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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 08:06
L’ombre de ses rêves.

Enlumineuse de crépuscule.

Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Parfois, elle se tenait devant la glace,

contemplait ses joues délicates

et comme enluminées par la chaleur du bain,

effleurait sa jeune peau douce

et se caressait les lignes de son cou blanc

jusqu’à sa gorge laiteuse.

Genjirō Yoshida.

La Femme de Seisaku.

Parfois si étonnante la complémentarité des œuvres d’art, comme si, de tous temps, une rencontre devait avoir lieu, un sens confluer en un même vertige. Le dessin de l’Illustrateur, les mots du Poète. En regard, comme pour témoigner d’une ineffable beauté. Parfois, elle se tenait devant la glace, La glace est ici présente dans laquelle se mire Enlumineuse. C’est si troublant, si narcissique de percevoir sa propre forme et de la confier à la surface du miroir qui en réfléchit la splendeur dans une évidente singularité, un unique instant. Car cette écaille de clarté, cette vive parution, jamais, ne refera sa mince floraison. Ce qui fait la valeur irremplaçable du temps, cette arche minuscule qui se love au creux de notre corps et y fait son rythme inaperçu, sa clameur pas plus haute que le minuscule pied de la Belle que visite la curiosité bienveillante d’une lampe. A peine un désir de luciole, à peine une visitation du rien et de l’imperceptible. Les véritables sensations sont de cette nature qu’elles se replient à même leur propre déploiement. Paraîtraient-elles dans la durée et leur charme s’épuiserait dans la manifestation dont elles sont les fondements. Tout en fuite, c’est l’essence du rare, de l’accompli, de la toile qui porte les couleurs, de la pierre qui se modèle en sculpture, de la note qui fait se balancer la musique et conduire les pas du danseur.

Contemplait ses joues délicates. Oui, combien cette image est voilée d’une douce contemplation. L’attitude du Modèle y est une invite à méditer, à faire retour sur soi, à s’isoler, à se placer sous la protection d’une ombrelle, à confier son déplacement imaginaire à un véhicule qui l’est tout autant, empreint d’un romantisme inquiet, d’une mélancolie qui est le prélude au ravissement. Ici, Enlumineuse, dans son crépuscule qui paraît éternel, est ravie à elle-même, mais aussi emportée dans l’étrange territoire d’un songe dont elle ne sortira pas. Le songe est sortilège, irrésistible attrait, ou bien il n’est pas. Et que dire des joues délicates, si ce n’est, qu’en elles, se dissimule le subtil langage par lequel se disent les mots des belles tragédies, se révèlent les véritables amitiés, parce que c’était lui, parce que c’était moi, s’élève la déclaration d’amour, cet indicible qui a besoin d’une soie, d’un velours, d’une belle patine afin que, recueilli dans l’exactitude de son être, il pût enfin rayonner à la mesure de sa royauté.

Et comme enluminées par la chaleur du bain. Le bain, aussi bien que la chaleur, sont les deux médiateurs grâce auxquels l’image fera son efflorescence. Pour la simple raison qu’à toute chose, il faut des fondements, il faut une origine. Enlumineuse naît, esthétiquement parlant, de ce bain dans lequel se reflète sa propre image. Bain pareil à celui issu d’une eau lustrale dont tirer sa nomination, avancer sur son propre chemin qui ne se confondra nullement avec les sentiers adjacents, les tutoiera seulement. Car il faut bien avoir une identité, faire différence avec l’autre pour être reconnu et porté en avant de soi. Chaleur douce, ambiance de serre, humidité tropicale dont cette Fille à la consistance de liane tirera sa puissance, sa force de croissance. Si énigmatique le phénomène de croissance, le dépliement ontologique tendu comme un ressort, cette mécanique qui, pour finir, emprunte les mots de la métaphysique que nous n’entendons plus dès l’instant où quelque chose comme l’au-delà fait son bruit de Sirène, son grésillement étrange.

Effleurait sa jeune peau douce. Comment, dans l’intention si délicate qui porte à notre vision cette forme féminine, comment proférer autrement que dans l’effleurement ? Comment ignorer cette peau, ce voile si léger qui délimite, protège et invite d’un même empan du regard et du geste à la caresse, à la simple effusion, peut-être à l’atermoiement avant que n’ait lieu la source, la fontaine à laquelle s’abreuver longuement dans une manière d’intime communion ? Comment ? La peau, ce délicat palimpseste où s’inscrivent, au gré des jours, au hasard des unions, les signes de la joie, mais aussi où se gravent les stigmates de la peur, les affres de l’angoisse. C’est pourquoi il nous faut la caresse, le parchemin sur lequel inscrire les mots de l’exister, plaquer les formes signifiantes dont nous sommes les ombres. Tout s’efface si vite lorsque le jour paraît et que fond le rêve avec son clapotis si lointain que c’est comme s’il n’avait pas paru, simple illusion sur la toile de la conscience.

Et se caressait les lignes de son cou blanc. Comme si Ephémère, pour se rassurer, avait besoin de ce contact avec son propre territoire, cette certitude à graver dans le creux empli de doute des paumes de ses mains. Être soi, être à soi dans le même mouvement qui dit à la fois sa nature indivise et l’attention à porter à cette étonnante exception qu’est la vie, ici et maintenant, comme un voyage entrepris sur une étrange machine, entourée d’un brouillard gis, sous les rémiges déployées d’une ombrelle dont elle ne perçoit même pas qu’elle est la figure protectrice, la matrice originelle, le ventre fécond qui la porta au monde. C’est si bien d’avancer ainsi dans le genre d’une fragile mémoire qui n’a même plus souvenir d’elle mais trace sa voie avec une naïveté consciente d’être aux choses avec simplicité. Alors tout s’écoule comme le fin grésil un matin d’hiver et il touche le sol sans même savoir que son voyage est consommé, que, bientôt, il ne sera plus qu’une absence et l’ourlet du silence.

Jusqu’à sa gorge laiteuse. Oui, là semble s’arrêter le voyage, prendre fin l’aventure dont cette Héroïne si fragile se révèle comme le symbole incontournable, cerné de blancheur, se fondant presque dans l’inaperçu de l’heure. Les cheveux tombent en pluie. Le visage est à peine marqué des insignes des sens, yeux si peu affirmés, nez inapparent, épaules que dissimule un talc, collant couleur de cendre contre lequel se tient la minuscule peluche, l’objet transitionnel attachant encore à l’enfance, à la saute d’humeur primesautière, à la moue capricieuse alors que les mains en coupe protègent l’antre secret, que les jambes se déplient avec modestie, que les pieds sont joints dans une sorte de renoncement à paraître. Et la gorge laiteuse, cette émersion intangible dont les brunes aréoles indiquent la présence du sauvage, de l’indompté, de la maternité inscrite depuis des temps immémoriaux dans le geste de donner la vie, instinct de Louve alimentant tous les Rémus et Romulus du monde. Oui, étonnante conclusion qui fait surgir la cicatrice sur l’épiderme lisse, fait s’ouvrir la dérangeante vergeture sur la soie immaculée du corps, fait s’ouvrir jusqu’à la fente du sexe afin qu’une génération pût trouver sa source, l’esprit sa résurgence, l’âme sa matière à habiter. C’est ainsi, il nous faut toujours construire une fable à partir des images qui bombardent inlassablement les cerneaux épileptiques de notre cortex. Un homme vu et c’est un maître en puissance, un conquérant, un doge imposant son ombre patricienne sur la cité entourée d’une lagune grise. Une femme aperçue et, aussitôt, la muse, l’inspiratrice, l’égérie des poètes, le souffle des arts. Mais aussi la mère, celle ou la meute de la vie se plie en attendant que vienne le moment où les choses s’ouvrent et peuplent la terre. Une œuvre lue, vue et une infinité de sèmes où piocher l’intelligence du monde. Sans les artistes, sans leurs propositions esthétiques qui sont, toujours, invites à penser, à dresser une éthique, à agiter des pensées, l’univers serait encore à naître, se débattant dans de confondants limbes. Oui, nous voulons émerger et voir, sentir et comprendre. Pas d’autre voie que celle-là pour être présent à l’arbre, au rocher, au félin aux yeux verts, à la femme donatrice d’amour !

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