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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 07:28
Milieu du Gué.

"Réquisitoire muet d'Emilie".

Œuvre : André Maynet.

Puisqu’il faut parler en métaphores… Parfois tout fait sens dans une manière d’évidence. Parfois tout s’ouvre dans la plénitude et il n’est même pas besoin d’interpréter le monde. Les symboles parlent d’eux-mêmes. L’oiseau sur la branche est liberté. Le jaune est la passion de Van Gogh. Le blanc, la mélancolie d’Utrillo. La ruelle pavée, étroite, sombre, le signe d’une proche finitude. Le corps, le vôtre, une machine à vivre, à aimer selon le moment du jour, le coefficient de la passion. L’Autre, celui qui, vous renvoyant votre propre image, vous installe dans votre présence et vous y laisse le temps que durera l’éternité, vous n’avez même pas à le postuler tellement son cheminement tout contre votre hanche coule de source. L’abeille butine le nectar, l’abricotier fleurit, la fritillaire couronne fait bouger sa clochette parfumée, la fumée grise monte dans le ciel, disant l’activité de l’homme, son passage de comète, sa joie à jouer du tisonnier dans la chaumière où est rassemblée la meute des amis. Tout dans le naturel, tout dans la mécanique huilée et l’on n’entend même pas le cliquetis que font les rouages qui décomptent nos heures. Du reste nous n’y pensons pas puisque nous sommes tout en haut de la vague, sur la crête d’écume où rien ne peut nous atteindre que ce bonheur disponible et l’on s’endort, pareils à des chatons heureux contre le ventre souple de la mère. Et l’on rêve.

Puisqu’il faut parler en métaphores… Disons, vous êtes une belle Jeune Fille, à la taille mince, aux yeux lumineux, à la cambrure des reins si remarquable, qu’en effet l’on vous remarque. Vous êtes au bord d’une rivière, la Gélise par exemple. C’est le printemps et, parmi les confluences de l’air, vous sentez les rémiges de l’existence qui font leur chant à l’entour de votre peuple de chair. Vous retroussez votre jupe qui, déjà est bien mince, un mouchoir de poche, vous la retenez dans les paumes de vos mains et la serrez autour de votre taille. Vous entrez dans l’eau. Premiers frissonnements des gouttes, premiers picots de l’épiderme qui se dilate pour dire la joie simple d’être là, au milieu des prés semés de pâquerettes et du vol capricieux des papillons. Vous êtes comme aimantée, aspirée en quelque sorte par la rive opposée où nous supputons que vous allez rejoindre votre Amoureux. A moins qu’il ne s’agisse simplement de batifoler, de vous ébrouer et de terminer l’aventure, seule, abandonnée sur l’herbe verte, en attente de vous. C’est déjà une bien appréciable tâche que de vous confier à ce genre d’introspection saisonnière, laquelle vous disposant à accueillir l’été proche, ne pourra que vous combler. On n’est nullement triste lorsque les jours allongent, que son ombre portée au sol lutine avec la poussière et les rayons de lumière. Et pourtant.

Un instant, vous levez les yeux. Il y a eu, soudain, comme une césure de l’air, un hémistiche du temps, une ouverture de l’espace. Tout événement d’importance est de cette nature qu’il affecte les habituelles catégories grâce auxquelles nous percevons le monde. Là, au bord de la rive de sable et de gravier, c’est comme votre propre silhouette qui serait réverbérée par l’eau. Comme si Celle que vous apercevez, c’était simplement vous qu’un facétieux destin aurait décalée afin que, vous apercevant, vous prissiez enfin acte de vous-même comme vous le faites de vos amis, de vos voisins ou bien des quidams que vous croisez au hasard des rues. En réalité vous ne savez pas qui est Celle qui, maintenant, ôtant ses ballerines, ôtant la pellicule de son chemisier, la dentelle de sa culotte, en tenue d’Eve donc, avance à pas comptés au milieu de l’onde avec à peine plus d’insistance que les gerridés, ces « patineurs de l’eau », sur le miroir du lac. Sans doute pensez-vous qu’il s’agit d’une Etrange, peut-être d’une Adepte de quelque rituel, tant sa progression est lente, précautionneuse, semée de doute et clouée d’hésitation. Mais peut-être ne s’agit-il que de vous en un autre temps, un autre lieu alors que votre capricieuse mémoire n’a eu de cesse d’archiver ce souvenir dans la geôle de la mémoire. Celle qui vous occupe tant n’est autre que Milieu du Gué, autrement dit, vous, moi, l’amie d’enfance, la tante aimée, une personne qui ne perçoit plus très bien où sont les rives, quel signe d’un oracle pourrait se manifester afin de connaître le chemin à poursuivre, quel aruspice pouvant tracer sous le chemin des étoiles la voie à emprunter. C’est ainsi, parfois la vue se brouille, la volonté paraît se dissoudre et puisqu’il faut parler en métaphores l’esquif demeure prisonnier des courants contraires qui le mènent à hue et à dia et, le plus souvent nulle part, ce qui constitue le propre même de l’absurde. Mais il faut conter Milieu du Gué, comme on le ferait d’une fable à un enfant afin que, pénétré des enseignements qui s’y font jour, une leçon pût en être tirée. On disait, en des temps anciens, une morale.

Ce qu’il faut, maintenant, c’est apercevoir les symboles qui traversent l’image (la flamme de la torche, la rangée d’icônes séchant sur un fil, enfin l’ombre partout présente dans sa densité grise) et faire de ces signes la possibilité d’une compréhension de Celle qui en est le lieu géométrique, l’inspiratrice, Celle à partir de qui tout s’organise, rayonne et, enfin, retourne au repos. La flamme. Donc, au début, Milieu du Gué, se passionna d’abord pour tout ce qui était lumière. Aussi bien le faisceau d’une torche dans le grisé du jour, aussi bien la belle intellection dont le mouvement du même nom, les Lumières, fut l’emblème, cette philosophie qui éclaira les grands esprits au XVIII° siècle. Elle prit fait et cause pour La Lettre sur les aveugles dans laquelle Diderot s’interrogeait sur le rapport qui existait entre sensation et jugement à partir d’une opération que Réaumur avait réalisée sur un aveugle de naissance. Elle fit de la raison le centre de la pensée, de la connaissance sa préoccupation quotidienne et vit le monde aussi bien que la Nature par la catégorie de l’expérience et la vision de Buffon au travers de sa monumentale Histoire naturelle. Mais le feu de son désir ne pouvait demeurer sur le plan de ces abstractions, de ces projections sur l’entendement humain. Il fallait aller plus loin, au-delà de la pure intelligence, surgir dans le domaine flamboyant des sentiments, l’immense complexité des rapports humains, des rencontres, des révélations, du somptueux amour qui fait de la peau un miroir, des yeux des lacs emplis d’étoiles. Avec Rousseau et ses Confessions elle fit l’apprentissage d’une profonde introspection, elle remonta aux sources de l’enfance d’Emile, mais aussi de celle de Jean-Jacques, mais aussi, mais surtout, de la sienne où elle trouva quantité d’émotions, de penchants naturels oubliés qui, aujourd’hui, faisaient leurs lentes et fascinantes résurgences. Mais ce n’était pas encore assez, il était nécessaire d’aller plus loin, de goûter à cette lueur obsédante, à cette coruscation qui forait l’âme de son impérieux besoin d’éprouver le vertige, de disparaître au centre de soi. Avec Racine, elle fut Phèdre la passionnée, Phèdre l’adultère, l’incestueuse, Phèdre la condamnée, la suicidée d’un inexorable destin car l’amour n’est jamais libre, surtout lorsqu’il brave les interdits et s’exonère des règles intangibles d’une société. Là, à cet endroit où plus rien ne tenait que l’ivresse d’une passion incontrôlée, le point limite était atteint, le point de rupture au-delà duquel le sens n’a plus d’endroit où paraître. Alors les yeux se ferment et le gris envahit tout qui confine à une nuit proche, peut-être à un effacement.

L’ombre. Puisqu’il faut parler en métaphores… Que Milieu du Gué connut cette aporie était inévitable. C’était gravé dans sa complexion même. Elle n’était pas faite pour atteindre l’autre rive, celle où l’attend l’Amant, où ruisselle la félicité, où tout geste est une offrande infinie. C’est bien le milieu du gué, ce suspens de l’histoire personnelle, cette coupure d’avec soi qui, de toute éternité, était commise à paraître, tout comme l’orage éclate en raison même de sa propre nécessité. Le renoncement aux lumières, celles de l’esprit, du corps, de l’art, c’était cela, une confondante immobilité, un genre d’éternel présent s’alimentant à d’étiques et incompréhensibles heures. Le passé s’était dissous dans une vaporeuse brume. Le futur était devenu pure illusion. Le regard était fixe, comme perdu dans une interrogation vide. Milieu n’avait plus de vision de la torche qui dispensait sa flamme pareille à une goutte de résine blanche, pas plus qu’elle ne considérait la théorie d’icônes pointant vers l’art. Ses mains ne tenaient plus qu’un fil d’Ariane si invisible qu’on l’eût dit privé d’origine mais doué d’une fin terrible. Au bout était le labyrinthe et ses inextricables complexités. Au bout était l’enfer et ses cercles maléfiques, ceux-là même dont Dante faisait l’épreuve dans sa Divine Comédie, alors que guidé par le Poète Virgile il découvre l’étrange monde des Limbes. La ressemblance était si frappante qu’aussi bien Milieu du Gué eût pu faire siennes les paroles du Poète au début du Chant quatrième :

D’un bond, comme en sursaut, je me levai de terre,

Et cherchant de la nuit à sonder le mystère,

Mon œil de tous côtés se fixait incertain.

Je touchais à l’abîme où les ombres punies

Font tonner les échos de clameurs infinies.

J’étais au bord du gouffre : il était si profond.

Si chargé de vapeurs et d’épaisses ténèbres,

Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres

S’y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.

Ici prend fin la fable de Milieu du Gué dont une phrase tirée de La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï clôturera le sens, posant, ce qui toujours se manifeste lorsque nous voulons tutoyer l’indicible, à savoir le questionnement dont nous sommes, nous-mêmes, l’origine et la fin :

C'était la lumière avant, maintenant ce sont les ténèbres.

J'étais ici et maintenant, où vais-je ? Où ?

Pour cette simple raison nous sommes toujours au milieu du gué, aussi bien l’énigmatique héroïne d’André Maynet que vous, moi, les autres qui ne visons la lumière qu’à mieux oublier les ombres.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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