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15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 07:09
Autoportrait : trouer le silence.

Autoportrait.
Œuvre : Barbara Kroll.

Son propre visage on ne peut le voir. Ni la courbure du front, ni l’acuité du regard et notre sourire nous demeure inconnu. Alors comment continuer à exister sans défricher son propre territoire, sans inventorier ce qui s’enclot dans ses frontières de peau ? Le silence est partout qui creuse ses orbes, diffuse ses ondes maléfiques, noue son énigmatique lacet autour de notre cou. Bientôt nous étoufferons, bientôt nous ne nous appartiendrons plus. Ceci est si insoutenable que, bientôt, notre pensée nous déserte. Il est tellement douloureux de camper hors de soi, comme en orbite, sans qu’il nous soit donné le loisir, un jour, de cartographier chaque pouce carré de sa présence sur Terre.

Disons, on est artiste, dans le luxe de son atelier, avec son armée de brosses et de spalters, avec ses rouleaux de papier blanc, ses toiles qu’accueillent des châssis de bois. On se saisit d’un bout de fusain et on trace de vigoureux traits de charbon sur le subjectile qui crie et semble se révolter. Les pinceaux courent sur la plaine de lin, élèvent de minces monticules, délimitent des pays, des provinces. Ça y est, on commence à sentir dans sa membrure d’os et de chair l’agitation des rivières de sang, on est pure tension, simple affairement de soi autour de la seule chose qui vaille, cet ego qui nous tient debout dont nous serions vite orphelins si, d’aventure, il se résolvait à nous fausser compagnie. Ce serait alors silence sur silence, blancheur sur blancheur, jeu sans parole tel celui des mimes. Mais ceci est si inconcevable que nous ne souhaitons guère faire halte et sonder la vérité jusqu’en ses retranchements. La mort, la réelle, celle qui désormais ne reculera plus est entièrement inconcevable. Jamais le principe de finitude ne peut être coalescent au principe de vie. Il y a impossibilité puisqu’aussi bien on ne peut faire l’expérience de la disparition alors qu’on paraît, que son singulier phénomène s’illustre de milliers d’esquisses. Ce qu’on veut : sortir du silence et élever sa concrétion parmi celles de ses congénères. L’atelier est ce lieu si étrange qu’il semble une île perdue dans quelque vaste océan. Les bruits de la ville n’y parviennent nullement, les conciliabules des hommes non plus. Seuls, parfois, le pépiement d’un oiseau et le bruit de déchirure du fusain sur le tissé de la toile.

Alors, au milieu de cet espace privé de coordonnées et de repères on s’essaie au surgissement de soi-même. Si l’on s’arrêtait de dessiner ou bien de peindre, on risquerait de devenir une étonnante abstraction, une ligne parmi les lignes, celle de la table, du chevalet, de la verrière. Ce que l’on veut, là, dans l’effervescence du geste, c’est la révélation de soi à soi, la certitude d’être alors que le monde convulse et que, partout, la guerre fait rage avec ses mors d’acier et la fusée de ses balles traçantes. On est pris de fièvre, à la limite de transpirer et une fine sueur goutte, subtile rosée, sur l’arc tendu des lèvres. Si l’on échouait à convoquer les formes, si l’on se perdait dans la mangrove complexe des contingences, si rien ne ressortait de toute cette agitation plastique que la figure de l’absurde, à savoir le jeu de sa propre nullité. Comme si l’on n’existait pas, si l’on n’était qu’une nervure que l’existence aurait déployée dans le concert des événements, pareils à la feuille d’automne envolée par le vent, à l’insecte dans les volutes de la tornade. On s’acharne, on piétine sur place, on rue et se cabre, on claque des quatre fers, les naseaux écumants, la crinière électrisée d’une blanche écume, les yeux injectés de sang comme dans l’arène inondée de soleil, d’ombre aussi, cette menteuse qui essaie de nous attirer à même son abri, sa fraîcheur. Mais on n’est pas dupe, mais on demeure sur la ligne de partage entre le clair et l’obscur, ce fil du funambule sur lequel il nous est donné de danser le temps d’une valse ou bien d’une gigue.

Cependant le tableau avance, cependant nous nous reconnaissons dans ce qui émerge et commence à formuler avec exactitude les traits dont nous croyons être les heureux possesseurs. Mais cette peinture, telle l’ombre de l’arène, ne nous abuse-t-elle pas ? N’est-elle pas le simulacre par lequel nous donnons le change, faisant croire aux autres que nous existons alors que rien ne peut nous en assurer, pas même le cogito cartésien, pas même la ligne d’horizon, pas même la course du soleil dans le ciel mobile. Mais il faut nous résoudre à croire ce que nous créons, à tremper nos mains dans les pigments colorés, à faire une danse de Sioux en martelant le sol du pied, en agitant le tomawak en signe de puissance, en poussant des cris pour dire aux esprits le message dont ils tissent leurs jours de cendre et de brume. Nous dansons jusqu’au vertige afin que les signes qui ornent notre corps, qui maculent la toile, dessinent dans notre imaginaire l’alphabet de notre parution dans l’intervalle qui nous est confié. Nous dansons pour dire l’urgence de notre destin à prodiguer l’accomplissement de l’être que nous sommes ; aussi avons-nous orné notre front des marques insignes de notre humanité, ces vigoureux traits de bitume qui, affirmant, nous installent dans le devenir. Et ce casque de cheveux noirs n’est-il pas l’abri au sein duquel nos pensées mûriront, s’étoileront, poétiseront de façon à ce que la beauté illumine notre regard ? Et ces cils ombrageux, denses, ne sont-ils pas le refuge de la vision dont nous gratifierons les autres, le monde, les œuvres d’art, lesquelles feront apparaître cet invisible, l’esprit, l’intellect, l’âme, que toujours nous appelons en raison du mystère dont ils sont, par essence, nimbés ? Et cette bouche qu’occulte encore ce trait de cire rubescente, ne sera-t-elle pas l’antre abritant le sublime langage, le fleuve sans pareil dont l’homme, seul sur Terre, est porteur ? Paroles prophétiques qui, peut-être, un jour, nous annonceront le sens à donner à notre aventure. La direction à prendre qui nous évitera de nous fourvoyer. Car, voyez-vous, le risque, le seul qui paraisse à l’horizon c’est de ne pas s’être suffisamment interrogé quant à la destination de ses pas, à l’allure de sa marche, au contenu de sa pensée. Penser est l’activité princeps qui nous installe dans notre propre royaume et nous y laisse le temps que s’accomplisse une prise de conscience. Oui, une « prise » au sens de « préhension », au sens de « saisir », au sens de « s’y entendre avec l’être » que nous sommes qui, toujours, mérite d’être posé comme question. Ainsi est née la métaphysique, cette passion de l’âme de se mieux connaître et d’aborder au rivage de l’invisible, là dans la dimension impalpable de l’amour qui est aussi celle de l’art, aussi celle de l’absolu. De l’absolu, il ne saurait y avoir de tâche plus noble pour l’animal pensant que nous sommes. Aussi questionnons ce visage qui fait face et nous regarde à l’aune de son incommensurable mystère. Nous sommes le premier mystère, ayons ceci en garde à la manière d’une vérité. Ainsi nous ne serons jamais en repos, la seule condition qui soit pour parvenir à des idées. Jamais nous n’en épuiserons le sens !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.

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