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17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 08:25
Rendre visible.

"being flower 2".

Œuvre : Laure Carré.

C’est ainsi, la vue de l’Existant est toujours terrestre, fixée sur le sol qui le porte alors qu’elle devrait s’exhausser à hauteur d’homme, là où la vision découvre le large horizon et, bientôt la courbe infinie du ciel, le flottement des nuages, la course de l’oiseau au vol rapide. Regardons le monde tel qu’il est. Dans sa complexité. Dans son lexique si brouillé que notre vue n’en perçoit que la forme altérée, approximative, n’en discerne que la rhétorique sourde, faite de contradictions et d’apparences trompeuses. D’abord la lumière est basse, infiniment soudée au socle des choses, manière de racine blanche faisant sa progression à bas bruit dans les ornières de la terre. Parcours infiniment étrange, alloué au silence comme l’enfant porteur d’un trésor dissimule sa jouissance dans l’intime d’une cachette, dans le pli d’un secret. Le pied des montagnes est noyé dans une brume violette. Des abysses marins monte une rumeur si sourde qu’on la croirait antédiluvienne, pliée au creux des grottes, collée au ventre de l’océan. Les grands plateaux de latérite sont parcourus de veines noires, profondes entailles que ne visite guère la coulée de soufre du soleil. Partout, alors que le regard de l’homme est encore absent de ce qui figure et s’étoile au monde, sont les lignes sombres, les pertes, les gouffres semés de ramures si denses qu’ils en deviennent illisibles, simples tracés inapparents parmi la douleur d’être et de ne pas le savoir. L’inconnaissance est cela qui vrille la conscience, l’expose au danger de ne pas s’apercevoir, de demeurer un hiéroglyphe au sein de mystérieuses bandelettes, un signe flottant indéfiniment sur une embarcation de papyrus et l’eau du lac, noire, compacte, est promesse de disparition à soi avant même de s’être ouvert à ce qui se montrait, se dévoilait. C’est toujours au-dessous de soi que figure le mystère, toujours au-dessus que s’éclaire la signification, que brille le cristal qui dit notre présence et la nécessité de lui accorder l’empan d’un juste regard.

Nous visitons la belle œuvre de Laure Carré et celle-ci rejoint d’emblée ce qui s’énonce à la manière d’une vérité. Mais quel est donc ce visage pareil à un tesson de poterie ancienne dont la mutité semble faire signe en direction de quelque chose qui ne saurait être proféré ? S’agirait-il de faire place à une archéologie de la mémoire qui, se recueillant sur son germe, irait chercher les tessons originaires, la terre ductile qu’un démiurge façonna afin qu’un Vivant pût poser la question d’être au monde et d’y tracer sa voie avec la certitude d’un sens à donner, d’une lumière à faire briller quelque part dans la nuit des incertitudes ? Le visage, cette épiphanie subtile par laquelle nous témoignons de notre humanité, est voilé, simple ébauche encore proche d’un langage qui se cherche, hésite, ne trouve guère la voie de son propre accomplissement. Les mots convoqués pour dire le surgissement, la demeure de l’être, sont pris dans une glu, une résine qui semble se suspendre pour l’éternité dans la conque refermée d’un silence éternel. Premiers borborygmes précédant la parole, sourdes incantations prises dans la complexité d’un labyrinthe. Nous regardons et nous sommes figés car jamais une figure énigmatique ne saurait nous faire entrer en dialogue. C’est de fermeture dont il s’agit, de longue souffrance de ce qui nous fait face et ne parvient nullement à emplir la totalité d’une esquisse signifiante. Le lexique qui nous parvient : abîme, perdition, avenue du Rien, illisibilité du Néant. Et tant que nous resterons dans ce constat, rien ne s’éclairera de l’ordre d’une possible connaissance. Il nous faut percer l’opercule et aller chercher la clé là où elle se cache, à savoir dans l’essence même du langage.

Ce que nous dit cette figuration humaine empreinte de doute c’est son existence en tant que prose, simple assemblage de mots ne servant qu’à conduire le réel dans une sorte d’impasse. Ce qu’ont à continuellement dépasser aussi bien l’œuvre d’art que le profil humain, le double piège dont ils doivent toujours s’extraire : l’adhésion sans distance à l’opacité de la réalité ; la perte immédiate dans les simplifications d’un langage usé par la récurrence du prosaïque et du banal. Mais revenons à la métaphore terrestre, laquelle, en images, nous permet de mieux saisir ce que les phrases nous dissimulent à l’aune de leur abstraction. Le plateau de la réalité, la mer des apparences, la terre de nos rencontres habituelles, faisons-en le spectacle dont nous tirerons un enseignement. Extrayons-nous de leur obscurité, décillons nos yeux, ôtons aux ombres leurs écailles têtues, proférons les mots clairs et brillants, ceux qui, portés à la dignité du poème, iront en direction des essences, de l’Intelligible. C’est de cette compréhension-là dont notre regard doit être saisi afin que, soustrait au domaine des hallucinations ordinaires, il commence à apercevoir ces fleurs du langageétant fleur ») qui sortent de notre fontanelle intellective comme le geyser jaillit des profondeurs telluriques pour conquérir le site ouvert de l’imaginaire, s’éployer dans l’attitude contemplative, la seule à même de nous hisser à l’altitude d’une pensée.

« Penser, c’est être à la recherche d’un promontoire », nous dit le très pertinent Montaigne. Et l’auteur des Essais nous éclaire à la mesure de ce qui est le plus vif, le plus lumineux dans l’ordre des énonciations : la métaphore, cet autre nom du Poème. Car le poème n’est jamais qu’un carrousel, un kaléidoscope d’images aux pouvoirs infinis. Remplacer une métaphore par son équivalent langagier et il ne reste plus qu’une logique, un assemblage de structures, une architecture ne livrant que des nervures froides, des articulations mécaniques, des empilements de raisons, des superpositions de causes et de conséquences. Ce que le « promontoire » indique à la seule profération de son nom c’est d’abord les promontoires du monde, le Mont des Oliviers, le Monts Ararat où vit en filigrane le bateau de Noé sauvé du Déluge. Concrétions d’une spiritualité en acte. Ce qu’est également tout poème en tant que méditation, lieu de mystère, disposition à l’énigme, entrée dans une manière de mystique. Dans le promontoire nous nous reconnaissons, nous nous identifions à son profil en tant qu’hommes-levés, sortis du socle de la terre pour dresser vers le ciel - cette autre métaphore nous disant la nécessité d’une transcendance -, l’image que nous sommes nous arrachant de l’obscur pour semer dans l’éther les graines à partir desquelles faire se lever la moisson abondante des idées, des pensées, des ressources infinies du verbe. Le poème en est la forme accomplie, quintessentielle, celle qui, depuis le rythme des vers, le beau style, déploie l’arche infinie de la compréhension, la ronde inépuisable des interprétations. Si nous ne voulons pas demeurer tessons en quête d’une éternelle et hypothétique provenance, si nous ne souhaitons pas demeurer archéologues aux mains vides, il est temps de nous saisir de notre possession la plus précieuse, ces mots qui nous portent bien au-delà de nous, vers cette efflorescence dont cette œuvre dessine les contours à la mesure de ses délibérations plastiques. Or il y a équivalence absolue entre langage, peinture, poésie, dès l’instant où chacune de ces instances, portée au scintillement, nous livre la vision juste du monde. Ce qu’ici l’image de la fleur surmontant le visage humain rend visible, c’est précisément ce poème que nous avons à être tout en haut de notre propre figuration alors que le bas disparaît dans la prose illisible des choses nous laissant dans l’approximation et le flou d’une lecture sans réelle inspiration, sans véritable profondeur. Assurément, il nous faut fleurir, continûment. Et éployer dans l’espace le chant du silence qu’est toute poésie vraie. Oui, il le faut !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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