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21 mai 2016 6 21 /05 /mai /2016 07:05
Elle vivait en ut majeur.

Désir.

Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Il suffit de regarder l’image, d’en saisir les parties saillantes et, déjà, nous sommes dans une juste compréhension de ce qu’elle veut nous donner à voir. Ce don est celui de la beauté car il ne saurait y avoir de plus noble réalité en ce monde-ci. Dans la lame de lumière blanche, Désir est cambrée dans la posture de la pure joie. Mais de laquelle ? De s’en remettre à ce qu’il y a de plus haut dans l’ordre des choses, à savoir l’essentiel qui, toujours nous fait face mais que nous feignons d’ignorer la plupart du temps. Là, sur le miroir uni du sol est posée, comme pour un constat aussi immédiat que radical, cette boîte dont on ne connaît pas l’usage mais dont nous supputons qu’elle convient à l’accueil des choses matérielles. Abriter une bouteille de vin, être le recueil d’un objet convoité, peut-être une babiole à la mode ou bien servir de reposoir à un cadeau que bientôt l’on recevra au titre d’une reconnaissance intime et que l’on placera, en bonne vue, sur la table basse de son salon afin que, hissé sur une manière de piédestal, personne ne pût échapper à sa fascination. Car il en est ainsi de notre société manufacturière qu’il lui est toujours indispensable de réifier l’existence, de poser comme un postulat incontournable le lien indéfectible entre l’homme et ses différents ouvrages, fussent-ils modestes, fussent-ils inutiles et inopérants sur le mode de la pensée ou de l’esthétique. Autrement dit, l’homme fixe davantage ses polarités sur l’apparence plutôt que sur l’être et ses valeurs transcendantes.

Mais l’attention est à porter, maintenant sur l’échelle de corde dont nous ne percevons que la chute terrestre alors que, bien évidement, nous lui attribuons, par l’imaginaire, une ascension hauturière dont il nous plaît de penser qu’elle est infinie, disséminée au centre des candélabres célestes, se faufilant parmi les étoiles, la Lune et le lointain cosmos. Nous jouons comme un enfant aussi innocent qu’espiègle qui s’ingénierait à sauter indéfiniment d’un pied sur l’autre afin que, ravi par son propre mouvement, il surgît au Ciel de sa marelle dont, la nuit, sur son oreiller d’écume, il se plaît à dessiner la forme toujours renouvelée, jamais tarie, douée d’étonnantes puissances de ressourcements, d’incroyables énergies. Alors, attentifs à ses résurgences déployées, il nous arriverait d’atteindre l’empan d’une possible éternité. Il n’y a jamais de liberté que dans le songe, la constante rêverie, le déploiement exponentiel des pensées. Tout le reste ne possède que des semelles de plomb, tout comme ces amusants culbutos qui jamais ne décollent de leur condition terrestre tellement leur sort est scellé par une pesanteur qui, n’étant nullement celle de la grâce, les confine à demeure dans quelque ornière de l’existence.

Mais, maintenant il faut nous interroger sur la présence de ce foulard de soie dont la teinte de chair, les deux pans en forme d’ailes, le flottement à mi-hauteur de la terre, à mi-hauteur du ciel ne nous laisse bientôt plus guère de doute sur le titre qu’il est censé porter à notre bienveillante curiosité. Enoncer autre chose que le célèbre film de Wim Wenders, « Les Ailes du désir », ne serait que pure inconscience, effet d’une évidente mauvaise volonté ou bien refus face à ce désir qui fait sa braise vive quelque part dans le corps et certainement pas à la place où on l’imagine le plus volontiers, mais au centre des cerneaux du cortex, là où l’activité sensible, affective de l’être fait sa petite musique de nuit. Le désir est toujours nocturne. Tout comme la Nature d’Héraclite, il « aime à se cacher. » Parfois, cependant, comme le loup sorti du bois, il s’agite à hauteur visible, forme de passage entre ce qui le tient rivé dans les rets d’un humus inconscient et le fait se sustenter en direction d’une clarté qui l’attire et l’accomplit dans la forme même de cette translation. Car le désir n’est jamais un objet mais le rayonnement qui en émane et hallucine notre esprit jusqu’à le porter à la pure incandescence, laquelle se nomme « passion » et rôde comme un voleur dans les lisières de l’être.

Ce qui, dans cette photographie, est le plus fascinant, c’est l’attitude de Désir, l’inclinaison de son visage baigné de clarté, l’attirance de son regard vers les cimes que lui désigne la double pliure de soie. Ce que Désir regarde, chacun l’aura compris, n’est nullement la cascade de cordes, pas plus que le fétiche qui y flotte à la manière d’un drapeau de prière tibétain, mais le Rien, l’Invisible qui en est l’immatériel support. Et, ici, il faut faire un saut dans le fait littéraire. Le désir vrai, le feu au centre de l’âme de la sublime Phèdre, s’il vise bien un être en chair et en os, à savoir Hippolyte, s’en affranchit aussitôt afin qu’il puisse correspondre à son essence qui est un absolu, l’amour qui, se dissipant de tout, gagne le royaume des sensations pures dont les Idées sont la réalité la plus haute qui se puisse concevoir. Ce que vise donc Désir, ce sont des Idées dont on ne percevra pas la forme puisque cette dernière s’abolit à même sa conceptualisation, mais des genres d’hypostases empreintes des réminiscences dont le contact avec l’Intelligible conserve la vive lueur. Tout en haut, au-dessus du dernier échelon de corde, ce que voit Cette belle concrétion pareille au blanc marbre de Carrare, c’est ce qui fait briller les civilisations et prend son essor dans la psyché humaine dans l’ordre de la culture. La culture, ce long métabolisme qui a traversé un corps et en ressort à titre de substance singulière, à savoir cette entité tellement quintessenciée qu’on n’en perçoit plus les fondations originelles, les lourdes racines rampant dans la densité de la glaise. Maintenant il s’agit de purs principes se sustentant aux éléments primordiaux que sont la terre, l’eau, l’air, le feu comme si, buvant ces seuls philtres, ils se situaient déjà dans le domaine des dieux avec lesquels il partageraient la libation d’une ambroisie hors d’une commune mesure.

Donc, an centre géométrique du corps de Désir, dans son souci essentiel de se révéler à soi-même, nulle idée de possession matérielle, nul lopin de terre qui serait enclos, nul édifice qui dirait la réussite sociale et l’appartenance à une classe, fût-elle celle de l’aristocratie tellement convoitée par nombre de ses semblables. Non, rien de tangible, rien de mesurable à l’aune d’un étalon, fût-il de platine, seulement des nuées de mots et de couleurs, pléthore de sensations passées à l’alambic de l’âme, foule de considérations esthétiques se déployant dans l’athanor rubescent de l’alchimiste, fourmillement de menues considérations éthiques portant haut l’idée de l’homme. La tête de Désir est un musée empli de trésors, une bibliothèque ruisselante de maroquins fauves, la scène d’un théâtre magique où les acteurs, séparés enfin de leurs ombres trompeuses, se donnent en entier comme les êtres qu’ils sont, à savoir de simples assemblages temporels, de simples empilements de durée et d’espace. Ce qui s’y dévoile comme dans l’éclat d’un songe heureux, ceci :

Cette page sublime de Proust qui, évoquant un parfum d’aubépine, le situant à nouveau dans son contexte d’apparition, loin là-bas dans le songe brumeux d’un passé presque aboli, fait dire au Narrateur du « Côté de chez Swann » :

« Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu’à aujourd’hui se détache si isolé de tout, qu’il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps — peut-être tout simplement de quel rêve — il vient. Mais c’est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m’appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. »

Chez Proust, le désir est lié à l’acte d’une réminiscence, à la métamorphose d’un souvenir, c’est pourquoi il acquiert cette incroyable densité, cette plénitude, ce gonflement dont le présent d’autrefois ne l’avait pourvu que par défaut. Il faut la distanciation, le mûrissement afin que, porté à son acmé, tout comme un bourgeon qui déplie ses voiles il se mette enfin à parler le langage de la pure poésie.

Ce qui s’y dévoile, ceci :

La volonté, telle celle du Poète des Poètes, Friedrich Hölderlin, dans son poème "En bleu adorable" de devenir une comète, lui qui a tant exploré cosmologie et histoire afin de donner sens au monde incertain dans lequel il se sent vivre :

« Voudrais-je être une comète ?

Je le crois. Parce qu’elles ont

La rapidité de l’oiseau ;

Elles fleurissent de feu,

Et sont dans leur pureté

Pareilles à l’enfant.

Souhaiter un bien plus grand,

La nature de l’homme

Ne peut en présumer… »

Ce qui s’y dévoile, ceci :

La belle peinture symbolique d’un Puvis de Chavannes, par exemple celle, emblématique de son œuvre, « L’Espérance » où la représentation d’une toute jeune fille nue, pleine d’innocence et de naïveté, d’une fraîche spontanéité, tenant dans sa main gauche une branche d’olivier, tout ceci contrastant avec un austère paysage essentiellement constitué de ruines invite le Regardeur de l’œuvre à focaliser son propre désir sur cette espérance dont l’image est porteuse à la manière d’une sublime offrande. Clarté du corps jouant en mode dialectique avec la sombre condition contingente.

Ce qui s’y dévoile, ceci :

L’étonnante île d’Utopie telle que révélée dans la belle gravure d’Holbein, telle que décrite par Thomas More dans son célèbre ouvrage où l’explorateur Raphaël Hythlodée tâche de nous faire découvrir, bien au-delà de nos naturels désirs, le lieu des lieux (puisqu’il n’existe pas dans la réalité), dans lequel, comme dans le plus audacieux des rêves, règne la tolérance et se déploie la liberté, ce monde idéal que, tous nous portons en nous, à défaut de savoir le réaliser. Désir d’un autre monde, d’une autre terre, d’une autre vie.

Ce qui s’y dévoile, ceci :

La musique si aérienne, impressionniste de Debussy dans « L’après-midi d’un faune », dont le compositeur lui-même prend soin de nous dévoiler ses secrètes intentions dans le programme qui accompagne cette œuvre :

« La musique de ce Prélude est une illustration très libre du beau poème de Stéphane Mallarmé. Elle ne prétend nullement à une synthèse de celui-ci. Ce sont plutôt des décors successifs à travers lesquels se meuvent les désirs et les rêves d'un faune dans la chaleur de cet après-midi. Puis, las de poursuivre la fuite peureuse des nymphes et des naïades, il se laisse aller au soleil enivrant, rempli de songes enfin réalisés, de possession totale dans l'universelle nature. »

A écouter seulement le thème principal de la flûte placé à l’incipit du Prélude et, déjà, l’on n’est plus à soi ni au monde mais dans cette irreprésentable contrée de l’être qui, se suffisant à elle-même, ne pourrait trouver meilleur interprète que cette musique impalpable, la même qui nervure l’esprit, tisse l’âme de ses invisibles mailles. Désir d’être musique, simple mélodie, entrelacement de sons.

Ce qui s’y dévoile, ceci :

L’incroyable Tour de Babel, un des chefs-d’œuvre parmi tant d’autres de Pieter Brueghel l'Ancien, ce mythe pictural au travers duquel non seulement saisir sa propre histoire, celle de l’humanité, si seulement la Genèse a un sens, mais aussi dresser vers le ciel le dard de ses rêves les plus fous. Car il ne nous faut pas seulement la terre, le sillon, la récolte des épis, mais il nous faut aussi, il nous faut surtout cette pensée qui s’élève vers le ciel. Non en tant que religion, non en tant que geste qui serait consacré par une foi, mais tout simplement en tant qu’hommes soucieux de nous laisser féconder par cela même qui nous dépasse et s’illustre toujours par l’échelle de cordes, l’arbre, le pilier du monde. Voyez Désir telle que représentée par l’Artiste, voyez Numbakula, l’Être divin de la tribu Arunta, lequel, en des temps immémoriaux, a « cosmisé » le territoire de ce peuple, se servant du tronc d’un gommier qu’il façonna en poteau sacré qu’il enduisit de sang avant d’y grimper et de disparaître dans le ciel. Ce que font symboliquement les piliers cosmiques, c’est simplement de soutenir la voûte des cieux et de donner accès au monde des dieux. Ne croirait-on nullement en ces derniers que, pour autant, l’on ne s’exonèrerait pas de la brûlure archétypale qu’ils ont gravée dans notre psyché jusqu’à rendre le moindre de nos gestes aussi précieux que les rituels antiques, fussent-ils profanes. Nous ne pouvons faire l’économie d’un bas qui nous relie aux enfers, d’un haut qui nous ouvre la porte du paradis. Immanence contre transcendance ou la lutte permanente de Thanatos contre Eros puisque le bas indique l’ensevelissement, le haut la libération et la connaissance pure.

Oui, combien Babel, l’antique Babylone (ce nom à lui seul résonne à la manière d’une incantation), est une belle histoire. Peu importe son attestation historique, la réalité de la Tour édifiée par les hommes pour tâcher de rejoindre leur Dieu. Peu importe la croyance. C’est la tour en tant que Poème qu’il faut retenir. Par Poème, entendez le chant du monde, ce qu’il comporte de brillants harmoniques, cette magnifique polyphonie qui, à chaque instant de notre vie, assaille nos sens en essayant de leur donner, précisément du SENS. Merveilleuse polysémie du langage dont la Tour élevée entre terre et ciel voudrait dire le foisonnement, le luxe polychrome, la rutilante métamorphose dans les milliers de dialectes, de sabirs, de langues vernaculaires, mais aussi de registres élevés, d’éclatantes paillettes qui font de la condition humaine sans doute une imitation de la Nature (on n’épuisera jamais son immense prodigalité) et une création de millions et de millions d’individus. Inimitable mosaïque, frise à jamais inépuisable, cimaise dressant vers l’éther les images infinies de son devenir.

En dernière analyse, ce fameux désir humain, tantôt décrit comme une vertu salutaire, tantôt comme une passion maléfique, ne serait-ce cette envie de s’élever constamment au-dessus du propre lot qui nous a été assigné alors que nous n’en percevons, le plus souvent, que la lumière crépusculaire du nadir, alors que nous ne vivons qu’à connaître la vive clarté qui brille au zénith ? Ne serait-ce pas cela, le désir ? Cela et rien d’autre !

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