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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 08:58
Du haut du ciel elle regardait le monde.

Œuvre : André Maynet.

A simplement regarder cette image, il demeure impossible de ne pas sortir de soi en direction de ces lieux où souffle l’esprit, ces mêmes lieux que Maurice Barrès chantait dans les belles pages de La colline inspirée. (Ici, je mettrai volontiers entre parenthèses les thèmes religieux évoqués aussi bien que l’archétype des racines auxquelles l’auteur attachait sa fidélité à la nation, pour ne retenir que la beauté de la description qui, en elle-même, est un haut lieu, à savoir un mouvement de transcendance). Voici donc comment Barrès faisait s’élever sa prose en direction du poème, ce langage essentiel par lequel se dépasser et tutoyer les cimaises de l’art. Sur la Colline de Sion :

En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardoisé, dans une atmosphère pénétrée par une douce lumière d’un jaune mirabelle. J’aime y monter par les jours dorés de septembre et me réjouir là-haut du silence, des heures unies, d’un ciel immense où glissent les nuages et d’un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse.

Combien cet extrait respire la beauté, l’attachement au sol qui vous a vu naître, la joie qui est la vôtre à la seule évocation de cette terre nourricière chargée de tous les mystères en même temps que tremplin pour la pure révélation. De qui ? Mais de soi, bien sûr, car, en dernière analyse c’est toujours le soi qui est en première ligne, étrave de la conscience, pointe avancée sur laquelle aboutissent la richesse du monde, sa prodigieuse sensualité. Ici, il convient de faire un bref commentaire de l’extrait qui, ensuite, sera relié à la proposition photographique placée à l’incipit de l’article. L’automne, d’abord, cette saison versant en direction d’une douce mélancolie, inclinant vers la ressouvenance, la réminiscence typiquement proustienne, le bout de terre jouant, au même titre que la Petite Madeleine, l’essor vers un passé qui, présentement, gonfle l’instant et dilate l’émotion jusqu’au bord du ravissement, parfois des larmes qui en sont les perles apparentes. Un grand ciel ardoisé, ensuite, pour dire à la fois l’attirance céleste mais aussi la condition minérale de l’homme dont il essaie de s’extraire à l’aune de ses actes, de ses œuvres, de ses espérances. Et que penser à propos d’une douce lumière si ce n’est l’apaisement de la clarté, mais aussi son attrait ascensionnel, la manière d’effusion que l’on devient soi-même à seulement la contempler, à l’évoquer dans les sombres sillons de l’écorce terrestre. Me réjouir là-haut du silence, ceci exprime la parole toujours silencieuse, incantatoire, pulsionnelle qui fait irruption dans l’antre du corps dès l’instant où ce dernier, pris d’amour, sollicité par l’art devient si léger, si diaphane qu’il consent à se détacher de l’habituelle pesanteur afin de goûter aux délices de l’empyrée. Et que sont les heures unies sinon cette temporalité dont les successives extases du passé, du présent, de l’avenir fusionnent en une seule et même unité, en une identique harmonie de manière à ce que quelque chose comme une parution de l’être puisse devenir saisissable. Ici confluent, en une même sublimité, le profond sentiment de soi, l’unité avec la Nature, la préhension de l’art, l’approche d’une expérience spirituelle telle qu’évoquée par Romain Rolland dans la magique formule du sentiment océanique.

Que l’on ne s’étonne pas de la mise en relation de l’image et du texte. Dans la belle photographie d’André Maynet, ce sont les mêmes forces qui traversent l’œuvre, les mêmes tensions qui la font s’élever dans l’ordre d’une esthétique purement religieuse. Car l’art est religion, creuset d’une spiritualité, approche du sacré et du sentiment d’expansion qui y est attaché. Si Barrès, du haut de sa Colline, nous invitait à nous dépouiller de notre vêture terrestre pour nous attirer dans le domaine des pures sensations, c’était, en une certaine façon, pour nous libérer de notre lourde matérialité et nous ouvrir les portes d’une passion qui nous ferait nous sustenter au-dessus des choses ordinaires. Ecoutons-le au tout début du livre :

Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse.

Le créateur de l’œuvre plastique nous dirait-il autre chose ? Ne nous invite-t-il pas, ici, à faire le voyage, en compagnie d’Olympe (comment pourrions-nous la nommer autrement ?), cette pure idéalité dont le corps si aérien, translucide, se situe à la limite d’une visibilité. Le cadre est celui d’un édifice religieux dont les voûtes convergent vers le ciel dans une subtile harmonie. La lumière émane autant du corps du Modèle que des ouvertures supposées, lueur pareille à la cendre, mais aussi, à la clarté du cierge qui brille à l’intérieur du sanctuaire en raison d’un culte rendu aux dieux. Et puis cette échelle, ce symbole universel d’accès aux espaces ouraniens que nous supposons traversés de rapides et impalpables hiérophanies. Puis la colonne au fût si lisse qu’il se confondrait presque avec l’air qui l’environne, puis ce chapiteau aux frises florales qui tutoient la perfection, puis cette étonnante apparition de l’effigie humaine (est-elle encore humaine, est-elle divine ou bien est-elle, seulement, un signe de passage entre deux ordres qui paraissent irréductibles par essence mais, peut-être, parfois, communiquent dans le silence ?) ; cette mince effraction d’une chair si éthérée qu’elle pourrait, à tout moment, se sublimer, devenir pierre philosophale, Nombre d’or, fleur de Lotus, Esprit surpris de lui-même et comme appelé à se confondre avec le nuage, le vol de l’oiseau, s’abstraire d’un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse, devenir un Rien, un Néant dont tout procède et dont nous ne pouvons saisir le sens. C’est si haut l’Absolu, si irréconciliable avec nos yeux frappés de stupeur ! Le prodige c’est cela, poser une figure humaine sur un chevalet et l’amener à n’être plus qu’une simple apparence, peut-être une illusion, la dissolution d’une fumée dans la levée grise de l’aube. Olympe, il nous plaît de la croire tout en haut d’un météore, loin, là-bas dans l’air bleu de Thessalie, au centre d’un monastère suspendu au ciel, sur les roches noires de poudingue qui disent encore l’appartenance au minéral, au galet, au ciment qui les assemble alors que leur cimes se perdent, quelque part, dans un rêve impalpable, un imaginaire sans limite, une idée occupée seulement d’elle-même.

Olympe, nous pourrions demeurer longtemps dans la fascination, la regarder telle le voile de la Māyā , cette illusion qui, nous détournant de nous, parfois, nous conduit au-delà de ce que nous sommes mais que nous ne pouvons nous représenter pour la simple raison qu’un voile est toujours tissé de doute et d’improbable. C’est pour cela qu’il nous attache à lui dans une manière d’étrange ambiguïté, tout comme l’amante se dérobe à la caresse de l’amant dans le jeu infini de l’amour. Olympe nous l’aimons, tout comme nous aimons le vol de l’oiseau de Braque dans le ciel de l’art, tout comme nous aimons cette pomme qui nous conduit au délicieux péché, tout comme nous aimons le Paradis puisqu’il n’existe pas ou bien seulement sur Terre, ou bien dans nos têtes. La seule possession dont nous soyons assurés. Il faut donc consentir à vivre en sa propre compagnie sur le bord de quelque rivière au charme discret ou bien en haut d’une colline inspirée dont nous espérons qu’elle nous distraira de nous-mêmes tout en nous y ramenant. Oh, oui, nous aimons Olympe !

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