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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 09:42
Intemporelle.

"Rencontre fortuite".
Avec Anastasia.

Œuvre : André Maynet.

C’est étonnant tout de même de rencontrer la beauté et de ne pouvoir s’y soustraire. Toujours on revient à elle dès l’instant où on l’a connue. Oui « connue ». C’est de l’ordre d’une « connaissance » intime comme si, percevant ce qui s’y dissimule avec l’amplitude d’une marée, nous ne puissions en éprouver le flux et le reflux qu’à la mesure d’un nouveau paradigme de l’être. Ouverture, amplitude, déploiement, ressourcement, tremplin ontologique, voici en quels termes prédiquer ce qui nous visite et nous déporte au-delà de nous, dans un site vierge dont il nous est demandé de procéder à l’accomplissement. Mais regardons l’image et tâchons d’y trouver les métaphores qui l’animent, les significations qui en nervurent l’apparition. « Intemporelle » est debout, fragile dénuement qui la porte au-devant de nous dans la pureté. Car ce Modèle n’entretient ni ambiguïté, ni équivoque qui nous plongeraient dans le doute d’une polysémie complexe. A savoir, dire de cette représentation qu’elle nous mettrait dans l’impossibilité de décider ce qui en sous-tend l’événement. Dans le face à face avec l’oiseau, dans l’attitude hiératique de la figure humaine, dans la tension qui l’arc-boute en direction d’un possible mystère ou à tout le moins d’une expérience singulière, se profile la nécessité d’une vérité dont la rigueur iconique semble nous indiquer la voie. Le fil invisible qui relie le colibri à Celle qui en façonne la présence, ceci n’est rien de moins que le cristal ténu qui assemble entre elles deux beautés contiguës. Deux beautés égales sur un plan esthétique aussi bien qu’éthique puisque le Beau est une seule et même considération de ce qui est dans l’ordre du sublime et de l’incontournable. Aucune beauté ne saurait s’absenter du monde. Aucun Voyeur ne saurait en faire l’économie, puisque, aussi bien, la beauté est nécessaire ne serait-ce qu’en raison de sa correspondance avec ce que les philosophes antiques nommaient la Raison Universelle, cette mise en ordre du cosmos par Zeus lui-même avec l’aide des Moires qui ont filé le destin de ce qui vit et s’anime dans la totalité de l’univers. Seuls les gens « qui parlent et agissent en dormant », donc ceux qui vivent dans l’inconscience, selon les paroles d’Héraclite, pourraient en différer et l’ignorer le temps qu’ils mettront à dilater la pupille de leur intellection. Pour cette raison de la main des Moires guidant aussi bien le destin des hommes que celui des artistes, il ne saurait y avoir de « rencontre fortuite » (clin d’œil du « metteur en scène » en notre direction), la rencontre étant toujours nécessaire avec ce qui fait sens en direction du sommet le plus élevé. Une des mises en lumière de l’art.

Mais, pour être adéquatement en concordance avec l’essence qui se dévoile dans cette rencontre opportune, dans ce moment magique du « kairos » des premiers Grecs, il convient de faire appel au concept de « forme temporelle ». Concept fécond en ceci qu’il débouche sur quantité de compréhensions, notamment dans le domaine de la saisie esthétique. Une forme temporelle est cette singularité, cet événement se montrant dans le champ de la conscience du Regardant avec une organisation qui lui est propre, avec un temps spécifique dont cet événement seul peut être affecté. Ce qui est à remarquer, d’emblée, c’est que l’événement n’est pas doté d’un en-soi qui en réaliserait l’assomption dans une manière d’autarcie, mais que ce qu’il nous propose découle d’une simple décision du Sujet qui s’applique à le viser. L’événement est donc la mise à découvert d’une subjectivité. Et, en ce qui concerne la brève approche développée dans le cadre de cet article, il convient de percevoir que cette forme est atemporelle car ses diverses manifestations échappent à la catégorie du réel et sa durée est celle, arbitraire, infiniment variable, des configurations personnelles que nous y projetons, comme l’idée de la fête pour un groupe social dépend essentiellement des valeurs déposées à l’intérieur de sa manifestation. Ainsi peuvent apparaître en tant que « formes temporelles », les formes du discours et du récit de Proust dans « La Recherche », que l’écrivain lui-même singularisera en qualifiant le vécu retranscrit de « Temps perdu » et de « Temps retrouvé ». Ces deux temps dénués d’objectivité sont les temporalités littéraires par lesquelles l’auteur de « Du côté de chez Swann » portera témoignage de ce qu’il fut, à savoir un personnage de papier transcendé par l’imaginaire d’un créateur de génie.

Mais revenons à « Intemporelle ». Déjà, par son traitement plastique, son évanescence, ses teintes si douces qu’elles paraissent venir de quelque empyrée, ces postures si diaphanes dont on dirait qu’elles sont figées dans le marbre, nous différons d’un temps ordinaire, nous échappons à la quotidienneté, nous nous exonérons de tout ce qui possède repères habituels. Nous devenons des êtres sans amers, des esquifs en quête d’un feu, d’une lanterne à l’horizon des récifs. Mais rien ne presse, il sera toujours temps de reprendre pied, d’accoster et de charger son havresac pour longer les ornières du réel. Ce que nous montre cet être quasiment mythique, en-deçà et au-delà des teintes, des tracés, des lignes de graphite, c’est une manière d’outre-monde, peut-être même d’outre-vie si éloignée des préoccupations qu’elle en apparaît comme l’harmonique presque impalpable, le son à peine reconnaissable, l’écho du monde qu’une falaise nous renverrait métamorphosé, remis au filtre d’une étrange et attirante nouvelle perception. Regardant, découvrant la beauté et nous sommes en suspens. Tout comme le vol stationnaire du colibri, cet imperceptible battement d’ailes qui en devient franchement irréel. Tout comme Intemporelle qui semble figée pour l’éternité dans la surprise de l’instant. Tout est infiniment relié à son essence. Et ceci à tel point que l’existence, cette simple hypostase, paraît n’être plus qu’une vague lueur perdue dans quelque brume, un genre de falot ne délivrant qu’un faible grésillement, une étincelle vivant sa dernière pulsation. Tout se maintient sur le bord de … Tout est présent dans l’à-peine, le presque, le bientôt. Alors ne peut qu’avoir lieu, à la place du langage qui échoue à dire, le carrousel des toujours secourables métaphores. Là où les mots se perdent dans les sables d’une parole devenue muette, surgissent les images qui disent en projections visuelles, en scènes monstratives, les contours de ce qui est à proprement parler impalpable. Alors le suspens de l’instant, l’altération de l’espace, se font images. Alors, comme un pas de deux qui fait sa mince dramaturgie dans l’arrière-scène, ombres portées de l’oiseau et de sa Voyante, voici ce qui apparaît : l’image fluette d’un flamant rose, braise dormante au-dessus d’une lagune, patte replié sous l’aile ; la gorge étroite d’un sablier où les grains de silice s’arrêtent comme pour un étrange rituel ; le dépliement amorcé d’un bouton de rose sous la caresse de la rosée ; la robe blanche du derviche tourneur s’étalent largement dans un geste sans début ni fin ; des « Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint- Jacques », que tiendrait la main d’un enfant, un jour d’hiver, dans les lointains de Combray ; une Montagne Sainte-Victoire dans un infini tremblement, ses blancs jouant avec les teintes douces la partition d’un temps qui, jamais, ne semblerait devoir retomber. Flamants, derviche, madeleine, Sainte-Victoire ces manifestations de la pure beauté qui nous tiennent en haleine, nous situent pendant la durée de la fascination, hors du temps, hors de l’espace dans le monde que, parfois, tissent nos rêves de la couleur d’une ineffable joie. C’est ceci que l’on verrait, ces sublimes « formes temporelles » dessinant en nous, dans le sombre de notre chair, la belle lumière de la création, ouvrant jusqu’à l’infini l’arche brillante du sens. Il n’y a que cela, dilater sa pupille afin que le monde devenu transparent à lui-même, tout comme nous le serions devenus à nous-mêmes, puisse avoir lieu ce qui toujours attend, la survenue de ce qui est à voir et à entendre.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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