Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 15:30
De l’accentuation du sens.

Œuvre : André Maynet.

Jamais nous ne comprendrons mieux cette image qu’à la livrer au jeu des homologies formelles. Femme-paysage qui nous demande, un instant, de nous éloigner d’elle, afin de mieux la retrouver ensuite. Car la compréhension est rarement dans l’immédiateté du paraître, seulement dans la prise de distance, le long métabolisme de ce qui est à dire mais demeure toujours dissimulé sous la vitre opaque du quotidien. Donc, cette Femme dont le mystère constitue le signe le plus apparent, amenons-la à n’être, provisoirement, qu’une géographie, une carte, un plan semé de points géodésiques avec lesquels il faudra nous entendre. Amenons-la à être cette belle steppe de Mongolie, cet espace libre parcouru de vent et de ciel, ce libre usage du monde si, cependant, nous consentons à renoncer à notre royauté pour regarder la Nature avec des yeux justes, à trouver en elle la pluralité des significations qui s’adressent à nous sur le mode crypté. Car la terre, le nuage, la douce colline, le ruisseau au frais des ombrages, la fuite diagonale du vent, la brume de l’aube, tout ceci nous parle le langage simple par lequel nous sommes au monde. Les yeux ne s’éclairent qu’à scruter l’ombre, les oreilles ne s’ouvrent qu’à deviner le chant de l’herbe, les mains ne saisissent qu’à sentir, dans leur creux, la tresse d’eau de la fontaine venue du plus profond des choses.

De l’accentuation du sens.

Steppe de Mongolie.

Source : Chine escapade.

Mais ne nous égarons pas. Nous parlions de la steppe. Décrivons-la afin qu’elle nous délivre, comme au travers de cette Inconnue que nous approchons, les lignes de sens dont elle est la face visible. Le sens est partout présent. L’univers, à défaut d’être saisi dans sa réalité matérielle, - cette dune, cette demeure de ciment, cette vague qui se dresse avant de s’écrouler -, nous devons l’aborder en tant que possibilité d’une compréhension, en tant qu’ouverture d’une infinie interprétation du cosmos, autrement dit de cet ordre du monde qui possède son lexique, sa syntaxe, sa souterraine sémantique. Ce n’est que lorsque ce qui nous entoure se lève selon un langage que nous pouvons assumer notre essence, à savoir être des hommes de Parole. La steppe est là avec son immense étendue d’herbe sauvage, cette teinte à mi-chemin du jaune, à mi-chemin du vert que l’air de Mongolie lisse de la pureté de son voile. Cette étendue est si vaste, si éphémère que notre regard pourrait presque en faire l’économie. Nous pourrions l’oublier et n’apercevoir que quelques signes de vie venus de nulle part. Ce que nous voyons - les points géodésiques, les repères, les sémaphores qui animent le vide -, ce sont : les troupeaux de chevaux à la robe bai, à la crinière noire ; les monticules réguliers des « ovoo », ces cairns voués à la culture chamanique ; des drapeaux de prière multicolores qui faseyent au vent ; les mottes hirsutes des yaks, leurs cornes en forme de lyre ; les toiles blanches des yourtes surmontées de leurs toits en forme de cônes par où s’échappe le fumée. C’est cela que nous livre la steppe, ces lignes de force, ces concrétions du sens dont la toile rase de l’herbe assure la synthèse. C’est en effet, en vertu de ce principe dialectique, des formes (les cairns, les yaks, les yourtes) surgissant du fond (la vaste prairie) dont elles proviennent que peuvent venir à nous les signaux à partir desquels s’édifiera notre aperception de ce lieu doué de vie, traversé de confluences multiples, venues du plus loin de l’espace, de l’infini du temps.

Et maintenant, nous disons de Sensuelle la même chose que ce que nous évoquions à propos du haut plateau de Mongolie. A savoir que Sensuelle (qui veut dire, la mise en alerte des sens, la sublime polysensorialité au travers de laquelle elle se montre à nous en même temps qu’elle prend acte de sa propre présence), Elle, donc, dispose aussi de ses propres jalons, de ses remarquables balises dont la lecture nous indiquera le chemin à emprunter de manière à la connaître. Les repères, les voici, résumés à quelques points saillants que l’Artiste a bien voulu mettre en exergue, grâce à une subtile coloration, afin que notre avancée ne se fasse à tâtons : les yeux, la bouche, les oreilles, les mains, le sexe, les pieds. Ces divers fragments corporels, ces monticules de chair jouent en écho avec les amers de Mongolie, yaks, yourtes, ovoo. Ces cibles de la représentation humaine sont les verbes (voir, goûter, entendre, sentir, marcher, jouir) qui s’adressent à nous, alors que le reste du corps (semblable à l’herbe de la steppe), noms, adjectifs, adverbes, constituent les liens qui complètent et accomplissent le sens. Autrement exprimé, Sensuelle est cette belle forme sculpturale, cette effigie de marbre ou bien d’albâtre, cette sublime étendue qui ne devient réellement visible aux yeux des Voyeurs que nous sommes qu’à l’aune des prédicats corporels grâce auxquels elle s’approprie le monde et communique avec lui. Yeux, mains, oreilles sont les formes verbales (voir, toucher, entendre), sorte de langage performatif parachevant l’œuvre du monde à laquelle le seul territoire de peau, cette blancheur, ce silence, cette attente d’une profération, n’auraient pu donner acte en raison même de leur apparente passivité. Créer du sens n’est jamais que cela : une forme de passage du non-dit au dit ; de l’ombre à la lumière ; du corps silencieux à un corps parlant. Or, dans la meute de chair, ne sont jamais plus prolixes, que les portes d’entrée, les points de contacts, les liaisons entre la confondante intériorité et cette extériorité qui vient clôturer l’œuvre commencée à bas bruit dans l’occlusion de cette glaise lourde qu’est le corps. Mais, pas plus que les verbes ne sauraient signifier à eux seuls, pas plus les noms n’y parviendraient depuis une autarcie qui les placerait dans une sorte de territoire fermé. Il faut un nécessaire échange, une mutabilité, une conversion, de l’herbe qui accueille et de ce qui y est accueilli. Du corps libre et non-disant à ce qui s’y annonce. C’est cela dont cette image est l’icône en même temps que la belle démonstration. Sensuelle, jamais nous ne la ferons mieux nôtre qu’à la sentir traversée par les courants qui l’animent et la portent au jour. L’œil qui regarde se lever l’aube, l’œil dans lequel coule la clarté, la luminosité de l’œuvre belle ; l’oreille qui perçoit le murmure de la source, l’imperceptible cantilène de l’Aimée ; la bouche qui s’abreuve du nectar des heures pleines, chante les sublimes mélodies, se livre aux suppliques dont elle tisse la toile de ses plaisirs ; les mains ouvertes dans le geste du don ou bien fermées pour dire le refus de ce qui ne saurait être, l’aliénation, l’empire des dominations, la main qui façonne l’argile, lui donne forme, dresse l’amphore chargée de recueillir le breuvage des dieux dont les humains font l’offrande afin que quelque chose ait lieu qui les élève, les délivre, au moins provisoirement, de leur mortelle condition ; les pieds, ces messagers en contact avec la terre qu’ils martèlent de leur marche têtue, obstinée, pareils à des pèlerins, car les hommes sont toujours en chemin, en quête d’eux, afin que, se reconnaissant, ils puissent ouvrir la voie de l’altérité, du partage, de la navigation hauturière parmi les écueils, les joies et les peines, les malédictions et les brefs bonheurs ; le sexe, cette amande si noble, si douce, dont l’ambroisie est promesse de félicité, souhait de disparition-apparition car l’acte d’amour nous révèle à nous-mêmes, à l’autre, en même temps qu’il nous soustrait au monde car la joie est toujours ineffable dont la voie mystérieuse du surgissement dans l’autre est comme une mort annoncée, jamais on n’en ressort indemnes, seulement marqués du sceau de la perte, de l’empreinte du désir toujours renouvelé dont nous savons que le tarissement sera notre dernière parole avant que ne s’ouvre la ténèbre et s’impose l’éternel silence.

C’est avec un genre de grave solennité que se conclut cet article, tant le sens qu’il soulève, s’auréole de tragique en même temps qu’il se fait le chantre de l’exception de vivre. Telle la dialectique de la steppe et de la yourte ou bien du corps lisse et blanc en rapport avec les stances colorées que sont les organes des sens, qui nous ouvrent à l’empirie de l’être et nous tiennent en suspens puisque être ne fait sens qu’à convoquer son contraire. « Je sens donc je suis », telle pourrait être la formule d’un cogito sensualiste auquel nous sommes tous redevables, d’une vue qui nous émeut, d’un son qui nous bouleverse, d’une oreille à qui se confier, d’une main à accueillir dans la plénitude de la sienne, d’un pied à suivre dans l’avancée de l’heure, d’un sexe à habiter auquel toute idée de génération est inconditionnellement liée. Oui, vraiment, nous ne sommes que des êtres de passage qui, au hasard de leurs pérégrinations, accentuent tel ou tel sens, pensant infléchir le monde selon nous. A moins que ce ne soit le monde qui fasse sens à notre place. Mais peut-être ne s’agit-il que d’une même et unique question ?

Partager cet article

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Mydriase
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher