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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 09:05
SEUL sous la courbe du ciel.

Au commencement - Huile sur toile.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

En ce temps d’approximation et de ruine on était arrivé au bout de soi avec la presque certitude qu’il n’y avait plus rien au-delà. Au-delà de soi. Le matin, à peine éveillé de son cocon de chair, on ouvrait les fenêtres de ses yeux et l’on apercevait, au mieux, une pluie de phosphènes éclatants, au pire, l’envers de ses paupières où s’allumait la densité ombreuse de la nuit. On demeurait en soi avec un sentiment d’étrangeté. Partout, à l’intérieur des voiles de peau, une confondante complexité comme si quelque malin génie se fût appliqué à brouiller les cartes. Une éternelle jonglerie, des apparitions-disparitions, des abîmes s’ouvrant, des désirs s’immolant dans l’immanence de leur propre vanité. On avançait à l’intérieur de son corps avec d’infinies précautions. On tendait les mains vers l’avant à la façon des somnambules. On marchait sur le fil étroit de l’équilibriste. On posait la rainure de ses fesses sur la barre lisse du trapèze. Dans l’infinité de miroirs qui tapissaient ses parois internes, sa propre image reflétée sur le tain du mystère : silhouette de mime, visage blême comme la Lune, bras d’insectes, abdomen de cuir pareil à celui d’un scarabée, jambes arquées dans la position du cavalier. Son propre espace comme une esquisse se métamorphosant à mesure de la projection de ses lignes et arabesques.

On gravissait les marches de son territoire, les ventouses des pieds soudées aux marches de pierre. Des marches usées, cirées d’humidité, gonflées de mousse, gagnées d’un lichen à la teinte de bouteille ancienne. On n’osait affermir sa progression, évitant de s’appuyer aux balustres d’albâtre qui cédaient sous le poids et menaçaient de vous envoyer dans d’énigmatiques salles où grinçait la bouche mauve de la torture : pyramides aiguës de berceaux de Judas, chevalets aux rouages multiples hérissés de picots, araignées espagnoles aux griffes acérées. C’était une lente agonie, une découverte de ce que jamais on n’avait vu, cet intérieur qui se manifestait si peu, sauf l’éblouissement créé par une sublime saveur, l’écartèlement sur l’étrave de la jouissance ou bien les fulgurances de la douleur, sa diffusion dans le réseau des nerfs identique à une gerbe d’éclairs dans la geôle étroite d’un cauchemar. Malgré tout on avançait car l’immobilisme eût été la pire des choses, l’ensevelissement dans le berceau même de son anatomie. Il fallait regarder, tâter, éprouver la gamme des sensations et connaître, aiguiser le pieu de sa lucidité. Demeurer eût correspondu à disparaître à soi, à s’effeuiller dans le vent acide du néant.

Au-dessus de soi, dans les mailles des muscles et parmi les brumes des humeurs complexes, tout un monde étrange d’architectures oniriques, des arcs de pierre en plein cintre, des ponts suspendus dans le vide, des passerelles ne menant nulle part, des échauguettes accrochées à l’angle de tours, des lanternes de verre se balançant dans un vent venu d’on ne savait où, des piliers creux entourés d’escaliers hélicoïdaux, d’énormes poutres avec des poulies auxquelles étaient attachées des cordes fouettant l’air de leur tressage inquiet. Vraiment on ne savait rien de ce dedans que l’on croyait pouvoir opposer à un hypothétique dehors. On longeait les murs épais, parfois criblés de trous par lesquels on pensait voir un paysage, des collines, des arbres aux feuilles dorées, des promeneurs, des villages mais, en réalité, la vue se cognait aux angles des apparences et revenait en sifflant, pareille à des shurikens et il fallait se baisser afin d’éviter la blessure ou bien la mort. Oui, on avait été un rêveur debout, un explorateur du rien, un chercheur d’impossible.

Au-delà de sa frontière de peau il n’y avait RIEN, sauf le vide et cette vérité partout hurlant sa nécessité : le monde on l’avait imaginé, le monde on l’avait façonné à l’aune de ses propres insuffisances, juste histoire de mettre en face de soi un possible interlocuteur, un guide, un ami, un conseiller, un confesseur et dieu sait quoi encore dont on eût espéré qu’ils nous sauveraient, - harpies de brume et de songe -, de notre propre désastre. On était en état de sidération, dans un tremblement proche de la syncope et à seulement se pencher sur le vertige de sa destinée on sentait combien tout ceci qu’on appelait vie ou bien existence était ténu, tissé de rêverie, habillé de mensonge. Immense comédie. Pour exister il eût fallu sortir de soi, faire effraction, se donner comme possible figure du monde et à seulement éprouver le flou dont notre itinéraire était le recueil, on était comme dépossédé de son être, réduit à ne paraître qu’en effigie de carton s’agitant dans le castelet du brave Guignol. Mais Guignol à la vision vide, Guignol s’agitant SEUL, entre des murs de papier, des décors de fausses pierres, des vêtures d’épouvantails parcourues de rides d’inconsistance et de toiles de givre. Guignol sans Gnafron le serviteur fidèle et serviable, sans Madelon, la fenotte au cœur sensible, sans Flageolet, Cassandre, Emilie, Octave ou bien Battandier. SEUL Guignol avec sa face rubiconde, ses pommettes rouges pour faire semblant, ses yeux noirs pour regarder le monde vide, sa redingote de bure et son bâton qui ne frappe jamais personne puisque personne n’existe. Guignol face à Guignol. Guignol en abyme reflétant à l’infini des myriades de Guignol, des kyrielles de Guignol, tous identiques, sans différence aucune, manière d’éternel auto-engendrement dont il n’y avait plus rien à attendre que cette insensée multiplication sans début ni fin.

L’erreur, car il en avait une, ç’avait été, un jour, de proférer le commencement, autrement dit d’évoquer sa propre origine, de mettre en place une mythologie, de proposer la facile solution d’une eschatologie à laquelle on pouvait se raccrocher comme à la souche du Déluge afin que sa vie fût légitimée. Alors tout pouvait être dit au titre d’une fable : soi, l’autre, le monde, la profondeur de l’univers, les autres univers, le fourmillement des galaxies, les autres galaxies, en un mot tout ce qui, résultant d’une évidente mystification, prenait corps au-delà même de son propre corps, le seul qui fût dans l’évidence et se clôturât dans le mot même qui le définissait. A vivre dans l’enceinte de soi, la seule dimension repérable, visible, préhensible, on prenait le risque calculé, mesuré, explicité de renoncer à tout ce qui, précisément, n’était pas soi. La brindille noire de la fourmi, l’éternelle amante dont on attendait qu’elle nous rendît conforme à notre propre ressenti, le vol circulaire de l’oiseau, l’arbre, la pierre. Mais tout ceci ce n’était que des déclinaisons de ce que l’on était intimement, à l’intérieur des frontières de son roc biologique, au sein du réseau volatile de son esprit, au centre des tourbillons d’écume et de plumes de son âme. Parfois on allait tout contre son épiderme, là où le jour commençait à être perceptible, on entaillait au scalpel de sa volonté le parchemin de peau, on disposait son œil inquisiteur dans la fente discrète et l’on s’appliquait à regarder avec l’inquiétude de celui qui, depuis toujours, attend une révélation. Oui, une révélation car, après tout, n’était-on victime d’une illusion, n’était-on atteint de cataracte avec l’impossibilité de cerner toute présence un tant soit peu éloignée ?

En effet, ça bougeait au-delà de soi. Ça vibrait. Ça faisait sa boule jaune-soufre fonçant dans l’éther bleu, à la vitesse des comètes. Ça faisait son ourlet à la couleur de menthe, ça diffusait une traînée pareille à la queue d’un cerf-volant. Ça filait dans l’espace agrandi avec son bruit de rhombe, de silex taillé qui découpait de vibrantes lanières dans la toile compacte de l’air. C’était si vraisemblable, doué d’une telle force, animé d’une si impressionnante vitesse qu’un instant, ébloui jusqu’au tréfonds, on eût cru à quelque forme de réalité extérieure, à la réalisation d’un démiurge énervé en proie à un délire créatif. En ces moments proches d’une hallucination, - ou bien s’agissait-il seulement d’une croyance ? -, on était sur le bord de la séduction, sur la pente d’une conversion, prêt à accepter ce qui se rendait visible comme un satellite de son corps, un brillant événement, un surgissement prodigieux si inattendu, tellement espéré qu’on tendait les mains en direction du miracle et que, soudain, tout s’effaçait et il ne restait sur les demi sphères des paupières que des traînées colorées, des multitudes de photopsies, d’infinies mouches butinant de leurs trompes têtues les nappes de ses rétines. Alors combien l’on était désemparé, isolé au centre de soi avec, tout autour, ses ruisseaux de sang et ses compagnies ossuaires. Ses bruissements de paroles et ses chutes de pleurs.

Voilà, cette boule d’ignition solaire qui parcourait les espaces sidéraux, distillait son rayonnement cosmique d’un bout à l’autre de l’univers, c’était simplement le feu de ma passion, l’éclair lumineux de ma conscience, l’incendie volontaire allumé dans la soute de mon esprit afin que des étoiles vibrant sur le cercle du corps, sur la lisière, sur la frontière compacte, quelque chose comme une réalité extérieure s’allumât. C’est si difficile de vivre SEUL, d’en éprouver l’entaille vive, de sentir le bourgeon de sa lucidité s’éployer et distribuer sa sève sur la totalité de sa vision. Alors on se sent aphasique, incapable de proférer quoi que ce soit, on se sent hémiplégique, prisonnier de sa nasse de chair, incapable d’émerger de ce silence cotonneux dont le corps est le réceptacle en même temps qu’il le produit comme une araignée tissant la toile commise à sa propre finitude. Emmailloté en soi avec l’impossibilité d’en sortir. Momie définitive, chrysalide existentielle condamnée à faire l’épreuve de soi pour le temps des temps.

Mais je sens que quelque chose se déchire. Mais je sens comme une vibration. Cela grince au-delà de ma meute de sang et de chair. Cela parle et rit. Cela s’étonne et se manifeste. Oui, au travers de la déchirure de mes paupières, je VOUS vois, VOUS et puis VOUS aussi et VOUS encore, penchés sur les signes menus que je grave dans l’écorce de ma peau, ces stigmates qui me font être et me donnent l’illusion d’exister. Oui, je vous vois vous appliquer à déchiffrer ces mystérieux hiéroglyphes, ces messages en forme de morse, ces balbutiements pas plus hauts que le bruit du lampyre dans le foin de l’été. Non, ne m’abandonnez pas si tôt, non poursuivez le décryptage. Je ne vis que de cela, être un mot parmi les mots, une langue parmi les langues, un signe parmi l’infinité de signes du monde. Non ne partez pas, je vous aime ! Ne partez pas !

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Published by Blanc Seing - dans NEO-FANTASTIQUE
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