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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 07:14
L’art de la fugue.

Photographie : Blanc-Seing.

Jamais on ne la voyait dans les temps ordinaires, lorsque le ciel était clair, la ligne d’horizon visible. L’été passait sur la garrigue avec son bruit de forge et son souffle de métal sans qu’on en vît la fuyante silhouette. L’hiver ne la rencontrait nullement et jamais son image ne se reflétait dans les glaçons pendus aux aiguilles des pins. Le printemps, elle le fuyait alors qu’on eût espéré voir sa fragile apparition au milieu des frémissements du pollen et du subtil bourgeonnement de la nature. C’était comme le battement d’ailes d’une chauve-souris sur la vitre bleue d’après le crépuscule ou bien le grésillement d’élytres dans la rumeur du ciel. Elle faisait penser à l’étrange chorégraphie de la naucore glissant sur la pellicule d’eau dans un à peine effleurement. Une présence noyée dans l’éphémère même de son étonnante survenue. Jamais on n’est surpris de la manifestation massive, évidente des choses, le bloc de rocher en haut de la montagne, la plénitude de la vague sur le dos gonflé de l’océan. Combien l’on est plus attentif à la fuite de l’orvet dans la steppe d’herbe, au clignotement de la luciole dans l’air mauve, au crépitement du feu de la Saint-Jean, loin, là-bas, sur la crête des collines que, bientôt, la nuit reprendra dans ses mailles serrées. Fouetter l’esprit, souvent, ne se produit qu’à l’aune de la curiosité, de l’énigme, du décèlement du sceau qui emprisonne dans le secret de la cire la missive révélatrice de l’être. Il faut l’énigme, le pli ourlé du doute, le mystère caché dans la crypte afin que notre conscience, fouettée au vif, ne commence à s’enquérir de cela qui fuit, se dérobe et se dissimule dans les rives étroites de l’inconnaissance.

Elle, l’Etrange, on ne l’apercevait qu’à la levée des brumes d’automne lorsque les grains de lumière basculaient dans la cendre et le plomb, cette couleur si difficile à saisir, reflet de la gorge du pigeon, envers de l’âme quand l’effleure l’aile lourde et insaisissable de la mélancolie. C’était un simple murmure, un faible ébruitement du monde comme si quelque chose d’originel consentait enfin à tracer dans l’air son esquisse première. Un trait à peine visible de fusain, le glissement d’une pierre noire sur le luxe de la page, un trait d’estompe qu’une ombre soudaine venait soustraire au regard. C’était pure beauté que de la voir frôler le jour, s’immiscer dans le temps à la manière de la chute du grain de sable que pousse le noroît. On la voyait, ou plutôt la devinait, partout où l’invisible semait sa trace, le silence faisait ses gammes souples, l’absence se montrait avec la délicatesse qu’ont les enfants à faire voler leurs cerfs-volants de papier dans la trame usée des nuages. Le bonheur de percevoir n’est jamais si enclin à la plénitude qu’à se saisir du monde sur le mode mineur, « sur la pointe des pieds » pourrait-on dire, usant d’une possible métaphore. Mais cette dernière, sa puissance d’évocation fût-elle reconnue, ne suffit pas à enclore dans son enceinte le sentiment d’une ineffable parution. Fugue - beaucoup, ici, sur la plaine d’herbes et de cailloux l’avaient affublée de ce nom qui n’en était pas un, simplement un souffle entre des lèvres inquiètes -, Fugue donc on ne l’apercevait que par éclipses, brefs clignotements, signaux de morse qui semaient leurs pointillés parmi le chiffre complexe de l’existence. Elle était cette Fille du passage, de la fuite de l’instant, de l’écoulement du ruisseau sur le cercle lisse des galets. La cherchait-on dans le touffu d’une forêt qu’elle fuyait le long de la lisière ou bien se confondait avec la lueur étroite d’une clairière. Essayait-on d’en avoir une vue approchée, jumelles soudées aux yeux, on n’en surprenait guère que la course rapide, telle celle de l’isard sur les sommets alpins. Alors on se résolvait, la plupart du temps, à de longues évocations, à la veillée tout près de l’âtre dans lequel grésillaient les étincelles et fusaient en crachotant les bûches de bois encore parcourues de sève. D’elle on disait la course jamais arrêtée, le sillage de comète, la trace rapide d’étoile filante. D’elle on disait tout : l’appartenance au ciel, le statut du vent et sa parenté avec l’étrange Lilith ; d’elle on disait la nature de goutte d’eau faisant son clapotis dans l’œil sombre d’un puits, la perle de lune attachée aux rivières souterraines ; d’elle le reflet dans le miroir, l’ombre crénelée de la citadelle détruite, d’elle la flamme qui s’élève de l’amour passionnel, le lien avec le soir dans sa chute romantique, le paysage blanc baigné de la lumière des étoiles ; d’elle on disait encore la nuit agitée, traversée de songes. D’elle on disait tout mais on ne disait rien car parler au sujet de ce qui n’a ni lieu, ni temps, ni présence est la même chose que d’évoquer ce qui n’a pas de réalité.

Peut-être Fugue n’était-elle que la vibration éternelle du poème, le son martelé du clavecin, le pinceau traçant sur la toile les prémices de l’œuvre, le crayon de l’architecte édifiant l’habitat pour l’homme, la légère insistance de l’amour visitant les cœurs simples ? Fugue, oui, ce mot si beau, si aérien qu’il porte en lui comme l’espace d’une révélation. Toujours nous sommes en fugue de nous-mêmes, des autres, du monde afin qu’ait lieu le prodige de la question : le sens de notre présence alors que s’éteignent les dernières lumières de l’été, que planent les brumes, que s’annoncent les premiers frimas. Il est temps d’hiberner maintenant. C’est dans le repos que, toujours, apparaissent les choses les plus secrètes.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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