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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 10:14
Evidence.

Œuvre : André Maynet.

Nous regardons et, déjà, nous sommes perdus. Perdus à nous. Perdus au monde. Soudain, il n’y a plus d’autre lieu où exister que dans celui de la vision d’Evidence. Comme si l’univers étréci à la dimension d’une incontournable beauté n’avait qu’à se poser là, sur le bord de l’assise, et demeurer dans la fascination. Oui, la fascination, ce qui vent dire que, autant de temps que nous serons vivants, nos yeux seront marqués à la braise du désir. Non d’une possession charnelle puisque l’essence de l’image nous interdit cette manière de transgression. Mais d’une préhension jouissive dont tout esthète se doit d’être saisi sauf à renoncer à la flamme de la contemplation. Regardant la photographie et regardés par elle nous sommes sous le charme, tout comme la proie se trouve sous la domination du prédateur. Un consentement à être remis à un principe fondateur, à un motif originel dont nous sentons bien que ce Modèle est le site même. Car il s’agit bien d’origine, en effet. Les choses ne sont jamais aussi pures, évidentes, qu’à être constamment ramenées à l’aire de leur provenance. Comme si le parcours entrepris après leur naissance, ses stations successives, ne constituaient que les hypostases et les euphémisations de valeurs premières, essentielles en leur apparition. Eclosion de la rose à partir de son bouton floral identique à une germination ombilicale. Douce pluie que verse le ciel en souvenir du cristal de la rosée brillant à la pointe de l’herbe. Souffle du vent que constituèrent les mailles serrées des premiers grains d’air. Les exemples seraient innombrables qui nous reconduiraient, en quelque façon, à notre propre venue au monde. Notre apparition si singulière, le sceau qui frappe de sa volonté tous nos gestes, tous nos actes, mais nous en avons perdu la trace. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Si nous n’étions amnésiques nous serions comme l’outre gonflée d’Eole, le carrefour d’innombrables tempêtes et le lieu d’une possible perdition.

Mais confions-nous à Celle qui brille sur l’accoudoir de la bergère et nous indique le pays d’un rêve. La pièce, éclairée dans une diagonale de lumière, presque inapparente, - l’aube d’une supposée origine -, la pièce donc est le recueil d’une rareté. Il faut cette douceur de pierre ponce pour que les choses consentent à s’éclairer dans l’orbe d’une possible vérité. Jamais nous ne pourrons mieux regarder cette Icône qu’à la doter de la vêture d’une authenticité. S’y soustraire serait ramener la joie dans la résille étroite d’un égarement. Mais qu’est-ce qui nous assure de la qualité de l’expérience à laquelle nous nous consacrons corps et âme ? Seulement parce que tout y paraît dans le simple et la douce volonté d’un accomplissement. Rien ne s’y soustrait qui serait de l’ordre d’une affabulation, d’un retrait sous le masque du mensonge. Tout y est clair, tout y est infiniment visible. Tout y figure à portée du geste de la vision. Le fond, dans sa lumière d’anthracite, le plancher dans sa clarté de lave, tout concourt à la mise en scène du Sujet, à son rayonnement, à son éclat de sourde porcelaine venant nous dire le rhizome de l’être. Soudain l’être est à découvert. Soudain l’être est fragile. Mais c’est bien ceci, son dévoilement, qui nous interroge et nous tient en suspens.

La chevelure, son écoulement noir comme l’obsidienne vient révéler le constant mystère du visage. Ovale lumineux portant témoignage de la belle épiphanie humaine. Trois signes en sont la pointe avancée. La pupille des yeux est un jais impénétrable où l’âme se dissimule dans le secret d’un abîme. La bouche entrouverte comme pour laisser infuser le poème ou bien dire les mots de l’amour, ces vives étincelles, ces feux de Bengale. Et les épaules, nacres à la sépulcrale blancheur, et la perfection d’une gorge à peine voilée par un linge diaphane qui porte au regard la mesure de la féminité en sa troublante présence. Et le mouvement de tout le corps, cette habile torsion, cette subtile efflorescence qui témoigneraient de la volupté si l’intention était de séduire, mais ici la séduction est celle de l’art en sa manifestation. Combien les jambes, leur croisement, combien le golfe des genoux inondés de clarté nous intiment au recueillement, à la spiritualité. Et ce pli de lumière qui longe la jambe et se réfugie dans le tissu qui dissimule le pied. Le pied ce signe d’une extrême impudeur lorsqu’il consent à se montrer. Car ce sont les parties les plus anodines, les plus usitées qui suscitent de l’émoi lorsqu’elles usent de leur pouvoir d’enchantement, rubis des ongles brûlant dans le luxe de la nuit.

Longue Fille au corps de racine blanche, Vénus d’albâtre qui ne se montre qu’à mieux se retirer. « L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible », affirmait Paul Klee. Et, ici, ce qui est rendu visible, c’est rien de moins que l’être en sa naturelle simplicité, l’évidence de figurer sans affèterie ni supercherie dans l’esquisse la plus ouverte qui soit. Être est ceci : se rendre libre vis-à-vis des choses et persévérer dans sa propre forme avec la modestie attachée à une sérénité. C’est tellement impalpable le sentiment de l’exister, tellement éphémère, indicible, illisible et le plus souvent tout essai de profération s’abolit dans quelque silence. Alors il faut laisser parler l’image qui recèle en son fond quantité de sèmes dont chacun des Voyeurs tirera ses propres significations. Car l’image dans sa confrontation au langage se révèle comme une source inépuisable de perceptions et de sensations. Si nous disons « Evidence est belle », certes nous affirmons cette beauté mais, aussitôt nous l’enfermons dans ce prédicat qui l’isole de tous les autres prédicats et la reconduit à une seule perspective, celle-ci fût-elle le tremplin d’un infini déploiement. Si nous regardons la photographie, autrement dit l’effigie, la figure sur laquelle Evidence rayonne de cette si belle lumière intérieure, nous la délivrons de la nasse des mots, nous lui ouvrons des horizons inépuisables de sens, nous la disposons à être selon des myriades de parutions, depuis les Naïades qui s’abreuvent aux sources jusqu’aux Oréades qui peuplent montagnes et grottes.

Mais, aussi bien, délaisserons-nous les rives lointaines de la nébuleuse mythologie pour la reconduire aux « Filles en fleur » que David Hamilton habillait d’une brume vaporeuse, qu’aux apparitions oniriques d’un Balthus qui faisait des adolescentes non encore parvenues à l’âge nubile des chrysalides en voie de constitution. Nous rapportant aux images nous serons déjà dans l’imaginaire puisque ce dernier produit en nombre illimité celles-là. Dans les belles représentations métaphysiques d’André Maynet qui sont, à l’évidence, au-delà des formes habituelles de la quotidienneté ou bien dans ces Filles évanescentes, un jour rencontrées dans la rue ou sur un quai de gare dont nous n’avons plus le souvenir. Certes elles ne sont plus là, présentes dans la pulpe troublante de leur chair, mais notre sensualité en porte l’empreinte comme la sterne trahit le vent qui la soutient et fait glisser son corps pareil à un rêve parmi les lames de vent et le tissu toujours renouvelé du songe. De ceci nous voulons être atteints, du rêve qui nous fait nous sustenter bien au-delà des habituelles contingences et fait le regard des femmes pareil à une eau sous les frais ombrages et celui des hommes des chercheurs en quête de cette source. Oui, assurément, c’est ceci que nous voulons !

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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