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30 avril 2016 6 30 /04 /avril /2016 08:04
Tout au bout de soi.

"Claustrophilie..."

Avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

[En guise de pré-lecture : On lira le texte ci-après à la manière d’un poil à gratter faisant, dans le dos, ses notes urticantes en même temps que fruitées. Il y est question de la moderne cyberculture dont il ne convient certes pas de mésestimer l’importance (avait-on passé sous silence le travail des scribes médiévaux ?, s’était-on insurgé contre l’invention de Gutenberg ?). Cependant il convient de ne pas faire preuve d’angélisme et d’avaler les couleuvres sociétales qui voudraient nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Il en est ainsi de tout progrès qu’il contient dans sa corbeille de mariée aussi bien les duveteuses roses que les perforantes épines. Le récit proposé ici peut parfois prendre l’apparence d’une gentille fabulation ou bien d’une évidente diatribe sur les mœurs et us de nos contemporains, mais il n’en demeure pas moins visible à la manière d’une posture existentielle aux connotations certes « morales », disons plutôt « éthiques » afin que l’amalgame ne soit nullement fait avec une inclination religieuse, ce qu’il ne saurait être. Nulle intention de jouer les Socrate car à vouloir remettre en question les visions actuelles du monde on ne gagnerait que le bol de ciguë et le sommeil éternel. Nous lui préférons le verre d’absinthe et les extases toutes littéraires de la poésie !]

***

En ce temps-là qui n’était nullement antique, pas plus qu’il n’était moderne ou bien postmoderne (à vrai dire il n’existait pas, c'est-à-dire qu’étymologiquement « il ne sortait pas du néant »), en ce temps donc d’inconsistance et de désarroi nul ne savait plus ce que vivre voulait dire, s’il y avait encore quelque part une once de beauté déposée sur la courbure d’un galet ou contre l’épaule d’une falaise, si l’amour faisait sa braise quelque part entre deux êtres, si l’art brillait dans l’ombre duveteuse d’un musée, si savoir, s’enquérir de connaître avait encore quelque sens, si l’acte gratuit pouvait se découvrir à l’ombre d’une venelle ou dans la rencontre fortuite au cours d’un voyage. Le temps n’était plus un temps véritable, seulement une toile qui s’effilochait et faseyait dans le vent de l’indifférence. L’espace n’avait plus de lieu où trouver une assise et s’assurer d’un coin de nature à des fins de rêverie vous vouait d’emblée aux gémonies.

En ce temps-là qui n’était nullement antique, on ne s’inquiétait que de soi et l’égoïsme faisait ses boules denses à l’entour des corps comme pour les protéger de sournoises attaques. On se caparaçonnait, on se vêtait de lourdes cuirasses, on faisait de sa peau l’ultime enceinte à ne pas franchir, sauf pour l’amant, le précieux ami, la famille immédiate avec son bruit d’essaim. Du monde on n’avait cure, du monde on ne prenait de nouvelles qu’à l’aune de ce qu’il pouvait vous apporter de confort, on n’accueillait dans la densité de sa chair que le plaisir proche et saisissable dans l’instant. On passait de longues heures devant le sublime miroir à lisser son image, à farder ses yeux de rimmel, à les bleuir de khôl, à peindre ses ongles de la couleur du rubis, à oindre la moindre parcelle de sa peau de quelque onguent censé vous rendre enviable aux yeux des autres, lesquels, du reste, n’étaient que vos propres phares que vous retourniez contre vous afin que votre statue d’albâtre pût s’éclairer et éblouir la galerie. Car c’était l’aire du paraître, l’époque du semblant, l’empire de l’illusion. Votre silhouette, il fallait qu’elle pût être reflétée par mille psychés comme dans un palais des glaces et que l’univers ne pût ignorer la sublimité de votre présence. L’enflure de l’ego avait atteint une telle taille que la baudruche la plus dilatée, à côté, n’aurait paru qu’une simple bulle promise à la prochaine disparition.

En ce temps-là qui n’était nullement antique, on avait tellement perdu le sens du langage (cette unique et indépassable essence de l’homme) et l’on ne parlait plus que d’étiques langues vernaculaires, (on avait oublié la véhiculaire), on éructait quelques sons, on répondait par onomatopées, grognements codés, gestes supposés symboliques, on disait comme Pierre et Paul, à condition que cela parût « dans le vent », on ne produisait que de vagues stéréotypes, on était des moutons moutonnants qui bêlaient en chœur, des fidèles de Panurge qui n’avaient de cesse de poser leurs sabots dans les sabots contigus, de ne pas différer de l’empreinte voisine, d’y apposer sa marque indélébile afin que toute la contrée sût qu’on était issus du même clan, qu’on ne voulait qu’aucune oreille dépassât l’autre, que toutes les croupes frémissaient à l’unisson. On disait même que la tâche d’amour, le labeur érotique devaient être honorés dans la chaude réassurance du groupe, au sein de l’étable familière afin que nulle pollution extérieure n’en entravât la libre jouissance. On marchait dans les rues en pianotant sur d’étranges tablettes, on émettait quelques hiéroglyphes dont le décryptage se faisait entre adeptes, on écrivait par exemple « @ ///>>§§]] = +++ » et cela voulait dire « on fera l’amour à la chandeleur » ou bien « ??“33‑‑‑$$$**** » et cela signifiait « J’ai flacher pour vous, je crois je vais craqué, a binetot » (parce que des académissiens et des laitrés on n’en avait rien a siré !)

En ce temps-là qui n’était nullement antique, pas plus que moderne, on longeait les rues avec des ADIDAS aux pieds, dans des tuniques phosphorescentes et acidulées, on vissait sur sa tête des casques pareils à celui que le brave Saint-Exupéry arborait dans « Vol de nuit », sauf que le dernier modèle avait des antennes et qu’on pouvait écouter de la musique et communiquer avec tous les Sociorésophiles de la Terre. Certains avaient même des bocaux sur la tête et ils ressemblaient à Tintin et Milou dans « On a marché sur la lune » avec leurs aquariums autour du visage, sauf qu’ils étaient souriants comme la Castafiore et qu’ils faisaient penser au personnage homonyme du « Cabinet du Docteur Caligari ». Dans la plupart des jardins publics et des squares, dans les rues des villes, dans les métros et les bus, dans les salles d’attente des gares et des aéroports officiaient des Tabloïdes, des Homo-Cyber dont on pensait qu’ils se sustentaient d’électrons et d’images fouettant les écrans de leurs éclairs polychromes.

Voilà où la marche de l’humanité avait abouti, semblant mettre en exergue la sublime intuition du Poète Valéry prédisant la mort des civilisations. Certes il n’y avait nulle part de champs de ruines, encore que des guerres fratricides décimaient ici et là des populations entières et que la faim gonflait les ventres emplis de mouches des enfants dénutris afin que les riches puissent être encore plus riches. Les hommes, les femmes, la plupart en tout cas, avaient fait des brillantes vitrines, des luxueuses voitures, des maisons envahies de décors de carton-pâte le lieu de leur être et le tremplin de leur propre puissance. Certes il y avait encore quelques légions qui résistaient, quelques carrés de grognards qui défendaient l’empire des anciennes valeurs, la noblesse de l’art, la joie de la rencontre simple et vraie. Ils pouvaient se compter sur les doigts d’une main, certains doigts fussent-ils absents. Cependant, aux yeux des Attentifs, à la conscience de ceux qui n’avaient pas encore fait naufrage, pouvait apparaître dans la forme du dépouillement, l’unique exemplaire épargné par la furie du progrès. Unique, tel était le nom de cette pré-pubère, de cette feuille non encore parvenue à maturité, juste en voie d’éclosion, donc empreinte d’une émouvante candeur, disposée à goûter encore aux joies de sa virginité.

Ce qu’il faut imaginer, c’est ceci. Alors que la glorieuse humanité se débat dans le marécage de ses lourdes contradictions, alors que les yeux sont vissés sur les magiques écrans, que les jambes scandent la marche forcée en direction d’un brumeux destin, que les mains sont agrippées aux avoirs, cernées par les lianes de la possession, que la morale se décline selon le seul étalon de la richesse, que l’art est reconduit dans de bien sombres ornières, que les livres ne survivent nullement aux systématiques autodafés, que la considération de l’Autre retourne son gant au profit de la seule considération de soi, autrement dit sur les limbes de cette humanité en perdition, flotte, à la manière d’un simple et modeste étendard Unique en son simple appareil. Mais regardez donc combien son attitude respire l’humilité, combien ses cheveux sont sages, sa tête doucement inclinée comme si elle avait un peu honte de paraître, d’affirmer son mince monticule de chair. Mais voyez dans son visage le retrait de l’arrogance et la perte à jamais de la fierté qui, habituellement, fait grimper ses congénères tout en haut de leurs suffisants ergots. Mais apercevez la modestie de ses épaules, l’à-peine affirmation de la poitrine (deux lentilles dont se moqueraient, bien évidemment, d’opulentes poitrines emplies d’une laitance siliconée), mais admirez le repli modeste des bras, leur croisement sur le pudique ombilic, mais regardez la presque inapparente culotte dissimulant l’amande du sexe, mais descendez le long des jambes dont la jonction dit si bien la réserve, le souhait de demeurer encloses dans l’immobilité et le silence.

Oui, me direz-vous, vous les ratiocineurs, vous les incrédules, vous les apostats de la seule religion qui vaille, l’humaine, la naturelle, la raisonnante, la conceptuelle, l’imaginative, oui, me direz-vous, craignant la vérité, évitant l’évidence faisant son chant de fontaine, mais que sont ces minces disques qui cernent la poitrine, se collent à l’abdomen, qu’est-ce que ce fil d’acier reliant Unique à la Souveraine Machine qui git à ses pieds, si ce n’est le symbole vivant la confiant à son idole, à savoir ce monde si avancé du Progrès qu’il fait la vie douce et l’existence heureuse ? N’est-ce pas là le sens accompli par cette image ? Et, du reste, Unique ne regarde-t-elle pas ces Objets avec une vibrante nostalgie comme si sa destinée ne dépendait que d’eux, de leur étrange pouvoir ? Voici ce que je vous réponds : décillez vos yeux car vous êtes enchaînés, entravés dans vos propres fers, englués dans les boulets que votre inconscience a attachés à vos pieds, à votre marche hémiplégique dans les ornières des saisies immédiates, des satisfactions à portée de la main. Certes Unique porte encore les stigmates de son ancienne aliénation, ces fils symboliques qui la relient à ce qui la retenait encore attachée aux illusions mondaines : les écrans, les boîtiers, les commandes par lesquelles elle croyait posséder un monde alors qu’un monde la possédait, celui de la déraison. Mais voici qu’elle a fait son deuil de tous les biens, de toutes les possessions, qu’elle a mis sous l’éteignoir tout ce qui la contraignait à avoir plutôt qu’à être. Car ce qui gît dans cette manière d’après-Déluge, que l’on pourrait confondre avec les compressions de César (mais l’art ne saurait se résoudre à cette existence strictement immanente !) ou bien avec quelque déchet de notre civilisation mécaniste, n’est en réalité que la propre figure de l’homme dès l’instant où elle a renoncé à considérer son essence, à savoir quand elle est devenue cette sorte d’automate dont quelque habile démiurge joue avec habileté en même temps qu’une profonde jouissance (les Géants que jamais nous ne voyons et qui tirent et font se mouvoir nos personnages de carton-pâte, s’agiter nos pathétiques silhouettes de marionnettes). Unique est là dans la pure finalité qui coïncide avec son image épurée, nous reconduit à notre condition humaine afin que, nous retrouvant, nous puissions reconnaître notre être et poursuivre avec lui le chemin du sens, le seul qui nous soit offert comme possible pour l’homme, la femme que nous sommes. Oui, nous voulons ETRE !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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