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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 09:02
Petit peuple des nuages.

« Ciel d’octobre ».

Œuvre : Marc Bourlier.

Le ciel d’octobre est arrivé avec ses nuages pommelés, ses teintes de terre, son vent, ses tourbillons de feuilles. Dans les campagnes on récolte les châtaignes, inclinés vers le sol où rebondissent les bogues étoilées. Dans les villes on longe les trottoirs dans des imperméables couleur mastic, tête enfoncée dans la colline des épaules. On cueille, on marche dans la gorge des rues, soucieux de soi, lovés dans sa propre coquille et jamais on ne hausse le regard une coudée au-dessus de sa modeste anatomie. L’eût-on fait, une seule fois, et alors on eût vu l’invisible. Oui, l’INVISIBLE. Je veux dire ce Peuple si étonnant des nuages, ces petites fables boisées qui sont comme nos images tutélaires, toujours penchées vers la bégayante humanité, ses progressions de travers, identiques à celles des crabes de palétuviers dans le fourmillement des mangroves, une avancée à proprement parler hémiplégique : ignorer le ciel c’est renoncer à être selon une plénitude, c’est s’en remettre à son destin au dessin si étroit qu’il semblerait n’être qu’une hallucination. Mais, hommes distraits, levez donc le nez de votre ouvrage strictement existentiel, affûtez votre regard, faites qu’il soit doué de qualités lumineuses, qu’un trépan s’illustre en son extrémité afin que les choses se déboguant, vous parveniez enfin à un savoir suffisant de ce qui est à accueillir dans le creux incandescent de la conscience.

Et maintenant, disons que votre tête est levée, votre nuque postée dans la position de l’observation, votre esprit ouvert, disponible à l’accueil de tout ce qui fait phénomène, sans aucune attitude critique, raisonnante, inclinée aux ratiocinations, mais bien au contraire une âme disponible à ce qui, d’aventure, voudrait bien s’inscrire à la manière d’une connaissance sinon d’une révélation. Oh, cette dernière bien ordinaire, nullement d’essence divine - Dieu est mort depuis longtemps ! -, mais seulement l’attente du merveilleux, de la petite comptine qui fait retourner sur les rives de l’enfance et alors on s’ébroue, tout joyeux comme le caniche qui vient de retrouver son maître et on frétille telle la lumière au premier matin du monde. Le ciel est uniformément gris avec des voiles de nuages et quelques arbres qui trouent le monde céleste à la force de leurs brindilles. Déjà le froid s’annonce au milieu des bourrasques et l’on se cloîtrerait volontiers au coin de l’âtre, hibernant comme la marmotte mais il faut bien vivre et vaquer à ses occupations. Donc les yeux sont au ciel, la bouche muette, les bras ballants dans l’attente de ce qui ne saurait paraître puisque, aussi bien, nul mystère ne découle jamais d’une espérance qui conduirait à la pure félicité. Et pourtant, n’y aurait-il pas au moins la surprise d’une vision, l’arche ouverte d’un spectacle, l’apparition d’un diable, d’un démon ou peut-être, dans l’échancrure du firmament, le sourire radieux d’un ange ? Alors il faut se résoudre à regarder, tout comme l’astronome au bout de sa lunette en proie aux pires angoisses mais aussi au bonheur immanent lorsque la constellation depuis longtemps attendue fait, dans le noir cosmique, ses myriades de points lumineux.

Non, ce n’est pas une constellation qui troue l’espace de ses yeux imperceptibles. Ce que vous apercevez, là, dans la touffeur blanche du nuage, c’est tout simplement quelques échantillons de cette condition boisée si étonnante qu’on la croirait venue de quelque outre-monde. Eh bien, voyez-vous, ces infimes éclisses, ces sortes de bâtonnets surmontés d’une tête ronde que ponctuent les trois points du visage, la minuscule arête du nez, c’est comme qui dirait notre Lune, notre singulier satellite réverbérant les images de la Terre et des Terriens que nous sommes, toujours inquiets d’eux avant que d’être attentifs aux autres figures du monde. En quelque sorte, ils sont nos sentinelles, nos génies veillant sur le repos de notre conscience. Et ne vous laissez pas abuser par la simplicité de leur parution, à peine une rumeur dans le bruit de l’univers. Autrefois, en des temps dont nous pouvons saisir l’empan, peut-être des siècles avant notre naissance, ils furent des géants, chênes ou épicéas, immenses séquoias aux troncs rugueux exposés aux fureurs du climat, de larges ramures flottant sous les alizés, des feuilles pareilles à des forêts d’yeux, des résilles de racines avançant dans le luxe du limon. Puis, un jour, la Nature dont ils étaient les physionomies avancées décréta leur mort. Longtemps ils dérivèrent au gré des courants marins, usant leurs bosses et autres aspérités aux galets des plages, se laissant poncer par les meutes éoliennes, devenant ces invisibles existences ballottées au milieu des humeurs et des contrariétés de la Planète Bleue. Nul ne sait comment la métamorphose s’opéra, par quel tour de magicien ces genres d’irrésolutions devinrent de sympathiques petits personnages flottant dans l’empyrée avec la grâce d’une folle avoine dans les courants fluides de l’été.

Maintenant vous les apercevez juchés sur les boules cotonneuses de leur nuage. Sorte de petite armée au garde à vous, infime bataillon faisant son rythme vertical dans l’immensité ouverte du ciel. A leur attitude, sans doute les croirez-vous malheureux, en deuil de quelque richesse, à la recherche d’un improbable bonheur, tel que, sur Terre, prodiguent aux Egarés les accumulations de biens matériels. Mais, disant ceci, vous n’aurez été qu’à l’écoute de votre propre symphonie, cette petite musique d’un confortable égoïsme ne faisant signe qu’en direction d’un plaisir immédiat, d’une satisfaction sur-le-champ d’un coruscant désir. Apercevez-donc combien ces petites aventures, longtemps frottées aux rigueurs de l’exister, ont acquis de sens moral, de justesse d’appréciation, de philosophie immédiate au contact des choses de ce monde. Ne parlons même pas d’une métaphysique, ces minces voliges sont suffisamment occupées de notre propre cheminement pour ne pas se distraire dans des considérations en quelque sorte hors de portée. Car c’est de nous dont ils sont occupés, nous les Terriens à la vue basse, à la marche têtue dans le sillon étroit de la réalité, aux projets uniquement liés à la satisfaction de notre propre ego. « Tiens, dites-vous, il pleut ! » et vous ne vous apercevez même pas que ce sont les pleurs du Peuple des nuages. Les pleurs : de voir les longues cohortes automobiles sillonner la planète en tous sens, tels de gros bourdons inconséquents. Des pleurs : de voir de vieux rafiots auxquels sont agrippés des hordes d’exilés en attente de jours meilleurs. Des pleurs : de voir de riches demeures où l’on festoie alors que, dans la rue, de pauvres hères meurent de faim dans les caniveaux de la honte. « Tiens, dites-vous, le soleil brille, on ne voit aucun nuage ! ». Quand le rire illumine le ciel, les Petits Nuageux n’ont même pas à être présents. Ils se dissimulent quelque part derrière une joie infinie. Des rires : de voir le partage entre les hommes, la moisson pour tous, la nourriture à satiété. Des rires : de voir se lever la belle arche de la fraternité dès qu’un malheur survient, une épidémie, un exode, les souffrances d’un peuple. Des rires : de voir la générosité partout répandue qui allume sur les visages des laissés-pour-compte un hymne à la joie. Des rires : de voir disparaître les maux qui accablent les hommes, leurs corps, leurs esprits, leurs âmes, ne laissant derrière leur passage qu’hébétude et désolation.

Oui, ce petit Peuple nous rappelle à notre devoir d’humanité. Il en est ainsi des grandes idées, des causes justes, de l’efficience de notre raison, qu’elles s’alimentent souvent à plus petit, plus dérisoire que soi. Dans la goutte d’eau, l’océan. Dans la poussière, le destin des étoiles. Dans l’étincelle, la lumière de l’intelligence cosmique. De cette dernière nous sommes partie intégrante et si, tout au fond du corps, demeure en nous un fragment de clarté, alors portons-le au-devant de nous en direction de l’altérité afin que, de nous elle pût être connue, d’elle nous prissions connaissance. C’est en-dehors de nous que le sens existe comme le reflet le plus exact de ce que nous sommes nous-mêmes : en dette de la Nature, des Hommes, des Choses qui peuplent un univers devenu si ordinaire que nous n’en prenons plus acte que d’une manière distraite, sinon distante. La merveille est toujours là, tout près, pareille au frôlement d’une main aimée sur la courbe des jours. Jamais nous ne nous laisserons aller à ignorer ce don de la vie. Petit peuple des nuages nous vous aimons pour votre apparence si modeste, votre silence, votre fervente prière que ponctuent si bien les deux points de vos yeux par lesquels vous regardez avec passion, le point de votre bouche qui cache la voix de l’être, le mince bâton de votre nez où reposent les plus belles fragrances qui se puissent imaginer. Vous nous apprenez le chemin d’une vérité. Mais c’est là que repose l’essence de l’art, cette sublime offrande qui fait les yeux des hommes brillants. Nous voulons témoigner de ce feu, oui, nous le voulons !

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Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.

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