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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 08:34
Tout geste est signe vers un destin

Œuvre : André Maynet.

Ici, on est avant le geste, avant la donation, sur le bord de soi et peut-être même dans la boucle, la spirale de son être, là où les choses brillent de leur propre éclat sans que quelque chose soit requis pour que l’on commence à exister vraiment. Une pure présence, une autarcie dont on pourrait faire le site d’une advenue et l’en-dehors serait une simple virtualité, un feu-follet à l’horizon du monde. Tout ce qui vit et se déploie dans son intime géographie se sustente à l’aune d’une radicale immanence, système autoréférentiel que rien ne saurait atteindre, sauf à détruire ce qui se construit du-dedans et trouve sa première justification à ce jeu de miroir focalisé sur l’apparition de ce qui est. Conscience d’une conscience. Singulier pli de l’être faisant sa volte sur l’être et, ainsi, indéfiniment, tant que durera le corps, que s’allumera l’étincelle de l’esprit dans le corridor du temps. Ceci pourrait avoir statut d’éternité tellement le rythme de ce microcosme que nous sommes est coalescent à sa propre contemplation. Le globe des yeux se retourne, éclaire la forteresse intérieure. Les fleuves de sang font leur lacs carmin. La chair vit de sa luxueuse solennité. Les os s’allument en cadence à la lueur du phosphore. Les veines charrient le flux vital selon une infinité d’arborescences écarlates. Et la machine tourne, ronronne, circule librement avec l’aisance des astres à initier leur universel mouvement. On est si bien dans la conque abritante. Tellement lovés sur soi que rien ne semblerait pouvoir atteindre, rompre cette harmonie, entamer cela qui semble s’annoncer à la façon d’une inépuisable ritournelle. On est une noix inexpugnable, une sphère parménidienne scellée sur sa singulière profération, une unité indivisible dont on ne perçoit nullement qu’elle pourrait consentir à s’ouvrir, à répandre les spores au-dehors, là où souffle le vent de l’oubli. Mais on ne veut pas la dispersion. On veut le recueil dans ce qui ne saurait consentir à l’effraction.

Mais voici qu’au-devant de son corps, comme sur la vitre d’un lac dont on émerge à peine, se dévoile un bouton de rose, aux teintes si discrètes, qu’aussi bien il aurait pu ne pas paraître. On incline sa tête vers son étonnante présence. C’est donc une sortie de soi, un phénomène nouveau sur l’étrave des jours, une parole première par laquelle on se dit. Voilà qu’on n’est plus Seule au monde puisque l’on projette ce mot qui, bientôt, va s’ouvrir, déployer sa corolle, coloniser l’aire disponible. Oui, c’est cela, on n’est en-dehors de soi qu’à la mesure du langage, cette vapeur d’une chair lourde, dense, qui ne pouvait se satisfaire de son pesant silence. Les yeux, le sang, les rivières de lymphe, les lianes blanches des axones, tout ceci voulait s’exiler, connaître la périphérie, provoquer ce qui n’était pas soi à paraître, à constituer un espace dialogique. Alors on redresse sa nuque avec un mouvement aussi gracieux que celui du cygne sur l’onde et voici que son propre horizon s’éclaire d’une présence blanche, à la limite d’une parution. Sur la face infiniment lisse du silence se dévoile, soudain, le glissement d’un pied, s’installe la verticalité d’une jambe aussi frêle que le vol du bourdon, que se révèle la tête d’écume d’une fleur tenue par une main délicate. Voilà, c’est tout. L’instant est celui d’un colloque singulier qu’initient deux fleurs dans leur parure virginale. En réalité on ne sait rien de l’homme, de la femme dont le face à face est différé. Provisoirement. L’instant a quelque chose de précieux, de rare, identique au tout début d’un poème alors que le vers n’a pas encore trouvé son rythme, que les mots se retiennent comme au bord d’une césure. Tout peut advenir encore. La rencontre peut avoir lieu, l’amour brandir son carquois, la flèche métamorphoser un cœur en attente. Mais il faut demeurer là, dans cette sublime hésitation que constitue tout geste suspendu. Eve fera-t-elle l’offrande de la rose à Adam, indiquant par ceci le rougeoiement de la passion ? Adam, en retour, lui adressera-t-il la pivoine ébouriffée afin de conclure un pacte et initier le début d’une aventure ?

Mais l’on sent vite combien tout ceci est soumis au registre de la hâte, de l’impatience, du souci de ne pas se résoudre à une douloureuse immobilité. Et pourtant, à seulement dépasser l’apparence, c’est de joie dont il s’agit, mais tout intérieure, fécondée à l’aune de sa propre lumière. C’est une résine qui fait ses perles translucides sous l’écorce de la peau, qui, peut-être pleurera, livrera ses sanglots aux yeux des Existants éblouis. Nous ne savons pas et ne voulons savoir. Combien est heureux ce moment suspendu, cette manière d’irrésolution qui tient la scène en retrait et l’habille de tous les événements possibles, de toutes les occurrences qui pourront paraître ou bien se retirer dans la mutité des aubes grises alors que le jour ne viendra pas. Comme un pendule qui aurait suspendu son incessante oscillation afin que de cette pause résulte un sens nouveau, une promesse, le don d’une surprise. Dans cette image arrêtée, c’est toute la magie de l’illusion anticipatrice dont parlait Diatkine à propos de la jeune mère attendant la venue au monde de son enfant. De cet enfant porteur, par définition, de toutes les grâces possibles, de toutes les ouvertures, de toutes les virtualités contenues dans ce qui se retient et n’est pas encore. C’est cela, regardant le mystère avoir lieu, nous voulons laisser libre l’espace ontologique, lequel choisira les manières de son actualisation, peut-être rose-thé, peut-être pivoine claire de Chine. Ceci n’est pas en notre pouvoir, c’est pourquoi il nous faut consentir à demeurer dans l’ombre, à nous poster dans la cage du souffleur (nous pourrions suggérer, tout au plus), et patienter avant que ne commence la représentation. Nous ne sommes que des êtres des coulisses en attente d’un possible émerveillement. Tout geste est don qui porte sur la scène la pluralité des significations latentes du monde. De ces significations il sera toujours temps de s’emparer. De la belle photographie d’André Maynet à la peinture de Lucas Cranach l’Ancien faisant figurer la rencontre d’Adam et Eve, il y a le même décalage que celui qui existe entre l’illusion anticipatrice dont il vient d’être parlé et le réel fixant dans le marbre l’empreinte de son ordre. Autrement dit le passage d’une liberté à un irrémédiable destin dont, jamais, on n’inverse le cours si ce n’est par le truchement de l’imaginaire ou de la fiction. Chez André Maynet le geste ne peut qu’être évoqué, la réalité hallucinée. Chez Cranach le geste a déjà eu lieu qui attache Eve à Adam ; Adam à Eve dans un événement irréversible, lequel s’appelle exister et n’autorise aucune métamorphose quel qu’en soit le genre. Bien évidemment nous pouvons préférer le traitement du thème que nous propose le peintre de la Renaissance allemande. Cependant la vision contemporaine qui tient en suspens ce qui, pour l’instant, ressemble à un songe, combien cette perspective est belle. Tout comme l’est une idée habitant les hautes sphères de l’intelligible. Oui, c’est ceci que nous voulons !

Tout geste est signe vers un destin

« Adam et Eve ».

Lucas Cranach l’Ancien.

1530.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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