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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 09:24
La déchirure.

Œuvre : Barbara Kroll.

Cela faisait trois mois que j’avais emménagé Place Furstemberg - cette bonbonnière urbaine avec son ilot planté de trois arbres -, dans un immeuble de pierre et de brique au sommet duquel j’avais loué un genre d’atelier d’artiste, une large baie vitrée donnant sur la perspective des autres demeures. Un endroit calme, un asile dans la grande ville, presque une abstraction parmi les allées et venues des Existants. Appartement lumineux à partir duquel j’écrivais articles et nouvelles que des revues spécialisées diffusaient périodiquement. Je faisais de rares incursions dans le quartier, parfois une balade rituelle se circonscrivant aux rues de L’Abbaye, Bonaparte et Jacob avec une incursion Rue de Seine, longtemps rivé aux vitrines des galeries, dont une proposait, régulièrement, des natures mortes de Braque. Depuis toujours le cubisme m’avait paru l’invention majeure de l’art moderne et il n’était pas rare que quelque œuvre vînt visiter mes nuits, « Femme tenant une mandoline » ou bien « Maisons à l’Estaque ». Quelques étages plus bas, une rangée de lucarnes - vous habitiez la plus éloignée -, genre de rythme plaisant qui offrait un repos pour la vue. Votre fenêtre, le soir, s’illuminait d’une teinte sépale, un rideau de percale en obturant la croisée. Observant votre modeste logis, j’avais l’impression d’avoir affaire aux tableaux de la période synthétique, ces compositions si chaudes et géométriques qu’elles étaient un luxe pour l’esprit.

Novembre est arrivé avec son lavis décoloré, sa brume liquide, ses feuilles jonchant les trottoirs de flammes dorées. Les journées sont si courtes ! Il faut allumer la lumière en fin d’après-midi et les heures sont longues, la nuit venue, alors que la ville semble engloutie dans quelque désert ouaté, immaculé, tellement les déplacements sont rares. Je profite de cette soudaine hibernation pour relire et travailler de longs textes que je publierai au printemps. Cette halte hivernale est salutaire et le côté apollinien du temps est comme un baume pour l’âme, un nécessaire ressourcement avant que la saison ne bascule à nouveau dans la clameur solaire. Ce soir, vos rideaux sont écartés pour la première fois et je distingue, alors que je fume une cigarette à ma fenêtre, votre silhouette qu’éclaire sans doute une lampe de chevet. Etonnante, tout de même, cette vision de la jeune femme que vous êtes, le casque brun de vos cheveux pareil au bitume, votre teint de porcelaine, votre buste étroit, les fines attaches de vos bras dont un soutient votre visage comme s’il était pris de lassitude ou bien en proie à un doute. Surprenant ce bouillonnement blanc, cette mousseline - il s’agit bien d’un tutu de danseuse, n’est-ce pas, je ne rêve pas ? -, et ce buisson noir à la limite de votre abdomen c’est votre sexe affirmant sa présence troublante et vos jambes qu’enserrent avec violence des collants pourpres, et ces escarpins qui terminent la scène à la manière d’une provocation, d’une transgression d’une féminité ici assumée dans un genre d’excès, sans doute d’impudeur, à moins que ce ne soit que pure inconscience. Avez-vous au moins le sentiment de cette attitude profondément iconoclaste, de cette volonté de briser les codes sociaux, vestimentaires - associer l’image de la ballerine à celle d’une coquette dont les escarpins sont comme un appel à franchir le Rubicon, à traverser les cercles de l’Enfer -, avez-vous au moins l’audace de vous affirmer telle qu’en vous-même avec la sérénité qui convient aux décisions irrévocables, fondées en raison ? Ou bien êtes-vous seulement la sombre effigie du mal qui couve sous la peau, irise votre sang des étoiles du désir ? Si inhabituel d’observer, comme sous la loupe implacable du microscope, cette vie qui semble vouée à l’extinction même de l’être, à sa suffocation sous le poids d’une incontournable aporie existentielle. C’est comme si l’essence de l’absurde avait trouvé à s’actualiser sous la figure d’une égarée parmi les hommes, en proie à quelque violent tourment intérieur.

Un moment, je suis entré dans mon appartement afin de chasser de mes yeux ce qui ne pouvait être qu’un rêve ou bien une hallucination. Sur l’écran de mes rétines persistait l’inlassable chorégraphie des phosphènes, s’allumait incessamment le pas de deux que, malgré moi, vous m’invitiez à faire en votre compagnie. Vous étiez si troublante, pareille à cet étrange dédoublement de la vue qu’opère en nous la réception de l’image de l’androgyne. Basculé entre les deux principes du masculin et du féminin, nous sommes en terre d’utopie, privé de repères et nous finissons par douter de notre propre réalité. Mais combien la scission est nette entre le haut de votre corps soumis à l’interrogation, peut-être à une quête métaphysique et le bas totalement livré au trouble, sans doute au vice, certainement à la perte dans une folie dont vous ne remonterez pas. Il en est ainsi des lignes de partage des eaux qui coulent vers des bassins versants irréconciliables par nature. Que s’est-il produit dans votre vie qui vous ait intimé l’ordre de procéder à cette incroyable partition de votre géographie intime ? Certes, je n’irai plus avant dans la connaissance de vous et, d’ailleurs comment le pourrais-je, et d’ailleurs ne suis-je pas la victime d’une grossière erreur d’interprétation ? On n’est jamais si bien trompé que par ses soudaines intuitions, ses décisions en matière de vérité qui, le plus souvent, ne sont que la partie libre de l’iceberg. Mais, êtes-vous au moins vivante ? Quel est votre coefficient de participation au cours des choses ? N’êtes-vous pas un simple mannequin que l’existence aurait posé au bord de votre fenêtre afin que mon interrogation pût avoir lieu ? N’êtes-vous pas la simple représentation de ce tableau de Toulouse-Lautrec intitulé « Danseuse assise en collants rose » ? Il y a tant de similitudes troublantes. L’attitude songeuse du visage qui paraît dans un ailleurs inconnaissable, une façon de contempler le monde dans la distanciation et le compas indécemment ouvert des jambes qui semble inviter aux débordements dionysiaques, à la fête ultime du corps avant que les vendanges de l’exister ne soient consommées. Une schize ouvrant deux territoires opposés comme si surgissaient deux topiques adverses mais complémentaires : l’esthétique de la face jouant sa violente dialectique par rapport à une esthétique érotique dont faire l’économie reviendrait à se confier aussitôt au baiser de la Mort. Des hommes, des femmes, identiquement à ces brumes d’automne qui ne se déchirent qu’aux premiers rayons du soleil. L’heure a tourné et, maintenant, votre vitre éteinte qui me laissera dans la douleur de l’inconnaissance. Jamais il ne faudrait regarder hors de soi et se hasarder sur les aventureux chemins de l’altérité. Trop souvent « Je » est un insulaire qui ne connaît le différent qu’à l’aune de ses propres yeux. Alors s’allument les brasiers qui consument tout et le soi en premier. Il faudrait demeurer hors la déchirure. Qui est le néant insondable, l’irreprésentable abîme qui sépare les sujets. Souhaiterions-nous nous en exonérer que nous passerions, malgré nous, sous les fourches caudines du temps. Vivre est toujours vivre dans la perte et l’écartèlement. Ceci, jamais nous ne l’oublions, feignons seulement de le reconduire à la chute de la feuille d’automne. En bas, sur la Place que balaie le vent, un tapis tourbillonnant parmi les lames d’air. Tout, bientôt, sera au repos que l’hiver recouvrira de sa toile anonyme.

La déchirure.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.

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