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12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 08:02
 Ce qui jamais ne se voit.

Avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Nous regardons cette photographie et, tout comme le flamant rose, nous demeurons perchés sur une seule patte, comme si notre belle progression attendait que quelque chose paraisse afin que nous puissions aller de l’avant. Ce qui se passe et nous tient en suspens : une étrange parution qui nous interroge et nous met au défi de comprendre. Mais comprendre quoi ? Mais se saisir de quel objet de connaissance ? Mais simplement de l’être qui nous fait face dans la figure de l’énigme et nous convoque à l’étonnement. De ceci, il faut faire une lecture ascendante comme si, partant de l’obscur terrestre, la vérité de notre recherche ne pouvait se révéler que dans les hauteurs célestes qu’une belle lumière vient caresser de son impalpable lame blanche. Mais voyons donc ce socle si dépouillé qu’il nous ferait penser à quelque exacte géométrie dont le sommet ne pourrait supporter qu’un genre d’épure si proche d’une nudité. Homologies formelles jouant en écho, tout comme le beau ne pouvant receler en son sein que le beau et non le « joli », le « plaisant », qui n’en seraient que des approches certes mimétiques, mais combien tronquées, combien dévoyées de leur objet. Car les choses, jamais, ne se proposent dans une forme d’autarcie qui les isolerait du monde. L’arbre joue avec ses racines, avec les convulsions de la terre, les profondeurs de l’humus alors que ses feuilles flottent dans l’air qui s’en imprègne et communique au nuage le tremblement d’automne dans ses teintes de rouille ou l’à-peine dépliement du bourgeon dans le vent printanier. C’est ainsi, tout est en contact avec tout de manière à ce qu’une synthèse soit possible, qu’une unité puisse avoir lieu. Ainsi, cette jeune Pudique ne saurait nullement s’abstraire du socle qui la porte au regard à la façon de son fondement même. Pour cette raison, nous disons, dépouillement contre dépouillement, eu égard à un lien logique : la nudité du socle eût, de facto, dû entraîner celle du Sujet dans une manière d’évidence heureuse. Mais il n’en est rien et une faille se creuse entre le support et Celle qui est supportée, à savoir que ce défaut de liaison a un sens et qu’il convient d’en trouver les raisons.

 Ce qui jamais ne se voit.

Aphrodite Braschi.

Munich, Glyptothèque.

Source : Wikipédia.

Alors nous allons du côté de la Grèce antique et de sa belle statuaire, nous allons en direction de Praxitèle et de son étonnante Aphrodite, cette déesse de l’Amour dont la plastique est si belle que, déjà, elle lève le voile d’Eros et que ses flèches nous atteignent en plein cœur. Car personne ne peut s’abstraire de la beauté sauf à se renier soi-même et à demeurer dans les fosses communes des approximations, des faussetés qui affectent l’âme en la soustrayant au bien auquel elle aspire qui est cette pureté, cette esthétique nue, cette parole élevée du silence du corps. Ce que l’on voit, ici, ce regard qui se détourne de nous comme si toute vérité - la nudité en est une, au moins symbolique -, était difficile à confronter, manière de brûlure de la conscience qui, dès lors qu’elle fait face à l’extrême dépouillement n’a plus d’issue, de moyen de fuir cette réalité verticale, cette puissance d’une chair qui se dévoile à la manière du dernier rempart avant même que ne se livre son essence dernière, le principe selon lequel elle est alors que tous les prédicats de l’apparence se sont retirés, que la vêture a cédé la place au marbre libre et lisse de la vérité. Ici, le support est si intangible, si discret (une simple tige de chrome), qu’il n’appelle qu’une même rhétorique, un lexique à la limite du dicible. Une figure en habit, une Belle en atours eût offensé ce dont le socle minimal était la mise en musique, une fragile fugue, un air si discret qu’il ne pouvait s’accorder qu’au rythme d’une source originelle, d’une nativité censée nous apprendre quelque chose du monde dont notre perpétuel égarement aurait effacé jusqu’à la sublime efflorescence.

Et que dire, maintenant, de Celle qui nous interroge et nous met en demeure de décrypter le hiéroglyphe qu’elle tend à notre volonté de connaissance, à notre soif de savoir ? Que dire qui ne soit pas seulement l’effet d’une interprétation fantaisiste ou bien la projection de quelque fantasme glissé dans notre inconscient dès l’instant où, la Belle, entrevue, fait son bruit de source souterraine et nous fore de l’intérieur à la manière d’une poussée de calcite qui voudrait nous coloniser et nous mettre en son pouvoir. Comme une troublante stalactite qui, goutte à goutte, inscrirait son chiffre secret dans la pulpe même de notre être. La voyant vêtue de son maillot strict, pareil à une seconde peau et, déjà, nous sommes au-delà du visible, dans de mystérieux domaines, ceux, précisément, qui se dérobent à nos yeux et nous intiment l’ordre d’éclairer quelque sens, ce dernier fût-il gratuit et guidé par des considérations strictement égotistes, conduits par une vision toute personnelle d’une altérité. Alors poursuivant notre voyage ascendant, nous gagnons le double pilier des jambes, y percevons cette attitude de retrait, y devinons cette posture de défense que justifie la volonté de préserver un territoire intime, de ne livrer de soi que les mâchicoulis, de ne laisser percevoir que les barbacanes car tout corps est une forteresse qui prend soin d’elle et se retire derrière le mutisme de ses remparts. Ne demeure plus que l’imaginaire qui se débat dans les mailles d’un filet et livre de palpitantes images, des idoles syncopées, des bribes de visions dont aucune synthèse vraisemblable n’est possible pour la simple raison que le réel est ailleurs, simplement dans le prodige de son propre dévoilement. Alors nous sommes comme des explorateurs sans boussoles, des manières de gyroscopes fous, de totons déréglés qui girent infiniment sur eux-mêmes sans jamais trouver leur centre de gravité ou pouvoir donner de leurs éternelles girations des justifications suffisantes à défaut d’être rationnelles. C’est une constatation, nous sommes toujours dans la tourmente quand la connaissance des choses s’isole dans un genre de cocon têtu, dense, impénétrable. Alors nous disons le triangle du sexe, sa forêt ombreuse, sa végétation humide, sa densité pluviale, sa luxuriance, tout en haut, vers les chants de joie de la canopée. Alors nous disons la minuscule perle de l’ombilic, cette si menue doline que seul pourrait s’y abreuver l’amant de passage ou bien le poète sous la blancheur de la Lune. Alors nous disons l’étrave du plexus et le danger qu’il y aurait à s’en détacher, à ne pas poursuivre notre route maritime, tels des Magellan à la recherche d’une pépite hauturière, du luxe d’une étoile de mer flottant dans l’écartèlement du jour. Alors nous disons les deux tumulus des seins que coiffent deux pépites sombres tels des grains de chocolat avec leur clignotement de braise, leur incantation en direction d’une gourmandise enfin récompensée. Mais voilà que la navigation prend fin et que nous restons sur notre propre faim, comme des enfants aux yeux hagards qu’un Père Noël distrait aurait oublié de combler, laissant au fond de sa hotte les jouets tant convoités.

Voici que nous sommes retombés en enfance, les mains pleines de fraîcheur et la tête entourée des guirlandes de l’innocence. Mais pensons à Celle que nous pourrions nommer Espiègle, Fuyante, Farouche et encore plein d’autres qualificatifs qui la délimiteraient seulement, sans pouvoir la définir puisqu’un être est toujours en fuite de lui-même, des autres, du monde. Ainsi se dévoile cette forme de passage, ce glissement éternel pareil à ces papillons transparents, à ces éphémères que nous ne pouvons saisir pour la simple raison qu’ils meurent avant même que nous ne soyons occupés de nous enquérir du filet qui les emprisonnerait. Toujours un temps de retard sur cet avenir qui nous nargue depuis son impalpable durée. Espiègle, enfant, aimait faire ceci : acheter une pochette-surprise à l’épicerie du village, en éprouver longuement la structure glacée, en toucher l’épais papier qui dissimulait les formes à l’intérieur contenues, jouer au jeu des devinettes aussi longuement que le désir d’en savoir davantage l’autoriserait, penser à une mince poupée de celluloïd dont il faudrait assembler les différentes parties du corps ou bien à la dînette avec ses couverts de plastique bariolé dont on jouerait bientôt, ou bien encore aux mille et une fantaisies que l’imaginaire broderait alors que le contenu, la babiole réelle, ne dévoilerait, sans doute, que de bien étiques nervures et que la déception, toujours, serait à la hauteur d’une espoir déçu, trop hautement porté dans le domaine des inaccessibles. Telle que Farouche nous apparaît sur cette belle photographie, voyons-là, de façon analogique, comme cette magnifique pochette-surprise dont, jamais, nous ne nous lasserons d’inventorier les formes nécessairement rebelles, hostiles à toute percée qui la mettrait à nu et nous l’offrirait comme l’objet qu’elle ne saurait être. Voilée, dévoilée, c’est toujours à la beauté que nous avons affaire dont il faut s’approprier, tel un enfant, avec les yeux émerveillés et les mains qui tremblent. Toute autre attitude ne serait qu’inconscience ou estimation inexacte de la vérité. Or nous n’avons que cela qui guide nos pas sur la corde souple du funambule. Que cela. Assurément !

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