain et le froment vole en nuage blanc que le souffle d’air emporte au loin ; le rehaut d’une falaise dressée contre le ciel tel une cariatide soutenant des nuées de maisons pliées dans leurs rêves d’étoupe ; le bruit d’une fontaine, son écoulement bleu dans la gorge semée de cresson bavard ; le chemin de castine grise qui longe les bouquets de noisetiers sous la cascade joyeuse des écureuils ; l’étrave boisée de la colline qui regarde le ciel de ses frondaisons couleur d’eau et de tristesse ; le promontoire où demeure l’ossature d’un ancien prieuré rongé par le temps qui, l’espace de quelques années, reçut notre visite, retentit de nos jeux, tressaillit sous la clameur de nos jeunes années. C’est cela que nous faisons, jeter des ponts, lancer des grappins, accrocher les ventouses de lierre de la mémoire en direction de la moindre éminence qui lui prêterait son appui et ouvrirait l’espace des significations. Nous ne sommes que question et la terre est sourde et les cieux inapparents et les hommes occupés d’eux-mêmes dans la multitude des jours. Il ne nous reste plus que le rêve et ses mailles complexes. Il ne nous reste plus que le labyrinthe. Mais où est donc le fil d’Ariane qui nous reliera à notre propre présence ? Où donc ?

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