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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 13:10
Inclinée à la blancheur.

Variation sur la pose de Mathilde.

Œuvre : André Maynet.

Les couleurs mentaient, les couleurs trichaient. Seul le blanc rayonnait de sa propre splendeur, de sa pureté, de son immatérielle candeur.

Les couleurs mentaient, les couleurs agressaient, assaillaient. Le rouge, l’éclat rubescent, partout gonflait son goitre et les flots d’hémoglobine faisaient leurs cinglantes rigoles dans les caniveaux des villes. Le vert avait tout envahi, tout colonisé. Les mousses aux cheveux sombres, les lichens aux reflets argentés, les lentilles d’eau des mares s’écoulaient du ventre de la Terre comme par une bonde d’évier. D’évier putride. Il y avait tant de désolation dans cette teinte glauque, flasque, pareille à la mesure de l’âme lorsqu’elle n’a plus de point d’attache et que l’horizon recule, hors d’atteinte, perdu à la manière d’un invisible fil. Et le bleu, les vagues de bleu du ciel et de la mer. Les flux ripolinés, les laques lourdes dilatant leur abdomen tellement semblable aux écailles des sauriens, à leur gélatineux désir de manduquer tout ce qui passe à leur portée et de digérer longuement le monde de manière à ce qu’ils en devinssent les irrécusables maîtres. Cannibalisme du bleu où se fondaient les individus sans même s’apercevoir qu’ils devenaient transparents à eux-mêmes, tellement cette teinte était sournoise, à l’affut de la moindre parcelle de peau, du moindre visage à badigeonner comme s’il était commis à bientôt ne plus paraître que dans une manière d’inconsistante liquide, d’imperceptible souffle aérien. Et le jaune, la fameuse haute note jaune du Hollandais, la hurlante, déchirante note qui vrillait les entrailles, éclats solaires, giclures aiguës des tournesols aux lames en forme de shurikens, paille pléthorique du cannage des chaises prête à taillader votre assise, à vous reconduire à l’inapparence du ciron, jaune éteint du Café de nuit et le parquet semblable à des sillons emplis de haine, engagés à votre perte alors que vous demeurez dans le jaune, vous aussi, mais celui de la sidération, jaune bilieux qui vous dissout de l’intérieur et vous ronge comme un acide sournois, une fumée délétère dont, bientôt, même vos veines seront atteintes, charriant cette agonie de la lumière. Et le brun, cette exhalaison de l’argile, cette décomposition de l’humus, cette subtile tonalité de feuille morte qui vous attaque par le bas, s’invagine dans vos talons, se ramifie dans le poteau de vos jambes, s’infiltre dans votre sexe et sème partout la terreur afin que, devenu terre à votre tour, l’on ne puisse plus vous distinguer du tronc d’arbre, de l’écorce, de sa desquamation dans la terreur d’automne, cette avant-mort. Voyez ces teintes joyeuses, tellement elles sont proches de votre propre libération. La mort, c’est bien cela n’est-ce pas, est une libération ? Voyez cet aspect cireux, pareil à un antique plâtre, à une résine éteinte, à une chair en perdition, voyez Deux vieillards mangeant de la soupe, sans doute la dernière libation, dans la toile de Goya. Oui, cela donne des frissons dans le dos, à tel point que, dorénavant, vous ne pétrirez plus la terre qu’avec appréhension, avec, dans les membres, la raideur définitive d’une métaphysique réalisée, parvenue à son terme ultime. Et l’orange qui brûle tout, qui incendie, qui porte l’acte de folie de Néron à une forme d’accomplissement esthétique. Regardez le fauvisme, laissez vous envahir par les flammes ravageuses d’Othon Friesz dans ses Arbres d’automne, cela monte du sol pareil à une lave incandescente, cela ravage, cela enveloppe tout dans un genre d’apocalypse et, vous aussi, fascinés, vous commencez à vous consumer au milieu de cet embrasement de la nature. Bientôt vous ne serez plus qu’une torche, un vulgaire brandon que la première brise emportera dans les régions inconnues, peut-être dans l’Enfer de Dante et ses cercles ignés. Et le violet, dont l’évident symbolisme mortuaire est un fait bien réel, enraciné dans les pliures vives de l’inconscient. Voir violet c’est déjà être dans le deuil, dans la forme de passage de la vie à la mort. C’est à ceci, à cette durable perte que nous invite le Poète Rimbaud dans le sonnet des Voyelles : O, Oméga, rayon violet de tes yeux. Déjà le regard n’est plus qui est envahi d’ombre, déjà il n’est plus, dans le monde visible, qu’une trace de khôl qui n’est autre que l’empreinte du mystère. Mais que devient donc le regard dès qu’il s’absente ? Est-il en voyage pour plus loin que lui ? Est-il clos définitivement sur un éternel silence ?

Les couleurs mentaient, les couleurs trichaient. Seul le blanc rayonnait de sa propre splendeur, de sa pureté, de son immatérielle candeur.

Oui, les couleurs mentaient, les couleurs trichaient, c’est pourquoi Blanche avait enduit son mince corps de blanc d’Espagne et, maintenant, il rayonnait de l’intérieur comme une pierre d’albâtre, comme un cristal de gypse, une vibration de quartz. C’était si étonnant de voir toute cette pureté, cette virginité, cette sorte d’absence sublime qui ruisselaient d’une anatomie reconduite à ses propres origines. Comme si, dans un temps très ancien, épris de classicisme et de valeurs antiques, la figuration humaine n’avait été, à la manière des temples grecs débarrassés par le temps de leurs teintes initiales, le bleu, le noir, le rouge que des architectures dépouillées, des colonnes doriques simples et nues, des frontons dépourvus de couleurs, des architraves épurées, des frises florales aussi anonymes que la fleur du magnolia ou bien la discrétion du lys, le reflet de la corolle du lotus dans l’eau translucide. Pensant être agréables aux dieux, les Antiques s’étaient fourvoyés et leurs badigeons colorés n’étaient que la teinte de leur idolâtrie, à savoir une perversion de leur essence, une inutile métamorphose, l’apposition d’un masque sur un visage dont la naturelle épiphanie ne sollicitait nul déguisement, nulle application d’une cosmétique. Il fallait laisser les choses dans leur image native. Le nouveau-né vient au monde dans l’évidence de soi sans qu’il soit besoin de le maquiller, de l’affubler des vêtures de la comédie humaine. Voyez l'Héphaïstéion d'Athènes tel qu’il est alors qu’il a abandonné les parures anciennes, les fastes par lesquels croyant subjuguer les dieux, attirer leur clémence, les Mortels n’attiraient que leur courroux. Certes les dieux étaient ambigus et participaient aux débauches terrestres, aux fêtes des hommes, à leurs déchaînements, mais dans une manière de compromission dionysiaque dont ils s’affranchissaient dès qu’ils regagnaient les hauteurs apolliniennes de l’Olympe.

Là, tout en haut de la montagne, les espaces ouraniens, les contrées de la transcendance, le territoire du sacré n’autorisaient guère les travestissements et les marches de guingois. Le carnaval, ses masques colorés, ses agitations, ses gigues, ses pantomimes, tout ceci était frappé du sceau de la contingence et de la satisfaction immédiatement comblée. Donc du superficiel venant dissimuler ce qui était ordinaire et parlait d’une voix modeste. C’est tout de même sidérant cette propension de l’homme à enfourcher la première monture venue, à se vêtir d’épais caparaçons et de se pavaner parmi la foule des badauds avec l’assurance de ceux qui ont découvert une vérité. La vérité, si du moins l’on peut l’approcher d’un iota, est cela même qui sommeille sous les frais ombrages, dans la demi-teinte de l’aube, cette blancheur venue dire aux Existants la fragilité des choses, la nécessité de ne laisser d’empreinte que longuement méditée, à peine apposée sur le vol libre de l’oiseau, le dépliement de la fleur, le glissement du nuage dans le ciel pris de clarté. Juste une légère translation, un passage inaperçu d’une matité à une brillance, d’une brillance à une matité comme si l’essence du temps était cette modeste oscillation que nous appelons l’heure, la seconde, mais qui, en réalité, est la grâce de l’instant nous visitant sur la pointe des pieds. La belle apparition de Blanche, sa modeste esthétique, sa belle cambrure offerte comme un lexique discret à deviner plutôt qu’à interpréter, les quelques touches d’une couleur presque invisible sur le bourgeon des seins, les palmes des mains, le socle des pieds, tout ceci est une fable venue nous dire en mode pictural ce que les mots, jusqu’ici, ont essayé de dessiner dans la forme approchée d’un possible langage. Mais ici, il faut laisser la place aux belles considérations d’un Wassili Kandinski pour lequel la problématique des couleurs se prolongeait bien au-delà de considérations esthétiques :

Le blanc que l’on considère souvent comme une non-couleur (…) est comme le symbole d’un monde où toutes les couleurs, en tant que propriétés de substances matérielles, se sont évanouies (…) Le blanc, sur notre âme, agit comme le silence absolu (…) Ce silence n’est pas mort, il regorge de possibilités vivantes (…) C’est un rien plein de joie juvénile ou, pour mieux dire, un rien avant toute naissance, avant tout commencement. Ainsi peut-être a résonné la terre, blanche et froide, aux jours de l’époque glaciaire.

De quelle façon, mieux que celle du Peintre de l’abstraction, aurait-on pu décrire cette aube (il ne s’agit que de cela) par laquelle nous venons au monde et commençons à proférer dans l’hésitation et la modestie ? Cette belle image d’André Maynet, la venue aux choses de Mathilde, nous invitent à une longue rêverie. Nous y sommes déjà comme dans la pureté du poème. Nous y demeurerons tant que le silence aura lieu.

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Published by Blanc Seing - dans PICTURALES.
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