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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 07:51
Si bien dans le pli de soi.

Photographie : Adèle Nègre.

Partout, sur la Terre sont les bruits, les rumeurs de fond, les oscillations, les mouvements. Ici une tour élève dans l’azur son étrange Babel. Là se creusent les fondations d’un temple. Là-bas, plus loin, se presse une foule dense attendant l’ouverture d’un musée. Lourdes portes d’airain à l’intérieur desquelles, comme dans un abri, un refuge, se laisseront voir les œuvres belles, les architectures de l’art, la polyphonie d’un sens partout répandu. Sanctuaire, lieu de rassemblement des énergies du monde, concentration de la luxueuse beauté. A l’intérieur des salles où coule la lumière zénithale, à peine un glissement à fleur des choses, voici qu’au milieu du silence naît une infime voix, un à peine ébruitement de source. On ne sait pas vraiment si ce genre de mélodie est en soi, si elle exsude des murs de ciment, si elle s’origine à sa propre puissance. Oui, puissance car, en elle confluent toutes les énergies de l’espace et du temps, ici, dans le clair-obscur de l’aire esthétique. Instance dialogique presque inaperçue, comme si entre le Visiteur et ce qui est Visité, l’Art en son essence, il y avait continuité, comme si ces deux manifestations se rejoignaient dans une belle et unique affinité, une manière de coalescence réalisatrice d’unité. Alors, au monde, il n’y a plus que cela, cette arche brillante, cette immense toile d’araignée dont on est à la fois le centre et la périphérie, la cause et la conséquence. Tout vibre à l’unisson, tout clignote d’un rythme identique. Nul espace pour une lame qui entaillerait la gémellité et remettrait les protagonistes à occuper des territoires séparés, des lieux où chacun devenu inaccessible à l’autre, ce serait comme la remise dans un sombre cachot existentiel avec interdiction de s’en affranchir, de déployer dans la pertinence de l’aube sa douce insistance à paraître. C’est l’en-dedans de la coque de l’oursin avec ses dentelles de corail, ses lamelles de chair onctueuse, ses menus flux et reflux si semblables à un bercement, à une fable chuchotée, dite à mi-mots comme s’il s’agissait d’un secret à ne pas dévoiler, d’une parole à porter au-dedans de sa chair afin que, fécondée, elle puisse prétendre à être dans la plus pure apparition qui soit.

Maintenant, c’est sur Secrète que porteront nos regards, que s’aiguisera notre conscience. C’est en elle que vibre, comme à l’intérieur du musée, « l’hymne à la joie », la pure félicité d’être. Ce corps est le lieu du recueil de la Muse (celle qui trouve refuge dans le musée, précisément), celle dont la présence est si inapparente qu’elle se révèle avec la force d’un mouvement souterrain, d’un glissement tectonique, d’un genre de tellurisme dont nous percevons les failles se dessiner dans l’argile sans bien en saisir l’origine, cette turgescence de l’exister qui nous traverse et nous modèle à notre insu. Secrète est en elle, si bien dans le repli de soi, tout comme l’esthète pris dans le réseau dense de l’œuvre. Mettons, un Attentif qui s’absorbe dans la contemplation d’un polyptique de Soulages. Il devient le lieu même de la toile, il en devient cette éthérée vibration qui flotte sur « l’outre-noir » et ne s’en détache qu’en apparence, son être se confiant à l’émergence de la surface comme s’il s’agissait de sa propre naissance, de son propre langage en train de proférer le silence par lequel tisser et approcher le mystère de ce qui s’y dessine comme sa plus probable effectivité, ce suspens entre le plein et le vide, cette tension entre l’ombre et la lumière, cette liaison inaperçue entre l’inconscient et le conscient, cette faille ouverte entre le symbole et sa posture existentielle que seule l’œuvre d’art nous permet d’approcher. Sans doute avec crainte, sans doute avec incertitude mais c’est toujours avec l’empreinte d’un certain pathos que nous nous approchons des choses essentielles. Et que nous les destinons à ce qu’il y a de plus précieux à comprendre.

Secrète est dans l’attitude du retrait, à la limite du jour et de la nuit, entre deux mots qui diraient, l’un le hululement du monde, l’autre la réserve de soi dans la confidence, dans l’absence, dans le regard voilé, remis à la touffeur d’un univers si indicible qu’il semblerait ne nullement exister, ne rien proférer, faire les pointes seulement, avancer sur l’onde avec un sautillement inaperçu tel celui diaphane des gerridés, un étoilement sur le miroir, puis un autre et comme une illusion, une fuite dans la fente du temps. La lumière ricoche, glace la peau, la décolore jusqu’à la conduire à une manière de néant. Brûlure du parchemin qui dit la toujours récurrente douleur, l’effacement de soi qu’est sa propre présence au monde. Il y a tellement de confusions, d’agitations, de cris d’effroi qui lacèrent la toile du réel. Alors il faut se tourner vers l’ombre et chercher en soi le chant d’une vérité qui agirait comme un baume, une réassurance narcissique, un tremplin pour l’ego afin qu’un avenir puisse se dessiner et tirer vers le haut la silhouette de sa tremblante effigie. Sur l’épaule poinçonnée de blancheur, sur la nuque clouée d’une vive lueur, sur l’avant-bras visité par l’indécence de la flamme, tout se pose avec l’insistance à être d’un tumulte infini, d’une dépossession de soi qui conduirait à une pure perte, au saut au profond de l’abîme, à l’acceptation de la gorge étroite comme dernière demeure à habiter. La peau est violentée, continuellement bombardée par des jets de lapillis, érodée par des silex aux dents acides. Identiquement à l’écorce des platanes vert-de- gris, desquamés, sur lesquels se gravent les vergetures de l’amour, s’inscrivent les hiéroglyphes de la passion, se dessinent les stigmates d’une impossibilité de coïncider avec soi, la désespérance est patente, la tristesse perceptible, la tragédie si proche que les yeux des Vivants regardent ailleurs, vers la ligne d’horizon, le ciel immense, la densité de la forêt où l’arbre cache l’arbre, où le taillis disparaît dans une manière d’évanouissement sans fin.

Alors il nous reste à contempler, comme si cette image se voulait allégorie, chargée d’un sens à faire sien, à contempler donc le massif de la tête avec sa belle coiffe de cheveux noués, ce ruban vert sombre qui en retient l’éparpillement, le signe d’une oreille qu’on croirait atteinte d’une faiblesse de l’audition, la perte du visage à la limite du cadre, frontière de lisibilité, lisière de notre entendement strictement humain. Plus loin, peut-être, est le domaine des dieux, là où demeure l’âme des choses en son énigme. Tout y est secret que Secrète, elle-même, ne peut qu’approcher, tel le gerridé avec l’à peine insistance qui convient à l’indicible, à l’ineffable. Nous sommes toujours en limite de ceci qui nous questionne. Sinon nous serions précisément ceci et n’aurions plus rien à décrypter que l’espace vide de l’infini. Si bien dans le pli de soi à scruter ce qui n’a pas de nom, pas de forme, pas de présence et qui, en cela nous fascine comme le diamant dans sa veine nocturne. Si bien !

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