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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 08:43
Dans la lumière de l’arbre.

Photographie : Pascal Hallou.

Sombra avait beaucoup marché. Sombra, depuis toujours, parcourait l’écorce de la Terre sans faire plus de bruit que le vent sur la plaine d’herbe. Incognito en quelque sorte. Une manière de fugue parmi le cercle des occupations, le jeu du temps libre, le carrousel infini des rencontres. Sombra était, en réalité, un autre nom pour la solitude, la conscience poncée à vif, la gloire de vivre un cran au-dessous des choses. C’était si bien de glisser sur la face de la vie avec l’à peine insistance de l’abeille sur la corolle de la fleur. Non un retrait du monde. Non une fuite. Non une abstraction de soi se perdant dans le tumulte ordinaire des foules. Une simple présence à ce qui est et devient dans les mailles serrées du temps. Nul n’apercevait Sombra. Sombra ne se distinguait ni de la fuite du lézard sur l’arrondi de la dune, ni du ruisseau faisant sa note bleue sous le frais des ombrages pas plus que du frissonnement de la terre quand gronde l’orage. Mêlé à la nature, plié dans le mouvement des hommes, lové dans l’arc-en-ciel des idées, il poursuivait sa route tel le chemineau à contre-jour des apparences et aurait aussi bien pu disparaître que nul ne s’en fût inquiété.

L’heure aurorale a fui et n’est plus, à l’horizon du souvenir, que cette buée cernée de notes cristallines, chute de gouttes pleines dans la gorge étroite d’un puits. L’enfance est si loin qui fait sa mince trémulation, son menuet léger, sa fable aérienne. Parfois de brusques illuminations en arrière de l’étrave du front et le jaillissement d’une pluie sur l’orbe des paupières. C’est alors comme un brusque recul, un voyage à l’envers pour plus loin que soi et voici que naît, tout près de l’ombilic, ce bouton originel, cette douleur qui est joie, accomplissement, révolution des heures en direction de ce qui fut et s’étoile dans la cascade brumeuse des jours. Un moulin de papier chante sur l’eau. Une mare brille, loin, avec le coassement des grenouilles au ventre couleur de menthe. Un bol de noisettes cerné d’une lueur de porcelaine glisse sur un évier de pierre.

Deux ou trois images, deux ou trois pirouettes puis est venue, sans crier gare, l’heure de midi, la grande trombe blanche qui coule du zénith avec son insistance pareille à la lueur d’une épice sur le luxe du palais. Cela vrille et chante dans le tube de la gorge avec des éclats, des crépitements, des chatoiements d’alcool, des prodiges de saveurs. Heure de midi où tout bascule dans la profusion du sens, immense convertisseur de la simple vie en œuvre d’art. A peine le bourgeonnement et, déjà, au creux des reins, dans l’anse du bassin, dans la grotte grise du cortex les ramures qui poussent haut la joie d’exister. Mais aussi la douleur du revers qui est le poison inoculé depuis le premier souffle, cette aiguille enfoncée dans le thorax qui, un jour, sonnera le tocsin. Ceci est si ardemment su que nous sommes constamment visités par cette sève turgescente qui nous déborde et fait, autour de nos corps étonnés, cette aura, cette cristallisation, cette aimantation dans laquelle les autres se perdent tout comme nous nous perdons en eux. Magnifiques linéaments d’une existence oxymorique où la liane du lierre se met en devoir d’étouffer son hôte, rêvant d’en prendre possession, de le dépouiller. Thanatos enserrant dans ses bras ossuaires la chair vive et palpitante d’Eros. La ramure, à peine éployée, les fleurs tout juste épanouies et c’est déjà la chute promise, les feuilles mortes, leur tapis crissant sous la marche du jour. Eros dans son habit si fluctuant que nous n’en saisissons que des voiles, n’en percevons que des brumes. La lueur solaire est si intense, la passion si vive que les yeux se ferment sur le fer rouge de la cataracte et l’amour est comme un théâtre d’ombres emmêlées, une lutte dans le clair-obscur d’une arène. Dague enfoncée dans le garrot et un fleuve de sang fait son gonflement dans le silence de la poussière. Dans la chambre aux volets tirés, au travers des zébrures des persiennes les corps sont livrés l’un à l’autre dans une seule et même confusion. Les murs bougent, les rideaux tanguent, la ville au-dehors est une rumeur, un grésillement pareil à celui d’un filament de tungstène traversé par le flux des électrons. Tout se meut autour des amants. Tout gire infiniment et l’univers est cette étincelle, cette braise vive dans la nuit des douleurs. On vise le point d’incandescence, la sortie de soi, on piétine le réel à la force de sa souffrance. Oui, car il y a souffrance, danger de disparition, de dissolution immédiate dans les complexités du non-dit, dans ce qui s’exhausse des corps et ne possède ni lexique ni rhétorique. Décrit-on la forme du vent lorsqu’il balaie la steppe ? Donne-t-on une image de la tornade lorsqu’elle fait sa spirale ascendante et disparaît dans la taie grise du ciel ? Réalise-t-on l’esquisse des abysses, là où dorment les énergies primordiales en attente d’éruption ? L’heure de midi, la seule dans la lumière de l’arbre est celle par laquelle nous venons au monde alors que celui-ci s’annonce à nous avec son langage le plus affirmé, polyphonie nous habitant longuement, faisant ses milliers de révolutions à bas bruit alors que, peu à peu, nous quittons le rivage étincelant pour celui, plus discret, qui suit les heures méridiennes.

Sombra, insensiblement, sans doute sans en avoir une claire perception - le temps est si coalescent à notre marche en avant -, a parcouru le cristal du temps après en avoir éprouvé les sublimes vibrations. Le voici, maintenant, dans les sombres draperies de l’heure crépusculaire. Il marche dans son ombre, il n’est que son ombre que l’arbre de lumière voit s’évanouir en direction des coulisses. Oui, des coulisses puisque la vie est ce praticable sur lequel nous laissons notre empreinte l’espace d’une pièce, l’intervalle de quelques actes, le susurrement de rapides répliques. Puis s’ensuit le silence sur qui la parole des autres se greffe afin qu’elle se rende audible. Sombra est comme un galet que des vagues auraient usé à la mesure de leur puissance. Arrondi, émoussé, en fuite vers la dernière ornière du Destin, là où l’attend le dernier baiser, l’ultime étreinte. Déjà ses yeux sont éteints, ses oreilles envahies de cire compacte, ses membres engourdis d’avoir trop marché. Parfois, comme le geste du naufragé qui s’essaie à saisir une planche parmi l’écume, il jette en direction du passé le filet de sa mémoire. Dans les mailles, quelques débris, un os de seiche usé, quelques coquillages abrasés par le sable, une branche d’étoile que la mer a rejetée sur le rivage. Des miettes d’amour qui brasillent dans la nuit. Bientôt il sera trop tard pour se retourner et jeter en direction du passé le filin salvateur. Pour Sombra la fin du jeu est ce retrait de l’image, cette longue pérégrination qui sonne à la manière du rideau se refermant sur la scène. Notre regard inquiet, il nous faut le soustraire à cette vision qui anticipe notre propre absence et s’inscrit violemment sur la toile de fond dont l’arbre de lumière est la belle métaphore. Les feuilles sont encore là qui nous appellent à devenir. L’automne sera pour plus tard avec ses embrasements, ses arbres en feu, ses lumières si faibles qu’elles sont comme le dernier filet de voix avant la mutité. Oui, la mutité !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.

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