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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 06:35
Terre d’utopie.

L A P L A N D – Finnmark.

Photographie : Gilles Molinier.

A cette image on ne peut échapper. Non qu’elle nous aliène ou bien nous plonge dans la mélancolie à l’aune de ses teintes gris-noir. Non qu’elle jette à notre encontre un mauvais sort dont les liens seraient indémêlables. Non qu’elle nous reconduise dans les corridors étroits d’une ancienne tristesse. Non, le problème est plus simple et plus complexe à la fois, non directement perceptible, logé au cœur même des significations iconiques. Il faut tâcher de comprendre et s’introduire dans les failles inaperçues du sens. Car rien ne paraît dans la simple évidence. Dans cette belle poésie plastique il y a un en-deçà de l’image, un au-delà dont le torrent constitue la ligne de partage.

En-deçà, dans les parties obscures, sombres, illisibles s’inscrivent les formes de notre destin ordinaire, la fuite longue des jours, l’usure du temps, la chute des secondes dans la gorge d’un puits sans fin. Broussailles existentielles qui confondent indifféremment joies et peines, projets et espoirs, déconvenues ou bien brèves réussites. Une progression à tâtons, une nage au milieu des remous, quantité d’affairements multiples dont la trame se soustrait à notre regard. Il y a si peu de lumière, une clarté tellement basse et nul chemin n’apparaît qui pourrait recevoir l’empreinte de nos pas.

Alors il faut assurer à sa vue de plus amples perspectives et dire ce qui se présente dans la simplicité. Le jour est si bas qu’il pourrait aussi bien figurer l’aube et sa marche originaire, aussi bien signer le crépuscule et, bientôt, l’annonce de la nuit. L’eau, venue d’on ne sait où, fait son ébruitement si léger, cascade de gouttes, glissements de plomb et de cendre que le ciel réverbère avec le mystère qui convient aux moments rares. Car, nous le sentons bien, ici, rien n’est commun, rien ne se rattache à une vision étrécie, à une perception ordinaire. On est si haut, sur le globe de la Terre, tout au sommet du renflement qui tutoie le ciel, sa coulée de mercure. Tout est infiniment métallique, jusqu’à la vibration de l’air qui fait glisser ses ondes sous les orages magnétiques. Le Pôle est si près qu’on pourrait le toucher du bout de son imaginaire et s’y fondre comme l’Inuit le fait dans la trame glacée des vents du Nunavut. Y disparaître en quelque sorte. La disparition, sublime état qu’on n’atteint jamais qu’à l’aune de sa propre perte. Ou bien par la prière, la méditation, la contemplation.

Depuis la rive noire, de ce côté-ci des choses, c'est-à-dire dans la pesanteur terrestre, le paysage s’ouvre à la manière d’un éventail ou bien se détache sur l’aire libre de l’esprit comme le papier du cerf-volant claquant dans le courant aérien avec sa longue queue pareille à un serpent cosmique. L’eau glougloute, frémit, frétille si bien qu’on la dirait carpe au ventre lourd ou bien saumon remontant vers le lieu de sa naissance afin d’y donner la vie, d’y prendre la mort. Si mystérieux le monde de l’extrême où les valeurs semblent se retourner, où la nuit se confond avec le jour, où le superflu, la résille noire d’une branche, les sarments d’un taillis se mettent à proférer avec tant d’ardeur qu’il est difficile de les suivre. Sauf avec les rides de sa peau, le tumulte de sa chair, l’eau de ses yeux, les battements de son sexe. Ici le temps est charnel, viscéral, nappe de lymphe noire qui partout se répand et nous inonde de l’intérieur. Nous n’allons pas au monde, c’est le monde qui vient à nous et tapisse les parois de notre être de l’assurance d’une manifestation. Nous attendons des feux follets, des lumières de Saint-Elme, des aurores boréales, des déflagrations de clarté et voici qu’elles se produisent dans le phosphore de nos os, dans l’arborescence de notre squelette, dans les ruisseaux infinis de nos confluences sanguines.

Au-delà. Ce paysage est là, de l’autre côté du ruban d’argent, avec ses meutes de galets gris, son talus si foncé qu’il semble de bitume ou de charbon, sa montagne doucement inclinée vers un invisible horizon, semée de taches de neige qui sont comme des lacs immobiles que regarde la théorie des nuages. Et le ciel, que puis-je en dire, sinon qu’il se réverbère à l’infini des yeux avec ses turbulences, ses bourgeonnements, ses confluences étranges comme s’il s’agissait d’un univers en voie de création, à moins qu’il ne s’agisse des derniers instants d’une vie commencée bien au-delà de la mémoire des hommes. Longtemps je contemple cette toile surgie du fond des âges, son aspect irréel, sa promesse que quelque chose va venir, que quelque chose va dessiner sa nécessité sur le grand praticable de l’exister. Mais rien ne s’écrit que la fuite du temps, l’écoulement du vent, le scintillement de la plaque d’eau. Pourtant je ne suis ni triste, ni abattu ou bien mélancolique. Un sentiment de plénitude monte en moi depuis la racine de mes jambes, se ramifie autour de mon bassin, s’étoile dans ma poitrine, gagne les cerneaux occipitaux avec des crépitements de phosphènes. Comme une vérité en train d’éclater, de disperser aux quatre vents de l’esprit sa limaille vive, ses grains de grenade carmin, ses feux de Bengale. Cela ricoche, cela cogne dans la conque de la tête à la façon de pelotes de mousse, cela irise le cortex qui flamboie dans la nuit de l’inconscient, cela habille le réseau des nerfs d’une tunique de porcelaine, cela fait ses tintements dans les osselets des oreilles, cela inonde le palais de la joie de connaître et de goûter aux délices de l’unique. Oui, c’est cela, de l’UNIQUE. Non d’un Dieu qui nous serait caché, d’un « Deus absconditus » qui déciderait à notre place de ce que nous sommes en essence, à savoir des êtres libres, des entités douées de raison, de connaissance, de passion, d’absolu. Oui, d’absolu. De cela nous avons soif. De cela nous voulons nous abreuver jusqu’à l’éclat de la dernière goutte, jusqu’à l’ivresse du paysage, jusqu’à la dernière fibre de notre chair.

Cela que je vois au-delà de moi, cette Terre d’Utopie, cette Terre Promise, c’est l’aire libre de mon imaginaire. L’imaginaire est une puissance, une énergie, un tremplin ontologique dont nous ne soupçonnons même pas la démesure créatrice. Oui, l’envers de cette montagne existe. Sans doute avec ses touffes de lichen, ses pierres ponces, ses ruisselets, les mailles serrées de sa poussière, ses lacs minuscules, ses vallées, ses dépressions, ses avens, ses dolines et ses concrétions de pierre. Mais ce qui habite l’envers des choses c’est ce que notre esprit aura fait naître. Nous sommes des accoucheurs et tels Socrate il nous faut pratiquer la maïeutique. Le monde est gros de potentialités, de ressources, de minerais dans lesquels il convient de puiser. Il nous faut être archéologues et exhumer les poteries anciennes, déchiffrer les milliers de signes, interpréter le moindre tesson, la plus minuscule fibre de papyrus, l’étonnant hiéroglyphe. Il nous faut être géographes et bâtir à la force de notre pensée la topologie de notre propre univers, le doter de ses habitats, édifier la prose des villes, le dire secret et modeste de la campagne, le susurrement de la masure perdue dans l’air vif du causse, la présence minuscule de la borie qui dit le mouton et le berger, l’amour du sol et des hommes. Il nous faut être le calligraphe penché sur ses enluminures, celui qui fixe dans l’encre la mémoire volatile des hommes. Celui qui dessine, tel Léonard de Vinci, le génie universel et donne sens au mouvement de l’âme. Il nous faut être des Amerigo Vespucci à la conquête d’un Nouveau Monde, celui qu’à chacune de nos respirations, à chacun des battements de notre cœur nous édifions à défaut de le savoir. Le monde, c’est nous qui le créons. Il n’existe pas en vertu d’un décret, d’une loi, d’un geste divin qui lui donnerait site et prééminence sur tout ce qui croît sous le ciel, sur la terre, près du ruisseau ou bien dans la plaine semée d’herbes.

Je regarde ce paysage et il est en moi comme je suis en lui. Mutualité existentielle, parution en miroir, réverbération, écho de tout ce qui est et témoigne par sa présence. Les lieux de l’extrême, les Pôles, le Grand Nord, les steppes d’Asie centrale, le désert de Namibie, les hautes roches du Tassili, les îles perdues au milieu des océans, les presqu’îles disparaissant en mer, les vastes lagunes, les hauts plateaux de l’Altiplano, les impasses des villes, les parcs minuscules, le bosquet sur son monticule, les infinies murailles de la tellurique Irlande se fondant dans le tapis des tourbières et les toiles de brume, voici les lieux par lesquels connaître et devenir.

Merci infiniment à Gilles Molinier de les porter au-devant de notre vue avec le talent qui est le sien. En cela il est de la race des bâtisseurs ! Bâtissons avec lui.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES

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