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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 09:04
Elle vivait en poésie.

"Pelle nuova..."
Avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Elle vivait en poésie.

On voulait dire son corps, dire l’exception qu’il était, en tracer le subtil dessin, en énoncer les arabesques, en dresser l’étonnante cartographie. C’est alors que l’on se perdait dans les détails, que l’on dérapait, que les mots s’enlisaient dans leur propre limon et il ne demeurait plus qu’un bruit de succion pareil à l’engloutissement de la vase dans quelque sombre marais.

Elle disait, citant un poème de Birago Diop :

Les caresses te plaisent,

Les frôlements t’apaisent

Fille noire aux seins durs…

On voulait dire l’eau de ses cheveux, la fluidité de sa peau, la chute des reins telle une joyeuse cascade, ses jambes de pluie et l’on se perdait dans les brumes d’un langage qui se dissolvait sitôt qu’énoncé.

Elle disait, citant un poème d’Ismaïl Kadaré :

Les cascades dansaient là-bas

Comme de blancs chevaux fougueux,

La crinière pleine d’écume et d’arcs-en-ciel.

On voulait dire sa destinée aérienne, son vol au-dessus de la ville, son incroyable légèreté et l’on ne parvenait qu’à chausser des semelles de plomb et à demeurer dans les ornières du sol, les doigts tremblant de leur propre stupeur.

Elle disait, citant un poème de Pierre Reverdy :

Sur le toit

Il n’y a plus de lumière

Que le soleil

Et les signes que font tes doigts…

On voulait dire la flamme qui l’animait du dedans, les vifs reflets de la passion, la brûlure de l’amour dissimulée dans l’intime de la chair et l’on ne parvenait qu’à brasiller faiblement, à émettre un chant affaibli d’étincelle mourant de n’être pas connue.

Elle disait, citant un poème de Paol Keineg :

Demande à la flamme

pourquoi elle brûle

les chats de novembre

ne craignent pas la pluie

de seuil en deuil

l’amour te déchire…

Elle vivait en symboles.

On voulait dire le simple pieu de bois, la corde légèrement incurvée qu’il supportait, le tressage des fils qui constituait la matière intime de cette dernière, Elle disait la hampe de métal dressée dans l’éther, son étrange allure phallique, la fécondation du Ciel ; elle disait le filin du funambule sur lequel nous marchions tous, les yeux hagards, mains agrippées à la longue perche qui tanguait, menaçant de nous précipiter tantôt en Charybde, tantôt en Scylla, nous rattrapant juste à temps, laissant nos pieds vêtus de chaussons talqués glisser infiniment sur ce chemin étroit dont, bientôt, nous apercevrions la fin, regrettant tout à la fois l’incertitude de la progression, le risque de la chute, le saut dans l’abîme par lequel nous rejoindrions le Néant, la seule issue possible, l’évidence faite parole silencieuse, mutisme éternel.

On voulait dire la théorie du linge - un caraco léger, des bas diaphanes, des combinaisons transparentes, de menus colifichets -, faseyant dans le vent de manière que les vêtures enfin disponibles pussent accueillir le corps et le protéger du vent, du soleil, des intempéries. Elle disait le vêtement pareil à un masque, à une paroi derrière laquelle se dissimulaient l’homme, la femme intérieurs, la figure de leur spiritualité, la complexité de leur âme. Elle disait, citant Carlyle :

Les vêtements nous ont donné l’individualité,

Les distinctions, les raffinements sociaux ;

Les vêtements ont fait de nous des hommes,

Mais ils menacent de faire de nous des mannequins.

Et il n’était pas rare qu’à l’appui de sa thèse elle ne fît allusion aux mannequins d’osier, aux étranges entités métaphysiques sans yeux, bouches ni oreilles qui peuplaient l’imaginaire et les belles peintures du génial Giorgio de Chirico.

On voulait dire le faible rayonnement de la lampe-tempête afin que, dans le jour crépusculaire, le linge devînt visible, Elle disait le contenu de la pensée bouddhique à son égard, pointait le symbole de la transmission de la vie, les épisodes constituant les maillons de la chaîne des renaissances, elle mettait en lumière le nirvâna dont l’extinction de la lampe signifiait l’abandon du cycle des réincarnations, la sortie de l’aliénation, l’exclusion salutaire de la vie mondaine. Elle disait ceci et c’est comme si Elle était déjà devenue invisible à nos yeux insuffisants, inatteignable à nos mains gourdes. Elle s’échappait à mesure qu’on s’en approchait, Elle se dissolvait à même sa propre apparition.

Elle vivait en signes.

"Pelle nuova", tel était le sobriquet qui semblait le mieux convenir à sa nature. Mais « peau neuve », que nous voulions traduire par l’évidente simplicité d’un épiderme dans la fleur de l’âge, d’une enveloppe lisse et juste advenue, d’une généreuse efflorescence, pouvait-on en demeurer là et considérer que nous avions fait la synthèse exacte de Celle qui paraissait dans l’écrin de sa nudité ? Car c’était bien ceci qui nous interrogeait, cette nudité, ce dépouillement à la limite d’une possible absence. En réalité, « peau neuve » signifiait bien plus que sa simple apparence. Bien sûr il nous était toujours possible d’évoquer l’aspect d’une renaissance telle qu’aperçue dans le phénomène de l’exuvie lorsque le reptile, abandonnant son ancienne vêture, paraît dans le luxe de ses nouveaux atours. Ou bien l’on pouvait encore en référer à la sublime métamorphose, à ses stades successifs qui, de la larve à l’imago en passant par la nymphe décrivaient l’étonnant processus de la biologie des insectes. Ainsi la belle Uranie, au stade ultime de son développement, résultait de cette alchimie inaperçue, de ce secret impénétrable, sans doute de ce mystère. Mais, pour Elle, il y avait bien plus que le déroulement d’une simple esthétique. Pour Elle, il s’agissait, au travers de la poésie, du symbole, du signe, de l’émergence même d’une Métaphysique, donc de la mise en évidence de cet invisible qui en est le cœur battant, de ce silence qui en est la parole que ne peuvent approcher que Ceux et Celles qui sont disposés aux bruissements de la vie intérieure, aux images de la méditation, aux lumières de la contemplation.

Pour "Pelle nuova", la « peau neuve », c’est sa propre métamorphose intérieure, celle par laquelle arrive le sens sur l’arc immensément déployé de la conscience. Car, pourvus du regard adéquat, les choses se révèlent à nous dans la profondeur, aussi bien les vers du poème en tant que langage quintessencié dont nous sommes tissés jusqu’au sein de nos plus intimes cellules, aussi bien ces symboles qui transforment le moindre élément du réel en sublime intellection, aussi bien ces signes discrets qui, soient-ils yeux, bouche, peau, s’ils constituent nos nervures les plus apparentes, font toujours retour en direction de ce que nous sommes en essence, de pures scansions temporelles dont, parfois, de simples et délicieuses Petites Madeleines dessinent les contours d’un Combray singulier que nous nous hâtons d’oublier alors qu’il est notre souffle le plus immédiatement perceptible. Tout comme la Nature, les choses essentielles aiment à se cacher !

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