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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 08:51
Babel sans langage.

Œuvre : Barbara Kroll.

Au début, lorsque les hommes n’étaient pas encore les hommes, lorsque la matière était leur alphabet premier, le mouvement le sens selon lequel ils s’orientaient, les sensations le livre dans lequel ils puisaient les signes à peine visibles de l’exister, tout était si simple que rien ne semblait entraver leur marche sur les chemins de terre, contrarier une vie végétative semblant n’avoir nul autre horizon que cette progression à bas bruit dans les ornières du monde. Hommes et femmes s’assemblaient en boules indistinctes, amas identiques aux confluences des chenilles processionnaires, attouchements réciproques de paramécies aux cils éminemment vibratiles, conjonction de formes protoplasmiques indifférenciées, emmêlement de tentacules pareils à ceux des poulpes, osmose de flagelles et de lignes rhizomatiques dont le déroulement à l’infini paraissait constituer la finalité. Ceci avait le visage d’un cosmos si peu constitué qu’il était constamment pris de convulsion comme si, à tout moment, il menaçait de retourner au néant dont il provenait. Dans ce marigot habité de reptations et d’étranges confluences, ce qui tenait lieu de conscience, une pure sensation interne de l’ordre d’un métabolisme primitif, rien ne se dessinait qui aurait indiqué la sortie du règne de la confusion. Nul essai en direction d’une quelconque élévation, nul exhaussement de soi et la volonté ne se hissait guère hors de cet univers clos, totalement dédié à l’incompréhension, au remuement élémentaire, à l’oscillation têtue d’un pendule ivre de son propre balancement.

Cependant des forces s’étaient levées depuis le sol spongieux où croupissait l’humanité en devenir, des bulles avaient éclaté perforant la croûte de la tourbière, des colonnes de gaz avaient fusé vers le ciel plombé, mutique, refermé sur cette étonnante désolation. D’abord ce n’avaient été que borborygmes, sons invertébrés, cliquetis s’insérant dans l’antre des dents, éructations plus proches d’une excroissance anatomique que d’un essai de s’extraire de la densité qui plaquait l’humain au sol d’argile lourde et de bitume épais. Il fallait déplier le pavillon de l’oreille, ouvrir l’entonnoir qui communiquait avec enclume, marteau, étrier - ces mécaniques, ces automatismes, ces emboîtements de causes et de conséquences strictement matérielles -, il fallait tendre la peau du tympan à la manière d’un tambour, faire de la cochlée une caisse de résonance où les bruits venaient s’enrouler pareils à des spirales de clarté dans la nuit serrée de l’inconscience. C’étaient de simples déflagrations, des pétards de fête en robe multicolore, des feux de Bengale crépitant le long des nerfs avec des stridulations d’élytres, des plaintes de scie musicale. On s’étonnait avant même que ne naisse l’interrogation métaphysique dont les bruits étaient l’évidente propédeutique, les vibrations les prémices d’un sens futur, les irisations le début d’une mise en relation de ce qui se taisait et de ce qui proférait et commençait à déplier la bogue infinie du sens. On faisait de son corps une manière de cathédrale dans laquelle l’orgue des mots commençait à s’agiter, à diffuser ses chapelets de phrases, ses cantiques de textes. C’était comme un souffle venu de loin, sans doute au-delà des comètes, une parole cosmique, un feu déchirant l’ombre, une boule ignée parcourant le vide sidéral avec sa traîne scintillante, son infinie pluie d’étoiles.

Les premières manifestations du langage, les merveilleux phonèmes qui dilataient l’étrave du larynx, gonflaient la montgolfière des joues, traversaient la barrière des dents, projetaient le tube des lèvres dans une surprenante mimique articulatoire, tout ceci, tous ces efforts, tous ces arrachements figuraient à la façon d’une éjaculation d’un désir trop longtemps contenu. Les premiers essais de profération étaient strictement spermatiques, résine expulsée de l’antre phonatoire, longs filaments pareils à une filasse, écume blanche, lymphe filandreuse qui disait le rattachement des mots au roc biologique, leur participation au monde interne, leur vibration organique. Les premiers mots : glaire physiologique, mucus organique, excroissance épithéliale, anamorphose cellulaire. On disait « arbre » et l’on éructait l’arbre, on l’extrayait du massif de son corps, on lui donnait les feuilles et les ramures, on bâtissait son tronc, on l’asseyait sur des racines qui n’étaient que le prolongement de soi, la sourde alchimie de sa propre substance, la gangue souple de ses tissus, la sève de sa lymphe originelle.

Entre les mots et les hommes il n’y avait pas l’épaisseur de l’aile de la libellule, pas la distance de la molécule d’air. L’équation était simple qui disait : Homme = Langage. Il y avait simple équivalence, totale affinité, inclusion réciproque des systèmes. Le son proféré par l’homme en direction du monde était cette chair de soi dont il faisait le don afin d’être reconnu. Etant reconnu en tant que tel il brillait par son langage qui était sa gemme particulière, ce diamant rutilant au cœur des ombres dont il était tissé au plus profond, cette faille toujours inaperçue qui le constituait et ne se manifestait qu’à l’aune du silence, ce tremplin de la profération. Parler : faire jaillir une étincelle, allumer un sémaphore afin que l’autre, alerté de cette braise surgissant du pli intime en ressente l’unique et irremplaçable valeur. Le langage était un quartz dont l’homme sentait la vibration à défaut de pouvoir la nommer. Pour cela il n’avait pas encore l’empan d’une large pensée qui l’eût conduit à élaborer un suffisant jugement, une distance nécessaire à une juste vision.

La chute, car l’homme était tombé dans le piège que lui tendait le langage, ç’avait été d’en user inconsidérément comme il l’aurait fait d’une boisson enivrante sans même se rendre compte que cette dernière l’éloignait de soi dans une ivresse sans fin, une giration folle dans les mailles de laquelle il construisait sa propre geôle. Parler inconsidérément, à tort et à travers, avoir une opinion au sujet de tout et de rien, disserter sur le néant et la provenance du premier feu, de l’eau originelle, du vent, de sa force, de sa direction, gloser sur le sexe des anges et la nature de l’androgyne, tout lui convenait dans la mesure où il pouvait user de mots librement, s’entourer de ses bandelettes rassurantes tout comme la momie gagne l’éternité de son curieux enveloppement. Ne connaissant plus du langage que sa gangue formelle, son bruit de rhombe sur les agoras du monde, son incessant grésillement, l’homme s’éloignait de son essence, laquelle était celle-là même de son propre être, le double de sa condition existentielle. Faisant avancer ses énonciations, proférant ses diatribes, projetant ses exultations, il ne faisait que s’éloigner de soi dans une manière de solitude autistique dont le cheminement de la taupe au sein d’ombreuses galeries eût constitué l’une des plus éclairantes métaphores.

Arbre sans racines il se tenait debout à la simple force de sa naïveté et il substituait à l’indispensable lucidité l’acte de foi en ses propres arguties. Faisant ceci, il avait élevé autour de lui les murs d’une Babel dont l’usage premier était de signifier et de se rendre visible à toute altérité avec laquelle entretenir un commerce afin que le destin de l’homme, posé sur le socle de l’échange, de la reconnaissance mutuelle, assurât à la parole une haute mission, à son exister le site d’une reconnaissance dont tout être se mettait en quête comme sa justification la plus immédiate mais aussi la plus fondamentale. De la Tour de Babel qui lui était promise comme édifice commis à son rayonnement, l’homme avait tout simplement inversé les valeurs, élevant le mur des mots à la manière d’une protection, d’un repli qui le reconduisait à son opacité première, à la solitude et à l’aporie de son corps qui n’était somme toute qu’un genre d’épave flottant sur l’eau mutique et fermée dont le Radeau de la Méduse était l’illustration la plus proche. Pris dans les rets de leur propre tragédie, les hommes avaient usé les mots à des fins strictement utilitaires et opportunistes, avaient négligé ce qu’un langage porté à son acmé, comme dans le poème, l’amour ou bien l’évocation de l’absolu, recelait de beauté et de valeurs annonciatrices d’une pure félicité. Maintenant ils flottaient sur cet océan de mots qu’ils avaient créé comme l’on aurait fabriqué un objet destiné à ne remplir qu’un usage subalterne et le langage s’était retourné contre eux, les isolant sur leur radeau de fortune, scellant les fenêtres de toutes les Babel au travers desquelles, s’ils avaient usé de discernement, ils auraient pu écrire la belle fable fondatrice de l’humain. Par inconséquence, par insuffisance de pensée ils avaient transformé le monde en autant de Babel sans langage, en autant de fortifications vides de sens et ils erraient, SEULS, à la recherche de leur propre généalogie. Mais ils n’avaient plus de mémoire. Le temps s’était dissous. L’espace avait étréci à la dimension d’une cellule vide, d’une forme sans contenu.

Ce qui, plus haut, pouvait figurer à titre de parabole voulant indiquer la condition de l’homme hors du langage, trouve exacte figure dans cette œuvre de Barbara Kroll à laquelle on pourrait accoler le prédicat « d’hermétique ». En effet tout s’y abîme en même temps que paraissent les lignes d’une énonciation picturale comme si le lexique mourrait avant que d’être arrivé à son terme. Qu’y voyons-nous, en effet, si ce n’est la fermeture à l’exister, l’occlusion de toute parole refluant dans la terre lourde des corps avec l’impérieuse insistance qu’éprouve un pêcheur à dissimuler sa faute ou bien à l’affubler des vêtures d’une illisibilité ? Derrière les vitres noires des lunettes on imagine des yeux de porcelaine, très durs, froids, se retournant dans l’enceinte de peau, fouillant de sombres galeries, parcourant des volées d’escaliers, longeant des balustres lourds, alors que l’immense vacuité résonne du silence des mots outragés. Les mots sont redevenus ce qu’ils étaient au début, au tout début, de simples battants de cloches résonnant contre les parois d’airain où rien ne s’inscrit que l’effroi et le tremblement d’un glas infini. Matière sur matière. Organe sur organe. Empilement d’os sur empilements d’os comme si une esthétique de la Mort avait gelé le langage dans le cristal, l’avait acculé aux infinies et hallucinantes visions d’un labyrinthe de glaces et de miroirs se reflétant l’un l’autre. Tout se dissolvait dans l’aire abrupte d’un non-sens affecté de rumeurs internes, travaillé au corps par les coups de boutoir du vide. Les visages, ces figures avancées de l’épiphanie humaine, les voilà éclatés, occupés à scruter avec les outils d’une cruelle cécité des espaces opposés, irrémédiablement irréconciliables comme si une ligne de partage, une effrayante tectonique des plaques en avait frappé les destins du sceau de l’impossibilité d’être autrement qu’à l’aune d’une rupture, d’un silence, d’une impossibilité de paraître sous le texte de l’homme, de la femme, sous la phrase de la rencontre. Promontoires de la sculpture humaine que n’effleure plus le vent du langage, hautes falaises qu’aucun vol hauturier ne tutoiera plus de l’aile de la poésie. Plus de lauriers ornant d’une gloire, fût-elle éphémère, les fronts soucieux d’avoir perdu ce qui portait la pensée, ces myriades de mots, ces nuées d’abeilles vives des vocalisations, ces glissements célestiels qui disent l’être dans sa plénitude et font de l’homme une royauté à nulle autre pareille. Visages cireux, identiques à ces masques du passé qui hantent de leur consternante effigie les allées des musées Grévin du monde. Tels des spectres de mime qui ne dissimuleraient rien d’autre que l’avenue glaciale du néant. Là où les mots s’absentent l’on ne voit plus que le rocher où cogne le vent, la mer frissonnant sous la poussée du vent, la terre creusée de sillons où glisse la pluie. Jamais l’homme. Jamais le langage sans l’homme. Jamais l’homme sans le langage. D’une condition l’autre dans le pli de la même et unique réalité. De ceci nous ne pouvons faire l’économie. Pas plus que nous pourrions nous soustraire à ce que dit cette œuvre en peinture alors que c’est en langage que nous en assurons la sustentation au-dessus du vide de la non-profération, au-delà de toute perte définitive de cela qui menacerait de s’installer dans le site d’un nihilisme accompli.

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Published by Blanc Seing - dans PICTURALES.
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