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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 09:49
Seuls dans la porte du jour.

Photographie : Blanc-Seing.

Le jour était de soufre et de pollen et l’air bruissait de la chute des feuilles. C’était l’automne mais aussi l’été et l’hiver s’annonçant. C’était toutes les saisons en une. La chaleur sortait des fossés en fibrilles éblouissantes et le gel paraissait déjà à l’entour des buissons. Juste la couleur de rouille des arbres pour dire le dépouillement, la longue nostalgie faisant couler son miel dans la contrée étroite de l’âme. Oui, étroite car rien de bien lisible n’apparaissait.

Dans le créneau de lumière on avançait comme une ballerine sus ses pointes, posant le pied sur l’incertitude d’être comme sur le fil tendu du funambule. Une errance, une progression dans l’ébriété du monde, un vertige que rien n’attachait à quelque signification.

Tel chemin qu’on avait déjà parcouru des milliers de fois ne susurrait plus que dans les mailles serrées d’un anonymat. Ou bien d’un genre de hululement pareil à la chute du grésil sur le sol martelé de givre. Sur le sentier de pierres les arbres projetaient leurs herses que les talus bordaient d’une mousse vert de gris à la consistance de métal. Le chant des oiseaux était dissimulé dans leurs coques de plumes et le vent glissait le long des écorces avec une plainte de scie musicale.

En réalité on faisait du surplace avec des gestes de mimes, enroulement cyclique, talon-pointe, effleurement de la poussière dans un attouchement d’écume. Le corps oscillait, bassin en avant, bassin en arrière, singeant le tumulte de la copulation. Les rotules beuglaient et l’on aurait dit de vieilles cames désertées de l’amour des graisses. Les poignets grésillaient, braises vives prises en tenaille dans la morsure de l’heure. Les mains ouvertes serraient le vide avec des grimaces d’effroi. Il était si difficile de tracer sa voie, d’écarter le parchemin emmêlé des buissons, d’ouvrir la voûte des ramures qui, toujours, s’inclinait vers la terre avec des oscillations mortifères.

Oui, il y avait danger à être. Mais aucune possibilité de rétrocéder sur-le-champ dans un germe initial qui nous eût reconduits en arrière de notre propre effigie, dans la touffeur du non-dit, l’épaisseur lénifiante du non-vécu. On existait, malheureusement. On existait jusqu’à la douleur et chaque essai de se libérer, de l’arbre, de la ramure, du cri étouffé de l’oiseau, de la pliure jaune du ciel était pareil à une immolation, à une perte qu’il faudrait endurer à l’infini. Il n’existait plus de limite à l’inconvénient d’être né et d’en assumer la confondante charge.

Derrière sa silhouette de carton mâché on traînait le boulet hémiplégique de la question. De la question fondamentale : que faisions nous ici et maintenant, cloîtrés que nous étions dans notre cellule de peau avec l’impossibilité de faire effraction et de connaître l’envers des choses, à commencer par le sien propre ?

On était soudés à soi, dans l’épaisseur de sa chair, englué dans ses propres humeurs vitreuses et le monde était cette image vue au travers de la vitre glauque d’un aquarium. Parfois on tâchait de lâcher quelques bulles, de donner des coups de nageoires afin d’inverser l’ordre des choses, de sortir du bocal de verre.

Enfin, des parois de verre.

Des murs de verre.

Des plafonds de verre.

Des sols de verre.

Mon image répercutée dans les mobiles cloisons du labyrinthe.

Reflets. Reflets. Reflets.

Multipliés et rien où accrocher sa propre image. Rien où faire vibrer l’éclat de sa voix afin d’en entendre l’écho. Ou bien le silence forant ses trous jusqu’aux rivières de sang. Ou bien le vacarme s’invaginant dans la cochlée et sa déflagration dans les lointains.

TU es invisible à toi-même, aux autres. Bien sûr aux autres puisqu’ils ne sont que des hallucinations, des boules de mercure que bombardent les rayons cosmiques, il n’en reste même pas une lueur, pas même un mouvement dont aurait pu faire un début de fiction.

VOUS êtes si inapparents dans la contrée de l’esprit. Membranes qu’une continuelle magie fait paraître à même une immédiate dissolution. Ne demeurent ni phosphènes, ni traînée sidérale sur le ciel bombé de douleur.

MURS. MURS. MURS. Trois fois nommés dans la densité de l’enfermement où ils nous intiment d’être.

Les mains longent les murs, les murs de cristal et il n’y a que les mutilations du vide, le glissement des doigts sur l’empire du Rien. Empreintes que rien ne retient. Traces pariétales s’effaçant dès qu’appliquées.

Les pieds chuintent sur le sol de glace. Les pieds annulent le temps.

Le passé est là en tant que passé.

Le futur est déjà arrivé.

Le présent les réunit

et les divise dans un même geste de répudiation.

Jours s’écroulent. Murs de Jéricho.

Heures fondent. Fonte des glaciers.

Secondes se condensent. Se percutent. S’affolent.

Horloge universelle arrêtée en plein cours, grains de sable en suspension, eau gelée dans la clepsydre du non-savoir.

Où le temps ? Où l’être ? Coalescence brisée. Finitude de la finitude.

L’Inconnue, là devant, dans la gloire d’or du jour, ombre minuscule que l’espace reprend comme sa possession propre, qu’a-t-elle à nous dire ? Elle, au bout du tunnel d’arbres, elle sous la voûte des branches. A peine perceptible.

Dans l’espace étréci à la taille du ciron convergent tous les chemins.

Layons. Rayons. Sentes.

Géométrie de l’impossible.

Tout focalisé ici et je ne suis plus que cet infime point, cette minuscule luciole jetant dans l’air serré le faible lumignon de la présence. Mais qui donc me voit, sinon JE dans un geste d’auto-compréhension ? Dans l’unique saisie de soi comme sentiment d’être. C’est à peine si un mot, une lettre, une ponctuation peuvent témoigner, de MOI, de l’AUTRE parmi l’aventure mondaine.

Alors comment s’assurer d’une permanence, manifester au-delà de ce ruisseau de lymphe, de cette résurgence de larmes, des hoquets qui parcourent la peau de leur tellurisme pareil à une sommation d’exister, de surgir du Néant tant qu’il est temps, s’il est encore temps, étincelle perdue dans l’océan pluriel du monde ?

Comment ?

Comment ?

Comment ?

Mais répondez-donc hommes de paille, femmes de lin et de rayonne, enfants aux membres d’insectes.

On est né. On avance. On rencontre l’Aimée. On fait l’amour. On se reproduit. A peine la semence dans le ventre de l’Aimée et voici que notre destin de Mante ouvre sous notre ombilic vidé et nécessiteux la trappe de l’aporie. JE suis dévoré. TU me dévores, TOI qui, bientôt, sera manduquée par la Mort, cette Mante-Majuscule et il n’y aura de trace de notre aventure que dans l’ordre de l’absence.

Ô murs qui nous prennent dans les mâchoires du non-sens ! Qu’il est heureux qu’il en soit ainsi. La seule perspective d’une possible éternité est mille fois plus effrayante que le retrait de soi du monde.

Définitif. Liberté enfin trouvée dans le palais de cristal de l’Absolu. MOI, VOUS, TOI, les AUTRES, nous avançons tous, toutes, sur un chemin de lumière.

Non mystique.

Non religieux.

Non celui d’une secte.

Non : la voie royale de l’exister qui ne brille qu’à l’aune d’une totale obscurité dont nous venons, vers laquelle nous nous dirigeons avec le pas allègre de celui qui sait et vit de ses propres certitudes. Car la seule qui se signale comme un fanal au milieu des ténèbres, c’est LE RIEN dont nous sommes tissés aussi bien que notre sang se compose de cellules, le bout de nos doigts de phanères, notre sexe d’une douce ambroisie qui nous porte au-delà de nous vers ces autres mortels à qui nous avons insufflé la vie.

Notre joie la plus pure, la mienne, la tienne, la vôtre, c’est la joie de mourir un jour, d’abandonner la guenille de sa peau sur un chemin de hasard. Nous sommes pareils à des reptiles se débarrassant dans l’exuvie du fourreau qu’ils ont habité un instant.

Nous sommes en métamorphose.

Et nous savons vers quoi bien que nous feignions de l’oublier !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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