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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 07:47
Le côté de Calais.

Photographie : Alain Beauvois.

" S'il devait pleuvoir..."

« S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
y-aurait-il un chalet
pour nous abriter ?
S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
prendrions nous le temps

de nous arrêter ?
S'il devait pleuvoir
toute une éternité
aurions nous assez de temps
pour nous aimer ? »

A.B.

Le ciel est plombé avec ses teintes d’outre-temps, ses violences bleues, son ventre gonflé à la limite d’une effusion, ses bourgeonnements blancs, ses courants que, bientôt, l’orage divisera, infinité de ruisselets venant dire aux hommes la toute puissance de la nature, ses décisions contre lesquelles il serait vain de lutter. Humilité des fourmis humaines devant ce qui s’annonce avec la force des certitudes, l’énergie du cosmos, la lutte immémoriale de la terre, de l’eau, du feu qui surgit du ciel et dévaste tout. Alors on renonce à son orgueil, alors on consent à éroder sa suffisante concrétion, on rampe et cherche l’abri salvateur, le repli du sol derrière lequel cacher sa peur, la grotte où dissimuler cette angoisse ancestrale qui fait ses nœuds et ses convulsions quelque part dans la géographie incertaine du corps. Alors on se met en boule, tout comme les chiots collés aux mamelles de leur mère et l’on demeure dans cette condition végétative le temps d’une réassurance, le temps que l’ego retrouve sa principauté et son assise. Le sable joue en écho avec le ciel dans des couleurs complémentaires qui créent l’affrontement, la division, comme si existait une mésalliance entre les éléments, comme si le conflit était patent qui ruinerait tous les projets des Existants sur Terre. On rôde sur la plaine de mica, on flaire les aspérités, les buttes, les replis. On cherche une explication avant que la lutte n’éclate, on cherche l’arche sur laquelle embarquer, tels Noé face au Déluge.

Oui, à l’horizon, dans l’échancrure des cabanes, il y a un phare avec sa colonne blanche, son dôme de verre vert. Oui mais il n’y a pas de lumière, pas de pinceau rassurant qui balaie le ciel de sa pulsation pareille à une respiration, aux battements du cœur qui disent le temps en mode scandé. Il n’est possible de se raccrocher à rien de stable et c’est alors que surgit la meute de cubes blancs inaperçus avec leurs pieds fichés dans le sable, leurs toits colorés semblables à des jouets peints. On n’en voit que le dos, la face la plus illisible, mais on sait l’autre côté, la porte avec ses gonds qui grincent, les bancs à claire voie, les chaises longues où se reposer, les parasols rayés à l’ombre desquels on confie son anatomie fatiguée. Soudain c’est l’envahissement d’une pure joie, la plénitude dont l’abeille est atteinte dans le soleil de ses rayons de cire, soudain c’est la roue solaire des « Tournesols » de Vincent et la fascination est grande qui éloigne le fâcheux et le contingent. Oui, la seule idée d’habiter et l’homme reprend possession de son essence qui est de se confier à la maison, à la demeure, à la tente, au trou dans le creux du rocher, toutes choses qui assureront son destin d’une quadrature suffisante parmi les convulsions terrestres.

« S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
y-aurait-il un chalet
pour nous abriter ? »

Oui, l’abri, tel une antienne, une complainte venue du plus loin de l’espace, du plus loin du temps, l’abri fondateur de l’être, la condition de possibilité de laisser son empreinte et de la porter au futur contre vents et marées. Par nature notre existence est fragile, soumise au premier aléa venu, à la moindre tempête, au caprice d’un vent impérieux. Instinct originaire de l’homme qui le conduit dans le refuge, l’asile protecteur, la chaumière sous laquelle croître et prospérer, assurer une perspective à ses progénitures. L’animal aussi, fût il « pauvre en monde » s’enquiert du nid, de la niche, du terrier. Il faut être à l’abri du prédateur et tâcher de donner un cadre à sa liberté. Essence de la vie, tout simplement, que de poursuivre son chemin, ouvrir sa clairière dans la densité obscure du végétal. Habiter ou bien renoncer à être.

« S'il devait pleuvoir
toute une éternité
aurions nous assez de temps
pour nous aimer ? »

Aimer, c’est habiter. S’habiter soi-même en pleine conscience, habiter l’autre auquel on a remis son destin comme le bien le plus précieux. Tout fonctionne en abyme, tout se déploie en enchâssements successifs à la façon des œufs gigognes. Je m’aime en toi qui aimes en ton habiter sur Terre. Touts est dit de ce qui vient à nous avec l’assurance d’une vérité. C’est d’abord parce que nous nous prenons en garde nous-mêmes que nous existons. Ensuite parce que nous confions à l’autre les clés de notre propre habitat que nous ouvrons l’espace du jeu de l’altérité. Enfin ce fonctionnement dans le cadre d’une dyade primitive nous le transposons à l’aune de la seule dimension qui nous autorise à être pleinement, à savoir de nous confier au site cosmologique dont nous sommes une des racines. Ainsi, de transcendance en transcendance peut briller le chemin dans lequel inscrire nos pas. Constamment nous habitons, le peuple libre des oiseaux, l’écume qui ourle la crête des vagues, la lymphe, le sang qui courent dans notre corps et nous tiennent debout, l’amour qui synthétise la moindre de nos émotions, tremplin d’une infinie reconnaissance du monde et de ce qui y figure comme ses nervures, sa subtile architectonique.

Alors on peut dire « Le côté de Calais », tout comme Marcel Proust disait le « Côté de chez Swann » ou bien « Le côté de Guermantes ». Dire « le côté » des choses c’est spatialiser l’être, lui remettre les clés dont il fera usage afin que quelque chose comme un sens apparaisse. La clé est la métaphore du sens. Du sens en tant que direction à emprunter, mais aussi du sens dont notre compréhension peut s’emparer afin de ne pas s’égarer dans les brumes du non-savoir, afin de disposer d’un orient sur lequel régler notre vue. Tout est question de regard. Dès l’instant où l’œil a détecté la boussole, repéré le nord magnétique, alors tout s’organise et le chaos se dispose en sublime cosmos. Avoir porté ceci devant son libre-arbitre c’est s’assumer homme parmi les aventures hauturières et les écueils de tous ordres. Nous sommes un navigateur, tel Amerigo Vespucci en quête d’une Terre Promise, espérée, fantasmée. Se donner l’assise d’une demeure c’est remettre entre ses propres mains le sextant dont l’usage sera celui-là même par lequel connaître le monde et sa position singulière dans ce dernier. « Le côté de Calais », dans l’imaginaire humain, demeurera le côté dont les migrants voudraient se doter afin que leur existence puisse s’enraciner dans un sol accueillant. Toujours un sol où enfoncer ses racines. Nous sommes le peuple de la glaise et de l’humus. Ceci il convient de l’inscrire dans nos mémoires et nos actes comme un devoir d’humanité. Seulement de cette manière nous rejoindrons notre essence !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase

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